334 – Engagement de Nicolas Périllard dit Bourguignon pour le Canada en 1693

En 1693, la levée d’engagés pour la Nouvelle-France est l’affaire de Claude de Ramezay, gouverneur de Trois-Rivières… à une exception : le recrutement du garçon taillandier bourguignon Nicolas Périllard par Pierre Le Moyne d’Iberville. Ce dernier en est à sa seconde levée d’engagé. Recrutement - Le blogue de Guy Perron

À La Rochelle, le vendredi 20 mars 1693[1], Nicolas Périllard se présente dans l’étude du notaire rochelais Pierre Soullard pour convenir de ses conditions d’engagement avec Pierre Le Moyne d’Iberville, capitaine des frégates du roi.

Il promet de s’embarquer dans un navire que lui indiquera l’engagiste pour aller le servir, ou autres, de son métier de taillandier au Canada.

Cet engagement est fait pour trois années qui commenceront dès qu’il mettra pieds à terre et sera en état de servir, moyennant un salaire annuel de 120lt. Il reconnaît avoir reçu 60lt d’avance pour lui avoir des hardes et autres commodités. Il sera nourri et logé durant son engagement.

Voici le contrat d’engagement entre Pierre Le Moyne d’Iberville (l’engagiste) et Nicolas Périllard (l’engagé) en 1693.

Conventions entre Pierre Le Moyne d’Iberville et Nicolas Périllard.
(graphie contemporaine)
Par-devant le notaire royal à La Rochelle, a été présent en sa personne Nicolas Périllard, garçon taillandier, natif d’Auxerre en Bourgogne, âgé de trente-deux ans. Lequel s’est volontairement engagé, par ses présentes, à Pierre Lemoyne sieur d’Iberville, capitaine des frégates du roi, présent et acceptant pour l’aller servir ou autres le représentant de sa dite profession en Canada, pays de la Nouvelle-France, pendant trois années consécutives qui commenceront au moment que ledit engagé y mettra pieds à terre et sera en état de servir, durant lequel temps, il sera nourri, logé et couché. Ledit engagement fait moyennant et à raison de cent vingt livres pour chacune desdites trois années payable audit engagé et par demi-année ainsi qu’elles écherront et à chacune d’icelle soixante livres. Au regard de la première demi-année, a reconnu l’avoir reçu d’avance dudit sieur d’Iberville pour lui avoir des hardes et autres commodités. Au surplus, s’embarquera au premier mandement dudit sieur d’Iberville dans le navire qu’il lui indiquera. C’est l’intention des parties qui à l’entretien à peine de tous dépens, dommages et intérêts. Obligeant leurs biens et font élection de leur domicile en cette ville, maison de moi notaire pour y recevoir tous actes. Jugé &. Condamné &. Fait à La Rochelle en mon étude, avant-midi, le vingt mars mille six cent quatre-vingt-treize. Présents Pierre Gacherie et Jacques Alain, clerc. Signatures.
Contrat d’engagement de Nicolas Périllard pour le Canada. 20 mars 1693.
(Source : AD17 en ligne. Notaires René Rivière et Pierre Soullard. 3E1811, fol. 45)

Le départ

Nicolas Périllard s’embarque avec d’Iberville à bord du navire du roi Le Poly (450 tx), un vaisseau de 4e rang, armé de 40 canons[2]. Il quitte La Rochelle à la mi-avril et arrive à Québec le 23 juillet suivant. Le Poly fait partie d’une flotte de douze navires, commandée par d’Iberville, amenant 500 nouveaux soldats.

Le 2 octobre, devant le notaire Louis Chambalon, Pierre Le Moyne d’Iberville cède le contrat d’engagement de Périllard à Jean Bochart de Champigny, intendant de la Nouvelle-France, à condition que ce dernier lui rembourse 65lt qu’il a donné en avance à son engagé et 60lt pour son passage.

Procès criminel

Le dimanche 25 octobre, sur les huit heures du soir, vis-à-vis la maison de Landeron, Pierre Aramy, voyageur, discute dans la rue avec Nicolas Duret, pilote du navire Le Poly, d’une querelle survenue quelques heures auparavant sur le bord de l’eau entre les taillandiers Jean Dubois et Nicolas Périllard et un nommé Désilets. Voyant Périllard et Désilets passer près d’eux, Aramy dit à Duret « Quand on parle du loup on en voit la queue », sous-entendant que Périllard avait maltraité le bombardier (artilleur) du navire Le Poly. Périllard demande alors à Aramy ce qu’il veut dire par cette insinuation et que s’il avait été ce bombardier, il lui aurait donné son « décompte ». Quittant les lieux, à quatre pas de là, Périllard donne un coup d’épée contre la muraille de Landeron faisant quelques flammèches.

À cet instant, un homme crie « Je suis mort ». Voyant Périllard s’enfuir, Aramy s’aperçoit que le blessé est un nommé Saint-Michel, sergent d’une compagnie de Crisafy, qui lui demande un prêtre. À l’aide d’Aramy, le blessé est mis sur un lit dans la maison de Landeron où les chirurgiens Baudouin et Belisle le soignent d’un coup d’épée reçu dans le bas ventre. Un père récollet vient le confesser.

Plus tard, le nommé Désilets, cadet, entre dans la maison de Landeron et demande plusieurs fois à Saint-Michel de déclarer devant témoins si c’est lui qui l’a blessé. Ce dernier réplique que c’est Périllard qui l’a blessé mais que c’est lui, Désilets, qui a initié la querelle.

Un procès criminel est intenté contre Nicolas Périllard, accusé d’avoir maltraité le bombardier du navire Le Poly. Les 26 et 28 octobre, le procureur du roi de la Prévôté de Québec prend les dépositions de Pierre Aramy, François Lemelin, Jacques Thibierge et Nicolas Duret. Nicolas Périllard est fait prisonnier. Il est interrogé le 29 octobre.

Interrogatoire de Nicolas Périllard, accusé,

prisonnier dans les prisons de la Prévôté de Québec

29 octobre 1693

Chambre criminelle du Palais

Questions du procureur du roi

Réponses de Nicolas Périllard

Son nom, surnom, âge, qualité, pays natal et demeure.

Nicolas Périllard dit Le Bourguignon, âgé de 32 ans, taillandier de son métier, natif d’Auxerre, demeurant en cette ville chez Jean Dubois, rue de la Montagne.

Depuis quel temps il est en ce pays.

Depuis le 23 juillet dernier, étant passé dans le navire du roi Le Poly.

S’il connaît le nommé Saint-Michel, sergent d’une compagnie des troupes.

Non.

Si dimanche dernier, il n’eut pas querelle avec plusieurs personnes étant ivre.

Qu’il n’eût querelle avec personne, mais que ledit Dubois se querellant avec le bombardier du Poly, ledit bombardier le maltraita. Il (Périllard) frappa ledit bombardier d’un morceau de canne qu’il tenait à sa main ne lui en ayant donné qu’un coup, qu’il voulut bien rompre la canne dont ledit bombardier avait frappé ledit Dubois mais qu’il n’en pu venir à bout.

Si le soir sur les huit heures, il ne se promena pas dans la ville avec une épée.

Qu’il était sept heures.

Ce qu’il cherchait.

Qu’il ne se promena pas et qu’il sortait de chez Bouchard et venait pour se coucher ayant bu chez ledit Bouchard une roquille d’eau-de-vie avec des matelots du Corossol.

S’il ne rencontra pas deux hommes qui parlaient ensemble dans la rue.

Que oui et que l’un des deux dit en le voyant « Voilà le gaillard », qu’il demanda s’il parlait à lui. Lequel répondit que oui et qu’il était un plaisant homme et que s’il avait eu affaire à lui audit Dubois il les aurait noyés. Dit qu’il n’avait pas l’honneur de se connaître et que s’il était jour ou qu’il fit plus clair, il lui rendrait réponse et passa son chemin.

S’il ne dit pas audit homme qu’il le prenait pour le bombardier du Poly et que si avait été lui, il lui aurait donné son décompte.

Que non et qu’il ne songeait pas audit bombardier.

S’il était seul.

Que oui et qu’il s’en alla chez lui attendre un matelot qui y devait coucher.

S’il n’était pas en compagnie d’un nommé Désilets.

Que non et qu’il était tout seul.

S’il ne querella pas un homme qu’il trouva devant chez Landeron.

En rêvant qu’il ne se souvient pas d’avoir vu personne.

S’il ne mit pas l’épée à la main après s’être querellé avec ledit Saint-Michel.

Qu’il ne connaît pas celui contre lequel il mit l’épée à la main mais que passant son chemin, un homme couru après lui et lui donna quatre ou cinq coups qu’il crut que c’était d’un bâton mais qu’il a appris depuis qu’il est en prison que c’était d’une épée qu’il l’avait même cassée en le frappant. Qu’il entendit bien sonner quelque chose mais crut que c’était sa pipe que ledit homme lui cassa dans la bouche d’un coup qu’il reçut sur la main que ce fut alors qu’il mit l’épée à la main.

Ce qu’il fit quand il eut ainsi l’épée à la main.

Qu’il se mît en garde et que ledit homme s’étant voulu jeter sur lui reçut le coup dont il a été blessé.

Si tout cela se su sans rien dire.

Qu’ils ne dirent pas un mot ni l’un ni l’autre sinon qu’après que ledit homme fut blessé il s’écria « Ah, mon dieu, je suis blessé ».

Ce que fit ledit homme après être ainsi blessé.

Qu’il n’en sait rien parce qu’il s’enfuit.

Où il alla.

Qu’il s’en alla reporter son épée et se vint jeter aux genoux de Monseigneur l’Intendant n’ayant point de tort en ce qu’il avait fait.

S’il ne frappa pas de son épée contre les murailles dudit Landeron.

Non

Pourquoi il portait une épée ce jour-là.

Parce que ledit bombardier du Poly l’avait menacé qu’il ne partirait pas de Québec sans le payer. 

Si ledit Désilets ne mit pas aussi l’épée à la main.

Qu’il ne va pas mettre l’épée à la main à personne.

Où il avait rencontré ledit Désilets.

Qu’il ne connaît point ledit Désilets.

Source : BAnQ en ligne. TL5,D233. Collection Pièces judiciaires et notariales. 29 octobre 1693.

Dès le jour de l’accident, le nommé Saint-Michel déclara verbalement ne pas vouloir porter plainte contre Nicolas Périllard, car c’est lui qui l’a frappé de quelques coups de son épée avant qu’il soit blessé.

Le 9 novembre, le procureur du roi de la Prévôté de Québec fait défense à Nicolas Périllard de porter l’épée à moins qu’il soit commandé pour le service du roi et le condamne à 20lt d’amende.

Procès de Nicolas Périllard dit Bourguignon, accusé et prisonnier dans les prisons royales de Québec. 9 novembre 1693.

Qu’est-il devenu ?

PÉRILLARD dit Bourguignon, Nicolas
(c1661-1726)
Natif d’Auxerre (Bourgogne), Nicolas Périllard est fils de défunt Nicolas Périllard et de Nicole Baraton. Est-ce lui qui a épousé Edmée Declaye le 8 janvier 1685 dans l’église Saint-Eusèbe d’Auxerre? Âgé de 32 ans, il s’engage à Pierre Le Moyne d’Iberville, le 20 mars 1693, pour aller travailler à son service au Canada, pendant trois ans, à titre de taillandier, à raison de 120 livres par année (60 livres d’avance). Il signe. Il s’embarque à bord du navire du roi Le Poly (450 tx) et quitte La Rochelle à la mi-avril. Il arrive à Québec le 23 juillet suivant. Le 2 octobre, son contrat d’engagement est cédé par d’Iberville à l’intendant Bochart de Champigny. Entre le 26 octobre et le 8 novembre, un procès criminel est intenté contre Périllard, accusé et fait prisonnier pour avoir maltraité le bombardier du navire du roi Le Poly. Il est condamné à 20 livres d’amende et défense lui est faite de porter l’épée si ce n’est que pour le service du roi. Il semble libéré de son engagement par la suite car, en novembre 1694, on le retrouve à Montréal où Jeanne Foucher, épouse du taillandier Étienne Campeau, lui loue une forge au mois avec divers outils de forgeron. Nicolas Périllard épouse, le 10 janvier 1695 dans l’église Notre-Dame de Montréal, Jeanne Sabourin, fille de Jean-Baptiste Sabourin et de Mathurine Renaud. De leur union naissent quatorze enfants. De Montréal, la famille va s’établir à Sorel puis à Saint-Laurent (I.O.) où on la retrouve en 1702. Périllard se fixe sur une terre située à la côte des Saints-Anges dans la seigneurie de Maure que lui cède Claude Lemerle en juillet 1707 à condition qu’il paie les arrérages de cens et rentes. En mai 1709, le seigneur de Maure lui concède une terre qu’il va habiter jusqu’en 1718. Cette terre est vendue à Louis Trudel avec un petit bâtiment servant de boutique de forgeron, en mars 1718, pour la somme de 1 300 livres.  Le mois suivant, il vend son autre terre dans la seigneurie de Maure à Marie-Madeleine Bonhomme, veuve Morache. Il revient dans la région de Montréal où, en novembre 1718, les Sulpiciens lui concèdent une habitation située à la côte Saint-Antoine du côté sud de la rivière l’Assomption. En juillet 1720, il requiert devant la juridiction royale de Montréal qu’Alexis Tabault soit condamné lui payer tous les dommages qui ont été faits faute d’avoir fait clore le terrain qui lui a affermé. En juillet 1720, il est en procès contre l’architecte Pierre Janson dit Lapalme pour paiement de dettes. Forgeron demeurant à la côte de la Visitation, il loue pour un an, en mars 1726, une forge et divers outils à Jean-Baptiste Vaudry, forgeron, de Lachenaie. Deux mois plus tard, il rétrocède sa terre de l’Assomption aux Sulpiciens pour n’avoir pu faire aucuns travaux ni défrichement, ni payé aucuns cens et rentes. Nicolas Périllard dit Bourguignon décède à l’Hôtel-Dieu de Montréal, le 10 novembre 1726, à l’âge cité de 74 ans, et est inhumé le lendemain.
Extrait. Engagement de Nicolas Périllard. 20 mars 1693.
(Source : AD17 en ligne. Notaires René Rivière et Pierre Soullard. 3E1811, fol. 45)
Note : Les registres paroissiaux d’Auxerre sont inaccessibles sur le web. (AD89)
Voir aussi : Michel Langlois, Dictionnaire biographique des ancêtres québécois (1608-1700), La Maison des Ancêtres, tome 4 (Lettres N à Z), 2001, p. 95-96.
Famille de Nicolas Périllard dit Bourguignon et de Jeanne Sabourin.
(Source : Généalogie de Guy Perron)

Pour citer cet article

Guy Perron©2022, « Engagement de Nicolas Périllard dit Bourguignon pour le Canada en 1693 », Le blogue de Guy Perron, publié le 18 octobre 2022.


[1] AD17 en ligne. Notaires René Rivière et Pierre Soullard. 3E1811, fol. 45. 20 mars 1693.

[2] Page Facebook du Centre national des naufrages du Saint-Laurent, consultée le 16 octobre 2022, https://www.facebook.com/123145887708/posts/10151973351587709/

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