Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

168 – L’expédition du navire Le Saint-André pour le Canada en 1659

Il y a 358 ans, le 2 juillet 1659, le navire Le Saint-André quittait le port de La Rochelle à destination de la Nouvelle-France.

La flotte de 1659 à destination de Québec est composée de deux navires (Le Sacrifice d’Abraham et Le Saint-André). Mais selon le gouverneur Pierre Voyer d’Argenson[1], un navire (Le Prince Guillaume), destiné à l’Acadie, y débarque ses hommes et décharge ses marchandises puis remonte le fleuve Saint-Laurent pour ne porter que peu de choses à Québec; il venait seulement pour percevoir ses créances[2]. Ces trois navires sont frétés par des marchands de La Rochelle.

Le navire Le Saint-André (350 tx) fut le sujet d’études de quelques historiens[3], car son départ de France, sa traversée de l’océan et son arrivée à Québec ont été entourés d’autant de circonstances dramatiques[4].

Les préparatifs

Dans l’après-midi du samedi 28 juin 1659[5], un contrat de charte-partie[6] intervient entre les marchands rochelais Jean Nezereau, bourgeois entièrement du navire Le Saint-André (350 tx), et Jacques Mousnier en conséquence qu’un écrit, sous seing privé, fait entre eux le 25 avril auparavant.

Le navire est bien étanche avec toutes ses garnitures de voiles, câbles, cordages, vingt pièce de canons, poudre, mèches, balles, etc., tel que spécifié dans un inventaire qui a été fait la veille entre Nezereau et Guillaume Poulet, capitaine du navire, institué par Mousnier.

Mousnier mettra dans le navire un équipage composé de 32 matelots et six garçons ainsi que toutes les marchandises et commodités jusqu’à complète charge pour faire le voyage du port de La Rochelle à Québec, en Nouvelle-France.

L’affrètement du navire Le Saint-André est fait pour la somme de 1 400lt par mois pour au moins six mois d’expédition. À noter que le fret court depuis le 20 mai.

Il est accordé que, pour sa part, Nezereau mettra un homme-matelot à bord pour avoir le soin du navire et des choses qui en dépendent durant le voyage et qu’il servira au corps de l’équipage comme les autres matelots. Il obéira au capitaine et sera nourri avec les autres matelots aux frais de Mousnier.

Aussi, le fils de Nezereau [Jean] passera et repassera dans le navire avec trois tonneaux de marchandises de portage sans être tenu des frais de nourriture, de passage et de fret.

Extrait. Contrat de charte-partie pour l’expédition du navire Le Saint-André à Québec. 28 juin 1659.
(Source : AD17. Notaire Pierre Moreau. Registre 3E59/264, fol. 182v, 183r)

Le 30 juin[7], Jeanne Mance emprunte la somme de 3 845lt 7s 11d de Jacques Mousnier, marchand sur la Grand Rive. Celle-ci va servir au paiement de plusieurs vivres, hardes et meubles et au paiement d’ouvriers et autres choses pour l’hôpital de Saint-Joseph de Montréal. Ce montant comprend aussi le fret des marchandises et les frais de passage de ses serviteurs et ouvriers.

Il n’existe pas de rôle d’embarquement des passagers du navire Le Saint-André, qui sont environ 200 et dont 109 partent pour Montréal (62 hommes, 47 femmes). Cependant, les archives de l’Hôtel-Dieu de Montréal conservent un document contenant la liste des passagers destinés à Montréal, à l’exclusion de ceux de Québec[8].

Cette liste ne contient pas les noms de tous les passagers, car il y, en plus, 17 ou 18 filles pour Québec, ainsi que d’autres passagers libres[9].

Avant d’embarquer, il y a « quelque débat » avec le maître du navire qui veut faire payer 75lt le passage, au lieu des 50lt, avec provisions et coffres, tel que promis, écrit Marguerite Bourgeois[10]. À cet effet, Jeanne Mance est obligée d’emprunter pour faire embarquer ses émigrants autonomes.

Quatre engagés ne se présentent pas au moment de l’embarquement : André Bourget et Jean Coudart se sont cachés; les noms de Jacques Laval et de Jean Leblanc ont été rayés sur la liste.

Le départ

L’embarquement à bord du navire Le Saint-André débute le 29 juin. Le navire lève l’ancre, met les voiles puis quitte La Rochelle le 2 juillet.

De l’équipage (32 matelots et 6 garçons), nous connaissons :

  • Guillaume Poulet, capitaine
  • Laurent Poulet, maître
  • un homme-matelot, représentant Nezereau

Des passagers (au nombre de 200), nous en identifions 117 :

Les engagés levés par Michel Desorcis
Jean Brotier
Jacques Grimault, laboureur
Mathurin Regreny, tonnelier et laboureur
Les engagés levés par Jérôme Le Royer de la Dauversière
Julien Averty Mathurin Marsetteau, maçon et tailleur de pierre
Julien Blois, défricheur Jean Martineau
Antoine Courtemanche, défricheur Jacques Métivier, maçon et tailleur de pierre
Gilles Deveine, maçon René Moreau
Étienne Hardouin Pierre Neveu, fendeur de bois et défricheur
Jacques Le Prêtre Jean Renou, défricheur
Jacques Marsetteau, maçon et tailleur de pierre Étienne Trutteau, charpentier de gros œuvres
Les engagés levés par Jeanne Mance
Jacques Bonin Pierre Pérusseau, laboureur à bras
Noël Davignon, maître-maçon Grégoire Simon, laboureur à bras
Pierre Moreau André Trojault
Les engagés levés par sœur Judith Moreau
Jean Cellier
René Cuillerier
Marie Paulo, fille à marier
Les engagés levés par Jacques Mousnier
Jean Augrin
Jacques Millet, défricheur
Les engagés levés par François Peron
Élie Charrier, tanneur
Jean Mathieu
Les engagés levés par Claude Robutel de Saint-André
Michel Bouvier, maçon
Les engagés levés par l’abbé Guillaume Vignal
Crépin Cochelier, compagnon-menuisier
Noël Legall, compagnon-menuisier
Les émigrants autonomes
Le couple François Bailly-Marie Fonteneau et Jérémie Fonteneau, père
Le couple Élie Beaujean-Suzanne Coignon et leurs enfants (Suzanne Beaujean et Antoine Coignon)
Le couple Simon Cardinal-Michelle Garnier et leurs enfants (Jacques et Jean Cardinal)
Le couple Olivier Charbonneau-Marie Garnier et leur fille (Anne Charbonneau)
Le couple Claude Fezeret-Suzanne Guilbault et leur fils (René Fezeret)
Le couple Pierre Goyet-Louise Garnier et leur fille (Marie Goyet)
Le couple Pierre Guiberge-Mathurine Desbordes et leurs enfants (Jeanne et Marie Guiberge)
Le couple Pierre de Lugerat-Jeanne Crépeau et leur fils (Antoine Regnault)
Le couple Jean Roy-Françoise Bouet
Le couple Mathurin Thibodeau-Catherine Avrard et leurs enfants (Catherine, Jacques, Jeanne et Marguerite Thibodeau)
Les passagers libres
Étiennette Alton, fille à marier Jacques Lemaistre, prêtre sulpicien
Urbain Baudreau Catherine Lotier, fille à marier
Jacques Bériau, maçon Sœur Catherine Macé, hospitalière
Marguerite Bourgeois Marguerite Maclin
Claude de Brigeat, soldat Magne
Catherine Charles, fille à marier Sœur Marie Maillet, hospitalière
Edmée Chastel, institutrice Jeanne Mance
Sœur Catherine Crolo, fille séculière Catherine Marchand, fille à marier
Marie Dardenne Marguerite Martin
De Rouvré, soldat Marie Meunier
Delaplace, soldat Sœur Judith Moreau, supérieure
Delavigne, soldat Thomas Mousnier
Gabriel Dérié Jean Nezereau fils
Michel Desorcis Richard Pajot
Françoise Duverger, fille à marier Robert Perroy
Suzanne Duverger, fille à marier Perrine Picoté
Madeleine de la Fabrecquet, fille à marier Pierre Picoté, noble
Suzanne Gabriel Sœur Marie Raisin, fille séculière
Catherine Gauchet Marguerite Rebours, fille à marier
Urbaine Hodiau Claude Robutel de Saint-André
Antoine Huet Mathurin Rouillé
Monsieur Imbert, soldat Françoise Saulnier, fille à marier
Louise-Thérèse Lebreuil, fille à marier Abbé Guillaume Vignal
Élizabeth Le Camus, fille à marier Anne You, fille séculière
Denise Lemaistre, fille à marier

Les trois navires de 1659 partent de La Rochelle, deux à destination de Québec, l’autre pour l’Acadie. Ils sont :

  • Le Prince Guillaume (180 tx), de La Rochelle (capitaine Cornelis Merkis), frété par Jacques Pepin, Jean Ghelins et Jean Raulé;
  • Le Sacrifice d’Abraham (200 tx), de La Rochelle (capitaine Corneille Livensen), frété par Pierre Gaigneur;
  • Le Saint-André (350 tx), de La Rochelle (capitaine Guillaume Poulet), frété par Jacques Mousnier.

Caractéristiques des navires composant la flotte de 1659 à destination de Québec.
(Source : Collection Guy Perron)

Le navire Le Saint-André « avait servi pendant deux ans d’hôpital aux troupes de la marine, écrit l’abbé Faillon[11], sans avoir fait depuis de quarantaine; il se trouvait infecté de la peste; et à peine fut-il en mer, que la contagion se déclara et gagna une grande partie » des passagers. On ensevelit les morts, les liant dans leurs couvertures et les jetant ainsi avec elles à la mer. Deux des passagers huguenots « ont le bonheur d’abjurer l’hérésie avant de mourir, et de trouver ainsi leur salut dans cette détresse commune », poursuit Faillon[12].

Cette maladie pestilentielle n’est pas la seule épreuve à souffrir dans la traversée, qui dure plus de deux mois. Le navire subit les plus furieuses tempêtes et est en danger évident de périr[13]. De plus, il y a une disette d’eau douce jusqu’à ce que le navire fasse son entrée dans le fleuve Saint-Laurent.

La nouvelle de l’approche du navire étant portée à Québec, plusieurs particuliers s’embarquent sur des canots pour aller à sa rencontre, dans l’espérance d’y voir des amis ou de recevoir des nouvelles de France[14].

Le navire arrive enfin le 7 septembre, et comme il est alors sept heures du soir, on entreprend le débarquement que le lendemain.

« Le dernier vaisseau s’est trouvé, à son arrivée, infecté de fièvres pourprées et pestilentielles. Il portait deux cents personnes, qui ont presque toutes été malades. Il en est mort huit sur mer et d’autres à terre. Presque tout le pays a été infecté, et l’hôpital rempli de malades. »

Mère Marie de l’Incarnation

Lettre à son fils (1659)[15]

 

Les passagers décédés en mer seraient : les soldats Delaplace et Imbert, les engagés Jacques Bonin et Jacques Marsetteau, Jérémie Fonteneau, Pierre et Marie Guiberge, Antoine Huet, Marguerite Martin, Richard Pajot et les enfants Catherine, Jacques et Jeanne Thibodeau.

Les autres victimes décédées peu après leur arrivée sont : Madeleine de la Fabrecquet (15 jours après), l’engagé Jacques Métivier (2 mois après) et Marguerite Thibodeau (1 mois après, âgée de 9 mois). Il faut ajouter le décès du jésuite Jean de Quen, atteint de fièvres contagieuses, après avoir soigné les malades (mort le 8 octobre).

Une partie des passagers s’embarque avec Marguerite Bourgeois et parvint à Montréal le 29 septembre. Suffisamment rétablie, Jeanne Mance va les rejoindre trois semaines plus tard.

Carte de Ville-Marie. 1659
(Source : Josée Mongeau, Et vogue la galère. Chroniques de Ville-Marie 1659-1663. Hamac. Tome 1, 2014, p. 15)

Le retour

Le 22 octobre, soit six semaines seulement après son arrivée, le navire Le Saint-André part pour la France ! Il fait « relâche », puis reprend sa route le 26 octobre.

Une question se pose, écrit Gervais Carpin[16] : une quarantaine de six semaines a-t-elle pu suffire pour un navire qui n’a pas été désinfecté avant son départ de France ? Malgré l’épidémie qui a durement frappé les passagers, plusieurs personnalités de la colonie et marchands rochelais semblent assez confiants pour s’y embarquer !

Après un mois de navigation, le 24 novembre, le navire arrive par « beau temps », vers les deux à trois heures de l’après-midi, à la rade de Chef-de-Baie, près de La Rochelle. Dès le lendemain, Jacques Mousnier aurait pu faire décharger des marchandises afin d’alléger le navire pour le conduire dans le port de La Rochelle et ainsi le remettre entre les mains de son propriétaire, Jean Nezereau. Mais les choses ne se passent pas comme prévu !

Ce n’est que cinq jours plus tard que Mousnier fait décharger que la pesanteur de 24 tonneaux de marchandises, ce qui est insuffisant pour alléger le navire qui est « dans la digue en lieu très dangereux » et exposé « aux risques du mauvais temps » pouvant l’endommager, voire faire naufrage !

Ayant eu suffisamment de temps depuis son arrivée pour faire cette décharge, Nezereau se présente au domicile de Mousnier, le 29 novembre[17], en compagnie du notaire Abel Cherbonnier, et l’oblige de lui livrer le navire conformément aux conditions de la charte-partie et de l’inventaire qui en a été fait. De plus, Nezereau le tient responsable pour toute perte ou dommages causés au navire et aussi envers les personnes à qui le navire a été vendu.

Le 9 janvier suivant[18], Jean Nezereau reconnaît avoir reçu la somme de 8 540lt pour le fret du navire Le Saint-André tel que convenu, soit 1 400lt / mois (20 mai au 24 novembre).

Ainsi s’achève l’expédition rocambolesque du navire Le Saint-André (350 tx) en 1659…

À plusieurs reprises, Jacques Mousnier demande à Jeanne Mance de lui rembourser les 3 845lt 7s 11d qu’elle lui doit en vertu de l’obligation du 30 juin 1659. Une entente intervient à La Rochelle, le 3 avril 1664[19], entre la débitrice et le créancier concernant le transport des documents suivants :

10 septembre 1663 Montant payé par Mance, pour Mousnier, à M. de Chefdeville, intendant de la maison de M. le comte de Brienne 450lt
10 janvier 1664 Montant payé par Mance, pour Mousnier, au comte de Brienne 2 000lt
10 janvier 1664 Montant payé par Mance, pour Mousnier, à Pierre Mousnier, son neveu, chez M. Tixerant 12lt
Lettre de change tirée par Simonnet, banquier à Paris sur Madame de la Ronde-Godefroy, banquier à La Rochelle, payée à Mousnier 1 000lt
7 mars 1664 Montant reçu des mains de Jeanne Mance 383lt 7s 11d
Total 3 845lt 7s 11d
(Source : AD17. Notaire Alexandre Demontreau. 3 avril 1664)

Extrait. Sommation de Jean Nezereau à Jacques Mousnier. 29 novembre 1659.
(Source : AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3E303)

 


[1] Voyer d’Argenson à son frère, 21 octobre 1659. BAC. MG8, A1, Nouvelle-France : Correspondance officielle, 2e série, vol. 1, p. 310-317.
[2] Marcel Trudel, Histoire de la Nouvelle-France, Montréal, Éditions Fides, vol. III : La seigneurie des Cent-Associés, t. 1 : Les événements, 1979, p. 259.
[3] Gervais Carpin, Le Réseau du Canada, Sillery, Les éditions du Septentrion, 2001, p. 226.
[4] Archange Godbout, Les passagers du Saint-André. La Recrue de 1659, Montréal, Société généalogique canadienne-française, Cahiers généalogiques 2, 2009, p. 13.
[5] AD17. Notaire Pierre Moreau. Registre 3E59/264, fol. 182v, 183r. 28 juin 1659.
[6] Une charte-partie est un acte constituant un contrat conclu de gré à gré entre un fréteur et un affréteur, dans lequel le fréteur met à disposition de l’affréteur un  navire. Le nom vient de ce que le document était établi en deux exemplaires que l’on découpait par le milieu pour en remettre deux moitiés à chaque partie. Mémoire d’un port. La Rochelle et l’Atlantique XVIe-XIXe siècle. Musée du Nouveau Monde, La Rochelle, 1985, p. 25.
[7] AD17. Notaire Alexandre Demontreau. Registre 3E316. 30 juin 1659.
[8] Gervais Carpin, op. cit., p. 226.
[9] Archange Godbout, op. cit., p. 15.
[10] Étienne-Michel Faillon, Histoire de la colonie française en Canada, Paris, Jacques Lecoffre et Cie, 1865, vol. II, p. 353.
[11] Ibid.,p. 354.
[12] Ibid., p. 355.
[13] Loc. cit.
[14] Étienne-Michel Faillon, op. cit., p. 356.
[15] Lettres de la vénérable Mère Marie de l’Incarnation, Paris, Louis Billaine, 1681, p. 544 (Lettres historiques, lettre 52).
[16] Gervais Carpin, op. cit., p. 415.
[17] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3E303. 29 novembre 1659.
[18] AD17. Notaire Pierre Moreau. Registre 3E59/264, fol. 182v, 183r. 9 janvier 1660.
[19] AD17. Notaire Alexandre Demontreau. Registre 3E316. 3 avril 1664.

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Catégories :Acadie, ARCHIVES (Dépouillement), Canada, Engagés, Expéditions de navires, France, GÉNÉALOGIE, HISTOIRE, La Rochelle, Montréal, Nouvelle-France, Québec

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