Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

259 – L’expédition du navire L’Espérance pour le Canada en 1672

La flotte de 1672 à destination de Québec est composée d’au moins six navires : quatre de La Rochelle (L’Espérance, La Grande Espérance de Québec, La Plume d’Or et La Neptune), un de Bordeaux (Le Saint-Simon) et un du Havre (La Nativité de Canada).

Le navire L’Espérance (180 tx), aussi dénommé La Petite Espérance, est la propriété des marchands rochelais Antoine Allaire l’aîné, Henri et Antoine Allaire le jeune en compagnie, et Suzanne Allaire veuve de Jean Freyhoff.

Les préparatifs

Dans l’après-midi du lundi 27 juin 1672[1], un contrat de charte-partie[2] intervient entre les propriétaires du navire L’Espérance et François Thibault, de La Tremblade, qu’ils instituent maître, pour un voyage du navire à Québec et, si possible, aux îles de l’Amérique.

Ils mettent leur navire entre les mains du capitaine Thibault, et de son équipage, muni et équipé de toutes ses voiles, câbles, ancres, cordages et autres apparaux servant à sa navigation avec suffisamment de victuailles pour leur nourriture. Aussitôt arrivé à Québec, Thibault fera décharger les marchandises et en rechargera d’autres pour revenir à La Rochelle.

Toutefois, si Pierre Rogue, commis des propriétaires qui sera du voyage, veut envoyer le navire aux îles de l’Amérique, Thibault sera tenu d’y aller et de faire son retour dans un des ports de France.

Extrait. Contrat de charte-partie pour l’expédition du navire L’Espérance à Québec. 27 juin 1672.
(Source : AD17. Notaire Pierre Teuleron. 3E1310, fol. 96r)

Le samedi 18 juin auparavant[3], on avait procédé au dénombrement des membres de l’équipage du navire. Le 23 juin[4], un certificat est émis après avoir soigneusement examiné le coffre de Giraud, chirurgien major dans le navire L’Espérance. Il semble qu’on ait changé de chirurgien depuis, car au rôle il s’agissait d’un nommé Lachaume.

Liste des membres de l’équipage du navire L’Espérance. 18 juin 1672.
(Source : AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5671, fol. 310)

Certificat de visite du coffre de chirurgien du navire L’Espérance. 23 juin 1672.
(Source : AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5671, fol. 309)

Cinquante barriques d’eau de vie sont chargées dans le navire pour le compte des associés Charles Bazire et Charles Aubert de La Chesnaye, marchands de Québec, et du nouveau gouverneur général de la Nouvelle-France, Louis de Buade de Frontenac.

Le départ

Le navire L’Espérance quitte La Rochelle le samedi 23 juillet. Il n’est pas escorté, malgré la guerre contre les Provinces-Unies des Pays-Bas.

De l’équipage (au nombre de 18), nous connaissons :

  • François Thibault, de La Tremblade
  • Pierre Rulleau, de La Tremblade
  • Henri Roche, de la Tremblade
  • Jacques Poupin, de la Tremblade, charpentier
  • Jacques Sicart, de la Tremblade
  • Jean Autant, de Brouage
  • André Bouyer, de la Tremblade
  • Yvon Gourdon, de la Tremblade
  • Jean Belot, de la Tremblade
  • Louis Tard, de Saint-Gilles
  • Jean Terpin, de la Tremblade
  • Louis Grossetête, de Mortagne
  • Guillaume Kervin, du Conquet
  • Henri Gargot, d’Audiarne
  • Jean Dugua, d’Avallon
  • Pierre Thibaut, garçon, de La Tremblade
  • La Chaume ou Giraud, chirurgien
  • Anthoine Bleuf, tonnelier

Des passagers, nous connaissons :

  • Pierre Rogue, commis des propriétaires du navire

Sur les six navires, quatre partent de La Rochelle, un de Bordeaux et un du Havre. Ils sont :

  • L’Espérance (180 tx), de La Rochelle (capitaine François Thibault), frété par la famille Allaire;
  • La Grande Espérance de Québec (300 tx), de La Rochelle (capitaine Jean Gitton), frétée par Charles Aubert de La Chesnaye;
  • La Nativité de Canada (100-130 tx), du Havre (capitaine Guyon Basset), frétée par Charles Aubert de La Chesnaye;
  • La Plume d’Or (160 tx), de La Rochelle (capitaine Jean Grignon), frété par Jean Grignon et Charles Aubert de La Chesnaye;
  • La Neptune (120 tx), de La Rochelle (capitaine André Chaviteau);
  • Le Saint-Simon (80 tx), de Bordeaux (capitaine Jacques Arnaud).

Caractéristiques des navires composant la flotte de 1672 à destination de Québec.
(Source : Collection Guy Perron)

Avant d’aller aux îles de l’Amérique, le navire L’Espérance passe par Québec, où il arrive le jeudi 22 septembre, selon le rapport de voyage du capitaine Thibault.

Il semble que le navire soit arrivé quelques jours auparavant car, dès le 16 septembre[5], le marchand rochelais Jean Gitton oblige Pierre Rogue de se présenter devant la Prévôté de Québec pour savoir si les 49 tonneaux trois barriques de vin et les 25 tonneaux de sel sont pour le compte de son patron, Antoine Allaire. Si non, il exige son huitième en nature, signifiant qu’il est propriétaire de ⅛ du navire. Mais Rogue déclare ne pas avoir reçu d’ordre de lui livrer ces marchandises. Gitton se pourvoira donc envers Allaire pour le fret.

Quatre jours plus tard, le 20 septembre, alors que le navire L’Espérance est ancré dans la rade de Québec, Pierre Rogue est dans l’étude du notaire Romain Becquet pour vendre des barriques de vin et des minots de sel au marchand et bourgeois Claude Charron. Selon la quittance du 24 octobre suivant, ce sont 161 ½ barriques de vin (à 50lt / barrique) et 495 minots de sel (à 50s / minot) qui ont été vendus et livrés dans les caves de Charron. Ainsi, Rogue reçoit comptant de Charron les sommes de 8 075lt pour la vente du vin et 1 237lt pour le sel.

Le 27 septembre, un compromis est conclut entre le comte de Frontenac et les associés Charles Bazire et Charles Aubert de La Chesnaye concernant les cinquante barriques d’eau de vie chargées dans le navire L’Espérance.

Toujours intéressé pour ⅛ du navire et des victuailles, le marchand Gitton revient devant la Prévôté de Québec, le 7 octobre[6], cette fois contre François Thibault, capitaine de L’Espérance, pour lui demander quelles sont les marchandises qui ont été chargées pour le compte particulier de Rogue. Après serment, le capitaine déclare qu’il a sept demies barriques et deux ballots.

Pendant son séjour à Québec, le navire perd trois ancres à cause du mauvais temps.

Extrait. Carte des Antilles (Insula S. Juan de Puerto Rico Caribes. 1650).
Martinique (A). Guadeloupe (B) et Saint-Christophe (C).
(Source : Bibliothèque interuniversitaire de la Sorbonne. Cote : R 2=22. Pièce 59)

Quelques barriques de pois et de bière sont chargées dans le navire L’Espérance pour les îles. Il arrive à la Martinique le jeudi 22 décembre suivant où l’on y décharge une partie des barriques et le reste à la Guadeloupe.

Pour le retour en France, plusieurs marchandises sont chargées dans le navire tant à la Guadeloupe qu’à Saint-Christophe :

– 475 barriques, 116 quarts, dix pipes, huit boucauts, neuf caisses, un caisson et six tierçons de sucre et muscade;
– une balle de coton;
– 9 milliers de gingembre;
– un quart et trois petits barils de castors;
– 65 peaux de bœufs;
– 10 veaux et de moutons.

Le navire L’Espérance quitte les îles le 2 avril 1673 et arrive à La Rochelle, le 1er juin suivant, « sans aucun accident ».

Deux jours plus tard[7], François Thibault (capitaine), Yvon Gourdon, Henri Gargot et Jean Autant (matelots) se présentent devant l’Amirauté de La Rochelle pour faire état des événements survenus pendant le voyage du navire L’Espérance à Québec et aux îles de l’Amérique. Tous signent leur déclaration.

Extrait. Rapport de François Thibault, capitaine, et autres concernant le voyage du navire L’Espérance à Québec et aux îles de l’Amérique. 3 juin 1673.
(Source : AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5672, fol. 65)

Le 27 juin suivant[8], une sentence arbitrale passée devant le notaire rochelais Nicolas Juge, condamne les associés Charles Bazire et Charles Aubert de La Chesnaye à remettre la somme de 312lt 10s au comte de Frontenac, faisant la moitié du fret (625lt) des cinquante barriques d’eau de vie de 1672.

 

Pour citer cet article

Guy Perron@2020, « L’expédition du navire L’Espérance pour le Canada en 1672″, Le blogue de Guy Perron, publié le 6 mai 2020.

 


[1] AD17. Notaire Pierre Teuleron. 3E1310, fol. 96r. 27 juin 1672.
[2] Une charte-partie est un acte constituant un contrat conclu de gré à gré entre un fréteur et un affréteur, dans lequel le fréteur met à disposition de l’affréteur un  navire. Le nom vient de ce que le document était établi en deux exemplaires que l’on découpait par le milieu pour en remettre deux moitiés à chaque partie. Mémoire d’un port. La Rochelle et l’Atlantique XVIe-XIXe siècle. Musée du Nouveau Monde, La Rochelle, 1985, p. 25.
[3] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5671, fol. 310 (anciennement pièce 267). 18 juin 1672.
[4] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5671, fol. 309 (anciennement pièce 266). 23 juin 1672.
[5] Guy Perron, Prévôté de Québec. Transcription des volumes 5 et 6 (registres civils). Janvier 1672 au 20 décembre 1673. Longueuil, Les Éditions historiques et généalogiques Pepin, collection Notre Patrimoine national no. 234, 2002, p. 172.
[6] Ibid., p. 193.
[7] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5672, fol. 65 (anciennement pièce 45). 3 juin 1673.
[8] AD17. Notaire Nicolas Juge. 3E1817. 27 juin 1673.

Catégories :Antilles (Îles de l'Amérique), ARCHIVES (Dépouillement), Canada, Expéditions de navires, France, HISTOIRE, La Rochelle, Nouvelle-France, Québec

4 réponses

  1. Bonjour

    Auriez vous aussi des info sur les bateaux de mes ancetres alonce de civille armateur
    Entre le havre et dieppe
    nom des bateaux depart lieux de destination et matiere transporter
    Merci de vos renseignements

    Cordialement

    Madame chardon annie

    annie_chardon@hotmail.fr

    • Bonjour,
      Comme vous pouvez le constater, mes recherches concernent la ville de La Rochelle. En naviguant sur le web, vous pourriez peut-être trouver des sites dédiés au Havre et à Dieppe.

  2. Merci pour les détails du voyage du Saint André. Mes ancêtre étaient sur ce navire. Elie Beaujean et sa femme Suzanne. Leur fille Suzanne avait 3 ans lors du voyage et a épousé Mathurin Moquin, ancêtre de ma grand mère Eglantine Moquin. Les enfants Moquin se sont établis par la suite en 1702 à Laprairie. Mathurin Moquin mourrut en mer sur le navire le Carossol en 1692. Merci encore pour votre récit.

  3. J’apprécie beaucoup vos atticles; et de façon plus immédiate, l’article sur Trut.

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