Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

260 – La fête de l’Ascension à La Rochelle en 1615

Le jeudi 21 mai prochain, les chrétiens vont célébrer l’Ascension, c’est-à-dire l’élévation de Jésus vers le ciel 40 jours après sa résurrection le dimanche de Pâques.

Vitrail de l’Ascension. Église Saint-Sauveur. La Rochelle.
(Source : http://www.patrimoine-histoire.fr)

Chez les protestants rochelais du début du XVIIe siècle, cette fête, comme les autres fêtes (Noël, la semaine sainte avec en particulier le vendredi saint, la Pentecôte) ont une origine dans l’Évangile[1]. Une grande liberté est laissée à chacun en ce qui concerne l’interprétation du mot « fête » ainsi que la manière de les vivre.

Les grandes fêtes militaires à La Rochelle

Presque continuellement obligés de défendre leur ville frontière contre l’invasion étrangère et leurs franchises municipales ou leur liberté de conscience contre les rois, nos pères avaient compris que tout citoyen de La Rochelle devait être soldat ou marin, écrit l’historien rochelais Jourdan.

Non seulement leurs institutions, mais leurs divertissements mêmes tendaient à développer et à entretenir l’esprit guerrier dans la population. Leurs jeux habituels étaient le tir de l’arc, de l’arbalète, de l’arquebuse et plus tard du canon. Les vainqueurs jouissaient alors de plusieurs prérogatives lorsqu’ils avaient remporté trois fois le prix.

Ils étaient les héros de ces grandes fêtes militaires qui avaient lieu chaque année, le jour de l’Ascension.

Source : J.B.E. Jourdan, Éphémérides historiques de La Rochelle, La Rochelle, A. Siret, premier volume, 1861, p. 158-159.

Ministre de La Rochelle de 1590 à 1620, Jacques Merlin est connu grâce à ses « diaires », dont le Grand Diaire ou « Recueil des choses les plus mémorables qui se sont passées en cette ville [La Rochelle] » de 1589 à 1620[2].

Dans ce Grand Diaire, il laisse un long récit de la fête de l’Ascension de 1615 à La Rochelle.

« Le jeudi 28e de mai 1615,

il y a une fort remarquable Ascension,

ainsi qu’on parle en cette ville. »

Jacques Merlin[3]

Malgré les luttes intestines, cette fête est célébrée par les Rochelais pour rendre à tout le monde un témoignage de bonne union et de paix[4].

Le scénario

À la fête religieuse du Grand Temple succède une joute militaire, le simulacre de la prise d’une Ville Blanche (surnom désignant La Rochelle) dressée dans la place du Château flanquée de onze tours, avec combat naval[5].

Ainsi vont parader plusieurs compagnies militaires représentant ses communautés marchandes cosmopolites. Parmi les groupes de citoyens, on trouve même des notables déguisés en Sauvages !

Les belligérants

La compagnie des Espagnols : Jean Gendraud, capitaine; Guillemeau, lieutenant; Poignaut, enseigne.

Le régiment des gens de guerre : M. Berger l’aîné, colonel; M. Chalmot, capitaine; M. Bequel, marié à la fille d’Antoine Macain[6], le roi de l’arquebuse; M. Michée, le roi de l’artillerie[7].

La compagnie des Wallons : Pierre Loysi, capitaine; Jean Giraud, lieutenant; Charles Lacoste, enseigne.

La compagnie des Italiens : Piguenit le jeune, capitaine; Lacoste l’aîné, lieutenant; Du Vignaud, enseigne.

La compagnie des Hollandais : Hotton l’aîné, capitaine (aussi hôte de l’auberge des Trois Marchands); Jean Gauché, lieutenant; Jean Dehargues, enseigne.

La compagnie des Anglais : M. de Fief Contret, capitaine; Gascherie, lieutenant; Boucher sieur de Maubec, enseigne.

La compagnie des Suisses : Berthommé Simon, capitaine; Jean Renaudeau, lieutenant; Jean Hurlaud, enseigne.

Les carabins : Bégault l’aîné, capitaine; Cardinaut, lieutenant.

La cavalerie ou gens d’armes : M. de Lousme l’aîné, capitaine; Jean Torterue, lieutenant; Berandy le jeune, enseigne.

La compagnie des Sauvages masqués : Jacob Dehinsse, capitaine; Pierre Renault, lieutenant; Pierre le jeune, enseigne.

La compagnie des Turcs : Abraham Dehinsse, lieutenant.

Guerriers et armes. Niels M. Saxtorph, illustré par SDtig Bramsen.
(Source : http://miniaturasmilitaresalfonscanovas.blogspot.com)

Les exercices d’armes

La Ville Blanche est défendue par la compagnie des Espagnols. Après s’être promenés toute la matinée, ils s’habillent, en après-midi, les uns en taffetas rouge, les autres en boucassin rouge, tous garnis d’or et d’argent[8].

Le régiment des gens de guerre, composé de douze cents hommes bien armés, se campe devant la Ville Blanche pour l’assaillir.

Une autre compagnie vient aussi assiéger la ville, celle des Wallons. Ils portent la casaque grise clinquantée d’or et d’argent et des chapeaux gris, les bords garnis de taffetas bleus et bordés d’or[9].

Survint la compagnie des Italiens qui entrent dans la ville pour la secourir. Ils sont quasi tous habillés en satin et taffetas bleus, chapeaux bleus, tous passementés et clinquantés d’or[10].

Puis, arrive la compagnie des Hollandais portant le pourpoint de satin blanc, le haut de chausses noir et le bas de soie blanc[11].

Ensuite, la compagnie des Anglais apparaît à la place du Château. Composée que d’enfants de ville et de jeunes gens à marier, ils sont tous couverts et armés avec des livrées de taffetas blanc et rouge[12].

La compagnie des Suisses mène l’artillerie avec deux pièces de canon défilant devant eux ainsi que deux chariots. Un chariot contient des hautbois et cornemuses couverts de feuilles vertes et rameaux; l’autre mène des ustensiles et deux femmes qui suivent leurs maris à l’armée[13].

Défilent ensuite les carabins, mandille feuille-morte chamarrée de passements d’argent, qui sont d’un côté de taffetas de couleur de feuille-morte et de l’autre côté de bleu avec du clinquant d’or et d’argent au-dessus[14].

La Ville Blanche est attaquée par les carabins, puis par la cavalerie ou gens d’armes. Les uns ont de grandes casaques de satin blanc qui vont jusques sur la croupe du cheval, les autres de taffetas blanc toutes garnis de clinquants d’or[15].

Des enfants de bonne famille costumés en sauvages masqués, avec enseignes et tambourins battant. D’autres sauvages voulant se joindre à eux sont rudement repoussés. Des cavaliers avec cornette rouge ferment la marche[16].

Le pasteur Merlin raconte que le jeudi et le vendredi, à neuf heures du soir, une machine en forme de bête monstrueuse est menée à la place du Château au son du hautbois, de la musette et de la cornemuse. Il s’agit d’un genre de dragon volant[17] avec une grande gueule ouverte dans laquelle des hommes jettent du feu et des fusées. Traînée par deux chevaux sur des roues, cette machine a de grandes dents des deux côtés, de grandes oreilles d’ânes ou de bœufs, des ailes d’un dragon, le corps et le derrière vaste et gros et la queue retroussée[18].

Les ouvrages extérieurs sont enlevés le premier jour (jeudi) et le siège continue le lendemain[19], vendredi 29 mai.

La finale

Sur la pointe de la petite rive, une seconde Ville Blanche est défendue par la compagnie des Turcs richement costumés et armés à la turque. Un nommé David à cheval est entouré de pages portant de petites pantoufles couvertes de velours vert[20].

Plan de La Rochelle. 1620. A : Place du Château. B : Grande rive. C : Petite rive.
(Source : Extrait de la « Topographia Gallie de Caspar Merian ». Musée rochelais d’histoire protestante)

Le fort des Turcs est attaqué suivant l’ordre militaire après plusieurs escarmouches. Ils ont trois galères sur l’eau, aussi attaquées par les galères chrétiennes (française, hollandaise et autres). Les Turcs sont contraints de les abandonner et de se retirer dans la ville, où ils trouvent  la compagnie des Anglais en renfort[21]. La ville est prise d’assaut.

L’assaut fini, la fête se termine sans aucun accident, malgré l’ardeur des combattants et l’affluence des spectateurs[22]. Il y a un nombre incroyable de personnes de l’extérieur venus voir les fanfares, tant sur la grande que petite rive. Aucun décès, ni blessés[23], sinon quelques légères brûlures de poudre, et un petit enfant blessé à la tête d’un coup de pied de cheval[24].

Favorisée par le beau temps, cette fête de l’Ascension va coûter 50 000 écus aux particuliers[25] (Valeur contemporaine ≈ 5 111 443 euros).

 

 

 

 

 

 

Pour citer cet article

Guy Perron@2020, « La fête de l’Ascension à La Rochelle en 1615 », Le blogue de Guy Perron, publié le 14 mai 2020.

 

 


[1] http://www.chretiensaujourdhui.com/eglises-oecumenisme/les-protestants/
[2] Jacques Merlin, Grand Diaire ou « Recueil des choses les plus mémorables qui se sont passées en cette ville » de 1589 à 1620, Archives historiques  de la Saintonge et de l’Aunis, tome V, Saintes, 1878, p. 63-380.
[3] Ibid., p. 269.
[4] Société des sciences naturelles de la Charente-Maritime, Annales de la Société des sciences naturelles de la Charente-Maritime, Annales de 1891, La Rochelle, 1892, numéro 28, p. 100.
[5] Loc. cit.
[6] Il s’agit probablement de René Bequel qui épouse Anne Macain, le 6 septembre 1614 dans la salle Saint-Yon à La Rochelle.
[7] Société des sciences naturelles de la Charente-Maritime, op. cit., p. 100.
[8] Archives historiques de la Saintonge et de l’Aunis, Saintes, J. Prévost libraire, tome XXXVIII, 1908, p. 109.
[9] Ibid., p. 111.
[10] Loc. cit.
[11] Archives historiques de la Saintonge et de l’Aunis, op. cit., p. 110.
[12] Ibid., p. 109.
[13] Société des sciences naturelles de la Charente-Maritime, op. cit., p. 101.
[14] Archives historiques de la Saintonge et de l’Aunis, op. cit., p. 109.
[15] Loc. cit.
[16] Société des sciences naturelles de la Charente-Maritime, op. cit., p. 101.
[17] Ce monstre, aux formes fantastiques, comme le raconte la légende, était délivré par quelque saint.
[18] Jacques Merlin, op. cit., p. 272.
[19] Société des sciences naturelles de la Charente-Maritime, op. cit., p. 101.
[20] Jacques Merlin, op. cit., p. 270.
[21] Loc. cit.
[22] Société des sciences naturelles de la Charente-Maritime, op. cit., p. 101.
[23] Archives historiques de la Saintonge et de l’Aunis, op. cit., p. 112.
[24] Jacques Merlin, op. cit., p. 270.
[25] Ibid., p. 272.

Catégories :France, HISTOIRE, La Rochelle

1 réponse

  1. abslolument fabuleuse cette fête, dans le plein sens du terme. 😀

    Danielle

    On Thu, 14 May 2020 at 18:54, Le blogue de Guy Perron wrote:

    > Guy Perron posted: « Le jeudi 21 mai prochain, les chrétiens vont célébrer > l’Ascension, c’est-à-dire l’élévation de Jésus vers le ciel 40 jours après > sa résurrection le dimanche de Pâques. Chez les protestants rochelais du > début du XVIIe siècle, cette fête, comme les a » >

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