Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

254 – Des navires de François Peron à l’île de La Réunion en 1665

L’insuccès des expéditions de 1663-1664 aux Antilles de la frégate L’Aigle Blanc et de la flûte Le Taureau (¾), propriétés du marchand rochelais François Peron (1615-1665), commence à se faire entendre par la voie de la justice[1]. Pour protéger leurs prêts, les créanciers font saisir tous ses biens.

Après le son de trompette, l’huissier Bourot fait savoir à « plusieurs et diverses fois » que la flûte et la frégate sont à vendre aux enchères. Ainsi, L’Aigle Blanc est estimé à 3 000 livres et Le Taureau (¾) à 700 livres.

Le 5 septembre 1664[2], la frégate L’Aigle Blanc (80 à 100 tx) est vendue et adjugée au marchand rochelais Michel Lévesque pour la somme de 4 330 livres comme achat de biens de justice. De même, les trois quarts de la flûte Le Taureau (150 tx) sont vendus et adjugés au maître Jean Tadourneau, du Château d’Oléron, pour la somme de 1 000 livres.

Dans des circonstances qui nous sont inconnues, la frégate et la flûte sont achetées par la Compagnie des Indes Orientales, car elles avaient une expérience maritime ayant fait plusieurs traversées de l’Atlantique.

Expérience maritime de la frégate L’Aigle Blanc (80 à 100 tx)

–          en 1660, pour les Antilles

–          en 1662, pour le Canada

–          en 1663, pour les Antilles avec 22 engagés recrutés par Peron

Expérience maritime de la flûte Le Taureau (150 tx)

–          en 1656, pour le Canada avec 31 engagés recrutés par Peron

–          en 1657, pour le Canada avec 15 engagés recrutés par Peron

–          en 1658, pour le Canada avec 16 engagés recrutés par Peron

–          en 1659, pour affaires en cours à Marennes

–          en 1659, pour Terre-Neuve à la pêche à la morue verte

–          en 1660, pour Cadix (Espagne)

–          en 1661, pour le Canada avec 70 passagers

–          en 1663, pour les Antilles avec engagés recrutés par plusieurs particuliers

Source : Guy Perron, François Peron (1615-1665). Marchand-engagiste, bourgeois et avitailleur de La Rochelle, Sainte-Julie, Éditions du Subrécargue, 1998, p. 137.

Pour la suite des événements, deux ouvrages historiques ont grandement contribué à la rédaction du présent article : Shipwrecks of Madagascar[3], de Pierre Van Den Boogaerde, et Voyage de Rennefort[4], d’Antoine François Prévost.

Voulant étendre le commerce de la France, Louis XIV établit en mai 1664 la Compagnie des Indes Orientales et lui cède à perpétuité Madagascar et ses dépendances. Pendant que les directeurs de la Compagnie dressent leurs instructions, on travaille au Havre, à La Rochelle et à Saint-Malo à l’armement des navires[5].

La première flotte de la Compagnie des Indes Orientales est mise en service à Brest un an plus tard. Cette flotte de 1665 transporte 288 passagers et se compose de quatre navires[6] :

  • le navire Le Saint-Paul (250 tx), du Havre, dit « navire Amiral », armé de 32 canons, 80 matelots, capitaine Véron, homme d’une expérience reconnue. À son bord, Pierre de Beausse, doit prendre possession de Madagascar au nom de Louis XIV pour la nouvelle Compagnie;
  • le navire La Vierge-de-Bon-Port (300 tx), de Saint-Malo, armé de 30 canons, 60 mariniers, capitaine Nicolas Truchot de La Chesnaie;
  • la flûte Le Taureau (150 tx), de La Rochelle, armée de 22 canons, 64 hommes d’équipage, capitaine Kergadiou, gentilhomme breton;
  • la frégate L’Aigle Blanc (80 à 100 tx), de La Rochelle, capitaine de La Clocheterie, homme d’une valeur et d’une résolution singulière.

En mars 1665, la flotte quitte Brest pour Madagascar où le point d’arrivée est l’île Bourbon (aujourd’hui l’île de La Réunion) dans l’océan Indien. Le voyage se poursuit sans incident, à l’exception de la flûte Le Taureau qui chavire lors d’un rafraichissement au Cap-Vert, en avril, faisant treize mort, dont un prêtre.

L’île Bourbon (aujourd’hui l’île de La Réunion)

Issue d’un volcanisme de point chaud géologiquement récent, l’île se situe dans la partie longtemps inconnue de l’océan Indien, près de 800 km à l’est de Madagascar. Le trajet entre Fort-Dauphin (A) et l’île Bourbon (B), face au vent dominent, l’alizé du sud-est, est délicat et demande du temps.

 

La première vocation de l’île est de servir de lieu de relâche, d’aiguade et de rafraîchissement pour les navigateurs. L’île est déserte et offre des conditions de vie favorables qui lui vaut une réputation d’Éden tropical.

« J’ai remarqué ce que l’on y trouve : l’air y est bénin,

les malades que l’on met à terre y recouvrent leur santé

et leur première vigueur en peu de temps. »

François Martin[7],

Source : Jean-Pierre Coevoet, Le temps des pionniers : 1663-1715. (http://le50enlignebis.free.fr)

À bord de la frégate L’Aigle Blanc, un différend commence par une dispute de religion : une bagarre éclate entre le capitaine et la plupart des membres de l’équipage, en majorité protestants, et des passagers catholiques dirigés par le prêtre missionnaire Bourrot.

La flotte de la Compagnie contourne le Cap de Bonne Espérance, le 3 juin, mais se sépare lors d’une tempête (11 au 15 juin) retardant sa progression. Ainsi, le navire Le Saint-Paul se dirige tout droit vers Fort-Dauphin (aujourd’hui Tolagnaro, Madagascar) et arrive le 10 juillet. Pierre de Beausse prend officiellement possession de Madagascar au nom du roi de France.

Le 9 juillet, la flûte Le Taureau mouille dans l’anse de Saint-Paul (A) après un trajet de 125 jours. Une vingtaine de colons y débarquent. Nommé commandant de l’île par le roi, Étienne Regnault[8], organise la première colonie française permanente dans l’île Bourbon. Ils sont rejoints, le 16 juillet, par le navire La Vierge-de-Bon-Port.

La première préoccupation du commandant Regnault est d’organiser la vie du groupe et de construire le bourg de Saint-Paul. L’installation terminée, il doit veiller aux intérêts stratégiques et économiques de la Compagnie : accueillir et entretenir les navires et les équipages, rechercher des produits pour permettre à la Compagnie de faire des recettes[9].

Extrait. Plan de l’île Masquarin ou Bourbon / Ch. de Ricoux. 1681. Légende : A : Saint-Paul. B : Saint-Gilles.
(Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, CPL GE SH 18E PF 218 DIV 2 P 2 RES. http://www.gallica.bnf.fr)

Extrait. L’île de La Réunion.
(Source : google images 2020)

Le 20 juillet, c’est au tour de la frégate L’Aigle Blanc d’arriver à l’île Bourbon, mais à Saint-Gilles (B). Elle rejoindra les deux autres navires à Saint-Paul, le lendemain.

Extrait. Carte réduite de l’océan oriental ou Mer des Indes […]. Guillaume Dheullans, graveur. 1740. Légende : A : Ghalemboule. B : Fort-Dauphine. C : Antongil. D : Île Sainte-Marie. E : Vohemar.
(Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, CPL GE DD-2987 (9661 B. http://www.gallica.bnf.fr)

La frégate L’Aigle Blanc quitte Saint-Paul, le 8 août, pour aller à Ghalemboule (A), Longue Pointe sur la côte est de Madagascar, pour y déposer une vingtaine de passagers conduits par François Martin afin d’y installer une colonie. Après y avoir pris du riz pour approvisionner Fort-Dauphin (où est le navire Le Saint-Paul), la frégate L’Aigle Blanc lève l’ancre, le 2 octobre, pour arriver à Fort-Dauphin (B) le 3 novembre.

Pendant ce temps, le 10 août, la flûte Le Taureau et le navire La Vierge-de-Bon-Port quittent Saint-Paul. Par la négligence des pilotes, ces navires ratent l’entrée de la baie de Fort-Dauphin et jettent l’ancre à Gallions Bay. Par la suite, ils se dirigent vers Fort-Dauphin, où ils arrivent au début du mois de septembre.

Le 17 septembre, les navires Le Saint-Paul et La Vierge-de-Bon-Port lèvent l’ancre à destination de l’île Socotra (mer d’Arabie) et Mocha (Yemen), après avoir ravitaillé Ghalemboule et Antongil (C) en novembre. Malheureusement, le 14 décembre, le gouverneur de Beausse meurt à Fort-Dauphin de fièvres incurables.

L’année 1666 commence de façon inquiétante pour la flotte de la Compagnie des Indes Orientales. Qu’en est-il ?

Le navire Le Saint-Paul

Le navire rencontre des vents contraires après avoir quitté Madagascar. À cours d’eau et de ravitaillement, le capitaine Véron décide de rentrer à Madagascar. Sur le chemin du retour, le navire frappe un récif au nord de la baie d’Antongil. L’équipage se désengage et se rend sur l’île Sainte-Marie (D) et y arrive en avril 1666. C’est là que le capitaine Véron et vingt membres de l’équipage meurent. Devenu le nouveau capitaine, le pilote Cornuël revient à Fort-Dauphin, le 27 août, et retourne en France en février 1667.

Le navire La Vierge-de-Bon-Port

Entre-temps, le navire La Vierge-de-Bon-Port se rend en Perse où le commerce réussi. Surchargé de marchandises et de trésors, le navire revient à Fort-Dauphin pour des provisions et retourne en France en février 1666.

Pendant ce temps, la flûte Le Taureau et la frégate L’Aigle Blanc naviguent dans les deux sens, fin 1665 et début 1666, entre Fort-Dauphin, Ghalemboule et l’île Sainte-Marie pour acheter du riz, mais n’en trouvent pas. Ils se dirigent vers Antongil pour construire un fort et dix-neuf Français y débarquent pour établir une colonie.

La flûte Le Taureau

Le 2 février 1666, le capitaine Kergadiou meurt de violentes fièvres et de diarrhée. Plus tard, la flûte perd tous ses officiers et pilotes à cause de maladie. En quittant Antongil avec une cargaison de riz, le 11 juillet 1666, la flûte Le Taureau rencontre un fort vent à l’entrée de la baie. Elle est mal ajustée, brise son beaupré et devient difficile à conduire. Un vent d’ouest et de forts courants l’empêchent de rentrer dans la baie et est poussée vers le nord et le long de la côte. En longeant la côte, la flûte heurte un rocher au sud de la baie de Vohemar (E) et coule aussitôt. Heureusement, presque tous les membres de l’équipage et les passagers peuvent atteindre le rivage à proximité, à l’exception de trois ou quatre personnes qui meurent noyées. Les survivants se séparent en petits groupes pour maximiser leurs chances de trouver des victuailles et marchent vers le sud. Après plusieurs jours d’épuisement et de misère, six ou sept autres personnes meurent, mais la majeure partie de l’équipage et des passagers arrivent enfin dans la petite colonie d’Antongil. Ils sont conduits vers Ghalemboule et, de là, le 3 novembre pour Fort-Dauphin à bord du navire Le Saint-Louis.

La frégate L’Aigle Blanc

Après le retour en France du navire Le Saint-Paul en février 1667, la frégate L’Aigle Blanc est le seul navire de la Compagnie qui reste pour approvisionner la colonie de Fort-Dauphin. Elle est utilisée pour le commerce côtier, mais sombre lors d’une tempête, au milieu de l’année 1667, près de Fort-Dauphin.

Ainsi se termine l’expérience maritime de la flûte Le Taureau et de la frégate L’Aigle Blanc, anciennes propriétés de François Peron, marchand-engagiste, bourgeois et avitailleur de La Rochelle.

Elles ont le mérite d’avoir participé à la colonisation de la Nouvelle-France, des îles de l’Amérique et de l’île de La Réunion au milieu du XVIIe siècle.

Vue aérienne de la pointe sud-est de la ville de Fort-Dauphin (Madagascar).
(Source : https://sites.google.com/site/tolagnaromada/tourisme)

 

Pour citer cet article

Guy Perron@2020, « Des navires de François Peron à l’île de La Réunion en 1665 », Le blogue de Guy Perron, publié le 21 mars 2020.

 

 


[1] Guy Perron, François Peron (1615-1665). Marchand-engagiste, bourgeois et avitailleur de La Rochelle, Sainte-Julie, Éditions du Subrécargue, 1998, p. 251.
[2] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5665, pièce 67. 5 septembre 1664.
[3] Pierre Van Den Boogaerde, Shipwrecks of Madagascar, New York, Strategic Book Publishing, 335 p.
[4] Antoine François Prévost, Histoire générale des voyages […]. Voyages des Français aux Indes orientales. Voyage de Rennefort, La Haye, Chez Pierre De Hondt, 1755, 412 p. Urbain Souchu de Rennefort est un agent de la Compagnie des Indes Orientales.
[5] Antoine François Prévost, op. cit., p. 189.
[6] Pierre Van Den Boogaerde, op. cit., p. 120-121.
[7] Mémoires de François Martin, fondateur de Pondichéry (1665-1696), Paris, Société d’éditions géographiques, maritimes et coloniales, tome 1, 1931, p. 18.
[8] Commis aux écritures de Colbert, il est nommé par les membres du conseil commandant de l’île Bourbon, une fonction qui le place comme représentant principal de l’autorité métropolitaine et chef de l’administration de sa colonie.
[9] Histoire de La Réunion année 1665. (www.mi-aime-a-ou.com)

Catégories :Engagés, Expéditions de navires, France, HISTOIRE, La Rochelle

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