291 – L’expédition du navire La Fortune Blanche pour le Canada en 1675

La flotte de 1675 à destination de Québec est composée d’au moins huit navires : sept de La Rochelle (La Dame Anne, La Diane, La Fortune Blanche, La Grande Espérance, La Providence, Le Lion Couronné et Le Mouton Blanc) et un de Bordeaux (La Nativité). expédition_blogue

Le navire La Fortune (100-120 tx) est la propriété d’Arnaud Peré, marchand de La Rochelle, qu’il va renommer La Fortune Blanche[1]. Possédant un tiers du navire, il avait acquis les deux autres tiers devant le notaire Pierre Teuleron, le 13 avril 1671[2], des marchands rochelais Guillaume Lee et Pierre Moreau pour la somme de 6 000lt. Ce navire est neuf puisqu’il a été construit sur la petite Rive en 1670.

Les préparatifs

Malheureusement, aucun document n’a été retracé à La Rochelle concernant l’affrètement du navire La Fortune Blanche pour la Nouvelle-France en 1675.

Comme son intention est d’envoyer son navire au Canada et aux îles de l’Amérique sous la conduite de Nicolas Noël, capitaine de navire, et d’un équipage français, Arnaud Peré doit justifier qu’il est bien dans le havre de La Rochelle. Pour ce faire, le 25 mai[3], il fait venir les marchands Pierre Gaigneur et Étienne Hervé devant le juge de l’Amirauté. Après avoir prêté serment, ils affirment « avoir bonne connaissance » que le navire est présentement dans le havre « où ils le voient journellement depuis quelques mois ». 

Le même jour[4], on procède au dénombrement des membres de l’équipage. Le 17 juin suivant[5], agent de la Compagnie royale des Indes occidentales, Antoine Héron certifie avoir donné permission du roi au capitaine Noël pour aller négocier aux îles de l’Amérique.

Liste des membres de l’équipage du navire La Fortune Blanche. 25 mai 1675.
(Source : AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5674, fol. 333)

Le départ

Le navire La Fortune Blanche quitte La Rochelle à destination des îles de l’Amérique, avec une escale à Québec.

De l’équipage, nous connaissons :

  • Nicolas Noël, capitaine, de La Rochelle
  • Jacques Chavilleau, pilote, de La Rochelle
  • Jean Guichet, chirurgien
  • Antoine Boyer, contremaître, de Luçon
  • Isaac Pinel, charpentier, de La Rochelle
  • Jean Tiré, tonnelier, de La Rochelle
  • Germain Cothonneau, matelot, de La Rochelle
  • Yvon Ernichon, matelot, de La Rochelle
  • Jean Gosselin, matelot, du Havre-de-Grâce
  • Alain Ligaud, matelot, de Four
  • Yvon Mousset, matelot, de Le Croisic
  • Jean Salun, matelot, de Camaret
  • Jean Guy, garçon, de Belle-Île
  • Jean Raux, garçon, d’Ouessant

Sur les huit navires, sept partent de La Rochelle et un de Bordeaux. Ils sont :

  • La Dame Anne (250 tx), de La Rochelle (capitaine Élie Raymond), frétée par Henri Tersmitten, Louis, Jean et Samuel Pagez;
  • La Diane, de La Rochelle (capitaine Jean Masson);
  • La Fortune Blanche (100 tx), de La Rochelle (capitaine Nicolas Noël), frétée par Arnaud Peré;
  • La Grande Espérance (300 tx), de La Rochelle (capitaine Alain Durand), frété Charles Aubert de La Chesnaye;
  • La Nativité (100-130 tx), de Bordeaux (capitaine Jean-François Bourdon de Dombourg), frété par Jacques de La Mothe;
  • La Providence (80 tx), de La Rochelle;
  • Le Lion Couronné (200 tx), de La Rochelle (capitaine Jean Chauvet), frété par Jean Gitton;
  • Le Mouton Blanc (300 tx), de La Rochelle, frété par la Compagnie du Nord.
Caractéristiques des navires composant la flotte de 1675 à destination de Québec.
(Source : Collection Guy Perron)

À Québec, on décharge les marchandises du navire La Fortune Blanche[6] : six tonneaux de vin, deux tonneaux de clous, trois tonneaux de goudron, deux tonneaux d’eau-de-vie, un tonneau de vinaigre, 500 livres de poudre, un millier de plomb, quarante tonneaux de marchandises (étoffes, toiles et fil), une chaudière et vingt-trois muids de sel.

Vers les îles

Le navire La Fortune Blanche quitte le port de Québec, le mardi 5 novembre, de conserve avec les navires Le Lion Couronné et Le Mouton Blanc.

Le mauvais temps oblige les trois navires de mouiller l’ancre pendant deux à trois jours à l’île aux Lièvres, à 30-35 lieues de Québec. Passager dans le navire La Fortune Blanche, se sentant malade et n’étant pas en état d’aller aux îles, le 14 novembre, Martin Rancien demande au capitaine Chauvet d’embarquer à bord de son navire Le Lion Couronné pour retourner en France. Il acquiesce à la condition que Rancien n’emporte aucun castor avec lui, ce qu’il promet et jure par serment. Sur sa parole, il fait embarquer ses deux coffres et une barrique de biscuits.

Si le navire Le Lion Couronné fait route vers La Rochelle, Le Mouton Blanc et La Fortune Blanche se dirigent vers les îles françaises de l’Amérique.

Tant pour l’aller vers la Nouvelle-France que vers Cayenne (Guyane française), le navire La Fortune Blanche perd une grande quantité de sel « pour avoir fondu dans le navire ».

Sur les quarante-quatre barils de lard chargés à La Rochelle, quatre ont été vendus à Québec et trente-neuf à Cayenne.

Description particulière de l’Isle de Cayenne / [Mel] 1666. [J. Ribou] (Paris)
(Source : BNF, département Cartes et plans, GE 5H 18 PF 164 DIV 5 P 5 D. http://www.gallica.fr)

Le retour

Au retour du navire La Fortune Blanche à La Rochelle, Arnaud Peré constate que les négociations entreprises à Cayenne par le capitaine Noël ne répondent pas à ses attentes. Il se présente donc devant l’Amirauté pour obtenir justice.

Le 21 juillet 1676, un décret d’ajournement personnel est décerné au capitaine de comparaître devant le juge pour répondre sur les faits dont l’accuse Peré.

La semaine suivante[7], faute d’avoir comparu devant lui, le juge émet un décret de prise de corps contre Noël permettant à Peré de le faire arrêter et mettre dans les prisons royales de la ville pour obtenir sa confession (déclaration). Le 3 août[8], le juge ordonne à Peré d’intenter un procès contre Noël.

Une sentence, du 29 août[9], ordonne de procéder à l’estimation des dommages et intérêts adjugés à Arnaud Peré contre le capitaine Noël. Pour faire rapport, on nomme comme experts les marchands rochelais Charles Aubert de La Chesnaye et Louis Guilhen.

Les experts tardent à rendre leur rapport, à tel point que défaut est donné à Aubert et Guilhen, le 13 octobre[10], pour qu’ils puissent prêter serment. Ce qu’ils font le 29 décembre[11] (Aubert) et le 31 décembre[12] (Guilhen). Aussi, le juge demande à Peré et Noël de mettre entre les mains de ces experts tous les documents devant servir au procès.  

Les préparatifs du procès traînent en longueur… Le 3 septembre 1677, jugement est rendu sur la contrariété des rapports des experts Aubert et Guilhen concernant le différend Peré-Noël. Un supranuméraire est nommé en la personne de l’agent Antoine Héron (40 ans) qui, par sa commission, devra dresser son rapport qu’il rendra le 27 janvier 1679[13], soit quatre ans après l’expédition de 1675 du navire La Fortune Blanche (Canada-Cayenne) !

Après avoir examiné les rapports des experts et les pièces produites par Peré et Noël, Antoine Héron émet son avis sur certains articles.

Sel. Héron trouve que le capitaine Noël ne doit rien pour le sel prétendu manqué par Peré, qu’il n’en a pas profité pour son compte et, qu’au contraire, selon la déclaration de Noël et deux membres de son équipage « qu’il s’en est perdu allant en Canada et de la Cayenne pour avoir fondu dans le navire. »

Lard. À l’égard des quarante-quatre barils de lard dont la facture est chargée, Noël rend compte de quatre vendus à Québec et trente-neuf à Cayenne, et déclare que l’autre a été distribué pour victuailles à l’équipage, ainsi que quatre autres barils appartenant au nommé Beneteau. Héron est d’avis que le sieur Peré paie les quatre barils de Beneteau au prix de 40lt le baril car qu’il ne paraît pas que Noël en ait profité pour lui-même.

Eau de vie, Le capitaine Noël ayant déclaré que le baril d’eau de vie a été consommé pour victuailles par l’équipage, il en doit être déchargé, parce qu’il ne paraît pas qu’il en ait profité personnellement.

Poudre. Pour les trente-huit cornes à poudre laissées au Canada au frère du sieur Peré [Jean], Noël en doit rapporter le récépissé sinon les payer au prix de 25s pièce sauf son recours contre le frère du sieur Peré.

Riz. Pour les trente livres de riz, comme il ne paraît pas que Noël en ait fait son profit, Héron estime qu’il en doit être déchargé.

Chaudière. La chaudière n’ayant été vendue que quinze cent livres de sucre, Héron estime que Noël n’en doit pas payer davantage à moins de prouver qu’il en ait eu un plus grand prix.

Noir ou Sauvage. Le Noir ou Sauvage ayant été pris en paiement de Monsieur le gouverneur de Cayenne à l’encontre des planches à lui vendues pour compte du bourgeois, Noël ne doit tenir compte que du prix qu’il en a retiré.

Négociations. À l’égard des négociations par lui faite à Cayenne, Héron trouve que pour reliquat d’iceux, Noël est débiteur au sieur Peré de la somme de 49lt 1s, son compte de vente montant à la somme de 2 654lt 10s et celui de l’achat seulement 2 605lt 9s. Se purgeant par serment (justifier son innocence), Noël déclare que sur chaque article n’avoir vendu de marchandises à plus haut prix que ce qui est porté par ses comptes.

Le supranuméraire Héron ajoute que le surplus a été consommé par l’équipage pour victuailles et employé pour le navire.

Le 7 février 1679[14], après avoir travaillé de son mieux dans l’affaire Peré-Noël, Antoine Héron dépose son rapport devant l’Amirauté de La Rochelle.

Extrait. Rapport d’Antoine Héron sur les comptes entre Arnaud Peré et Nicolas Noël, capitaine du navire La Fortune Blanche. 27 janvier 1679.
(Source : AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5678, fol. 17).

Le capitaine Nicolas Noël n’est pas au bout de ses peines. Outre son procès avec Arnaud Peré, un autre se dessine avec David Foucher, marchand de Rochefort, concernant Martin Rancien, passager transféré, en novembre 1675, du navire La Fortune Blanche à celui du Lion Couronné pour retourner en France. 

À la demande de Foucher, le 12 octobre 1676[15], il est ordonné que Pierre Bernard, marchand de Rochefort, André Bernon, marchand de La Rochelle, Anne Chartrand veuve de Jean Cassemin, marchand de La Rochelle, et Arnaud Peré, marchand de La Rochelle, mettent leurs pièces « sous le barreau » pour délibération. Le 23 octobre[16], Arnaud Peré est tenu de remettre copie de la confession du capitaine Noël à Foucher et aux parties intéressées.

Le 11 décembre suivant[17], il est permis à Martin Rancien de justifier la qualité et la quantité de marchandises que le capitaine Noël a chargé pour lui aux îles de l’Amérique. De son côté, Noël est condamné à dévoiler tous les vêtements qu’il a rapporté des îles appartenant à Rancien pour être vendu en justice.   

Pour citer cet article

Guy Perron@2020, « L’expédition du navire La Fortune Blanche pour le Canada en 1675″, Le blogue de Guy Perron, publié le 3 mai 2021.


[1] Ne pas confondre avec le navire La Fortune (100 tx), dont les deux tiers sont acquis par Jean Grignon en 1674 et l’autre tiers par Charles Aubert de La Chesnaye en 1675. (Source : AD17. Notaire Pierre Teuleron. 3E1312, fol. 100. 29 mai 1674. Notaire Jean Michelon. 3E2320. 19 octobre 1673)

[2] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5670, fol. 149-150 (anciennement pièce 108). 13 avril 1671.

[3] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5674, fol. 94 (anciennement pièce 67). 25 mai 1675.

[4] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5674, fol. 333 (anciennement pièce 257). 25 mai 1675.

[5] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5674, fol. 332 (anciennement pièce 258bis). 17 juin 1675.

[6] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5674, fol. 334 (anciennement pièce 258). 19 juin 1675.

[7] AD17 en ligne. Fonds Amirauté de La Rochelle. Audiences extraordinaires. B209, fol. 89v. Vue 25/43. 28 juillet 1676.

[8] AD17 en ligne. Fonds Amirauté de La Rochelle. Audiences extraordinaires. B209, fol. 90r. Vue 26/43. 3 août 1676.

[9] Cette sentence n’apparaît pas dans les registres des audiences extraordinaires. Les audiences régulières sont manquantes pour les années 1675-1734.

[10] AD17 en ligne. Fonds Amirauté de La Rochelle. Audiences extraordinaires. B209, fol. 96r. Vue 38/43. 13 octobre 1676.

[11] AD17 en ligne. Fonds Amirauté de La Rochelle. Audiences extraordinaires. B210, fol. 13v-14r. Vue 15/195. 29 décembre 1676.

[12] AD17 en ligne. Fonds Amirauté de La Rochelle. Audiences extraordinaires. B210, fol. 15v. Vue 2/42. 31 décembre 1676.

[13] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5678, fol. 17 (anciennement pièce 13). 27 janvier 1679.

[14] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5678, fol. 16 (anciennement pièce 12). 7 février 1679.

[15] AD17 en ligne. Fonds Amirauté de La Rochelle. Audiences extraordinaires. B209, fol. 98. Vue 43#43. 12 octobre 1679.

[16] AD17 en ligne. Fonds Amirauté de La Rochelle. Audiences extraordinaires. B210, fol. 1r. Vue 2/195. 23 octobre 1676.

[17] AD17 en ligne. Fonds Amirauté de La Rochelle. Audiences extraordinaires. B209, fol. 98v. Vue 43/43. 12 octobre 1676.

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9 réflexions sur “291 – L’expédition du navire La Fortune Blanche pour le Canada en 1675

  1. Fernand pièce Janson

    Excellent travail cher collègue. Claude Baillif était possible sur le navire :
    La Dame Anne

      1. Karen Fontaine

        Thank You so much I have just looked up that on wikipedia online. I have a quick question in regards to My Ancestor Etienne Fontaine ( sometimes listed as Des Fontaine in some records) who was hired as a Sailor in 1677 , as noted in your past Posts.
        Question: Is it possible to locate Ship records in French Guiana ( Cayenne) to see if anything mentions him on their records. His information is not known for three missing years . He was hired in 1677 ( jean Gitton) but never heard about until he is in 168o »s married and living on Ille de Orleans
        ( New France)?
        Is there a Cayenne archives etc that may have this ( I do not know French language only English..sorry.

  2. Karen Fontaine

    I have discovered through researching online in Cayenne archives area.
    A diary or journal written in French in 1683 of the ship The Prince Maurice of which Etienne Fontaine in 1677 had been hired as a sailor . However I cannot translate any of it and this website does not translate this document.
    Perhaps you could determine its content and perhaps if Etienne Fontaine listed? here is that link:

    http://anom.archivesnationales.culture.gouv.fr/osd/?dossier=/collection/INVENTAIRES/Ministeres/SEM/C8/&first=FRANOM23_C8A_004/FRANOM23_C8A_004_0362&last=FRANOM23_C8A_004/FRANOM23_C8A_004_0366&title=M%C3%A9moire+de+M.+de+Lagny+20+d%C3%A9cembre+1686

    P.S. a lot of French People were listed but Fontaine or des Fontaine for Etienne not found but not sure if mentioned in this letter? I should think that this may be of interest to you since it uncovers more information?

  3. Maria Dallaire

    Bonjour. Je viens de découvrir ce site et je suis extrêmement émerveillée par la richesse des informations. C’est très difficile d’obtenir l’information sur mes ancêtres Allaire de la France. Deux de mes ancêtres (Jean et Charles Allaire on traverse sur le Taureau en 1658.

  4. Nicole Bruneau Raymond

    je cherche par quel bateau mon ancêtre Louis Hamelin ou Amelin ou Hamlin est arrivé en Nouvelle France, il partait de St-Mathurin sur la Loire, il serait arrivé en 1674 ou 1675 a Québec pour se diriger vers Grondines

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