Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

252 – L’expédition du vaisseau L’Aigle d’Or pour Québec en 1663

Le 28 mars 1663, Nicolas Gargot de La Rochette (1619-1664), « dit Jambe de bois », obtient une commission de Grand Maître, Chef et Surintendant général de la navigation et commerce de France pour commander deux vaisseaux du roi à destination de Terre-Neuve et « païs de Canada ou nouvelle france ». C’était huit jours après l’Édit du roi Louis XIV érigeant la Nouvelle-France en province royale.

Ces vaisseaux du roi sont L’Aigle d’Or (300 tx), commandé par Gargot lui-même, et Le Jardin de Hollande (300 tx), commandé par Jean Guillon de Leaubertière.

Gargot de La Rochette semble être l’homme de confiance du roi car il est « une personne hautement d’expérience […] tant par la capacité » qu’il a acquise en divers autres emplois que pour la bonne et prudente conduite qu’il a eu lors de son voyage de 1662. Mais aussi pour la confiance particulière que le roi a en sa dextérité, courage et intelligence au sujet des armes de la marine et sa fidélité et affection au service de Sa Majesté.

Les préparatifs

Le 20 mars auparavant, on avait consigné un état de la dépense que le roi entend faire pour le radoub et l’armement des vaisseaux L’Aigle d’Or et Le Jardin de Hollande « qui doivent porter à Québec et à Plaisance les secours que Sa Majesté y envoie et pour la levée, subsistance et vivres des familles qui doivent passer aux dits lieux ».

Le 22 avril, l’embarquement se précise davantage, car un deuxième « État de la dépense » est rédigé par Henry Cadoub, trésorier général de la Marine, et contresigner par Louis Matharel, secrétaire général de la Marine. Cet état de dépense est différent du premier du fait qu’on définit beaucoup plus l’armement de ces deux vaisseaux.

Radoub des vaisseaux L’Aigle d’Or et Le Jardin de Hollande

dans le port de Seudre

Journées d’ouvriers employés au radoub, carène, lestage et délestage, clous, brai, étoupe, planches et autres marchandises nécessaires. Outre les 4 000lt employées dans l’état du port de Seudre pour l’entretien des deux vaisseaux

1 000lt

Bidons, goubillons, chandelles, huile et autres ustensiles de l’armement, le fret des barques et le raccommodage de 100 tonneaux de futailles à eau et autres dépenses imprévues

1 800lt

 

Armement du vaisseau L’Aigle d’or

À Nicolas Gargot, capitaine, commandant le vaisseau pour ses appointements (salaire)

300lt / mois

Au sieur Delisle, lieutenant

100lt

Au sieur de La Rivière, enseigne

50lt

À l’aumônier

30lt

Au chirurgien, compris le coffre

50lt

À 12 officiers de marine pour leur solde 21lt / mois

252lt

À 43 matelots et soldats pour leur solde 12lt / mois

516lt

Montant de la solde par mois                                               Sous-total

1 298lt

Quatre mois de solde (4 x 1 298lt)

5 198lt

Six mois de nourriture aux 55 hommes de l’équipage 10lt / mois

3 300lt

Subsistance de 20 personnes à Québec pendant 2 ½ mois qui doivent passer sur les vaisseaux L’Aigle d’Or et Le Jardin de Hollande 10lt / mois

5 500lt

 

Dépenses pour les familles qui passent à Québec

et pour la fourniture de ses magasins

Cent milliers de farines pour subvenir à la nourriture des familles

7 000lt

Dix milliers de lard pour les magasins de Québec

1 200lt

16 barriques d’eau de vie

1 120lt

200 barriques pour y mettre la farine et 20 barriques pour y mettre le lard

660lt

100 couvertures de lit

550lt

200 paires de souliers pour les soldats

550lt

4 cavales pleines et un cheval qui servira d’étalon

800lt

6 bâtiments en boîtes : 2 barques longues et 4 chaloupes, y compris leurs agrès

1 500lt

4 charpentiers de navire[1] pour bâtir les vaisseaux

480lt

Achat de clous de différentes longueur et grosseurs pour la construction des vaisseaux et pour divers outils nécessaires aux charpentiers

300lt

Extrait. État de la dépense que le roi veut et entend être faite […] pour le radoub et armement des vaisseaux de Sa Majesté nommés L’Aigle d’Or et Le Jardin de Hollande […]. 22 avril 1663.
(Source : Archives nationales d’Outre-Mer (ANOM, France), COL C11A 113/fol. 3-8)

Le 4 mai, Gargot reçoit du roi ses « ordre et instruction » pour son expédition de 1663.

Il doit partir de La Rochelle aussitôt l’armement des vaisseaux du roi terminé et les munitions, victuailles et passagers embarqués.

Mais les vaisseaux du roi se font attendre ! Ils sont retenus à la rivière de Seudre depuis la fin du mois d’avril à cause du mauvais temps, écrit le commissaire du Seuil[2]. Le 25 mai[3], à La Rochelle, François de Laval écrit à Colbert : « Nous sommes arrêtés en cette ville par un vent contraire. »

Comme le vent est assez bon[4], de Laval espère partir le 31 mai. Par manque d’espace, il écrit qu’il valait mieux embarqué 25 à 30 tonneaux de farine supplémentaires que les chevaux (quatre cavales et un cheval) prévus dans le second « État de la dépense ».

Le 6 juin[5], le commissaire du Seuil écrit que « les vaisseaux de Canada sont en mer depuis dimanche dernier au matin. Ils emportent 300 passagers et les munitions. »

Les navires sont si remplis de toutes choses nécessaires pour le Canada que les capitaines Gargot de La Rochette et Guillon sont contraints d’en charger entre deux ponts, incommodant les passagers. Mais on n’a pu faire autrement[6] !

De l’équipage, composé de 55 hommes, nous connaissons :

  • Nicolas Gargot de La Rochette, capitaine entretenu pour le service du roi
  • sieur Delisle, lieutenant
  • sieur de La Rivière, enseigne

Des passagers, nous connaissons :

  • François de Laval, évêque de Pétrée
  • Augustin de Saffray de Mésy, nouveau gouverneur
  • Louis Gaudais-Dupont, commissaire
  • Nicolas Gaudais de Chartrand, fils de Gaudais-Dupont
  • Michèle-Thérèse Nau, nièce de Gaudais-Dupont
  • Daniel Beau, charpentier de navire
  • Moïse Hilleret, charpentier de navire
  • Pierre Esmery, charpentier de navire
  • Laurent Nafrechou, charpentier de navire
  • Louis Ango des Maizerets
  • le Père Pierre Rafeix, jésuite
  • le frère Louis Lebohême, jésuite
  • des soldats
  • les Filles du roi de 1663

Le départ

La flotte de 1663 pour Québec est composée de cinq navires dont quatre partent de La Rochelle et l’autre de Normandie. Ils sont :

  • L’Aigle d’Or (300 tx), de La Rochelle (capitaine Nicolas Gargot de La Rochette), frété par le roi;
  • Le Jardin de Hollande (300 tx), de La Rochelle (capitaine Jean Guillon de Leaubertière), frété par le roi;
  • Le Phoenix (250 tx), de La Rochelle (capitaine Guillaume Hurtin), frété par Pierre Gaigneur;
  • Le Thoreau (300 tx), de La Rochelle (capitaine Élie Raymond), frété par Jean Gitton;
  • un vaisseau de Normandie.

Caractéristiques des navires composant la flotte de 1663 à destination de Québec.
(Source : Collection Guy Perron)

Portant à son bord 55 hommes d’équipage et près de 225 passagers, le vaisseau L’Aigle d’Or quitte La Rochelle le matin du dimanche 3 juin de concert avec le vaisseau Le Jardin de Hollande.

Le capitaine Gargot doit prendre soigneusement garde que les passagers, les soldats et les matelots soient nourris et traités comme il se doit et de faire respecter la discipline que l’on pratique sur les vaisseaux du roi.

Il est prévu qu’à dix ou douze lieues de l’île de Terre-Neuve, les deux vaisseaux se détacheront l’un de l’autre : Le Jardin de Hollande se dirigeant vers le port de Plaisance et L’Aigle d’Or continuant sa route vers la rivière Saint-Laurent.

Avant d’entrer dans le fleuve Saint-Laurent, en passant près de l’île du Cap-Breton, et s’il le juge à propos, Gargot pourra envoyer une chaloupe le long des côtes de l’Acadie pour aller jusqu’à Port-Royal et prendre des nouvelles du sieur de La Tour. Le commandant de la chaloupe s’informera de l’état des forces et de l’établissement que de La Tour et les Anglais peuvent avoir à Port-Royal et à Pentagouët. Après quoi, le commandant reprendra le chemin du fleuve et rembarquer à bord de L’Aigle d’Or afin d’informer Gargot de ce qu’il a appris.

Si possible, Gargot doit s’avancer dans le fleuve jusqu’à Québec pour y débarquer les passagers, victuailles, armes et munitions et y rester autant de temps qu’il sera nécessaire.

Selon Auguste Gosselin[7], la traversée est longue et orageuse. Le vaisseau L’Aigle d’Or, écrit-il, « portait quantité de troupes, et beaucoup de familles que le roi envoyait pour peupler le Canada. Plusieurs des soldats étaient huguenots, la plupart libertins, et causèrent beaucoup d’ennuis à l’évêque. Le scorbut éclata à bord. » Jusqu’à soixante passagers meurent en mer et 38 autres sont hospitalisés à l’arrivée, dont douze vont succomber.

Partie du grand fleuve de Saint-Laurent depuis Québec jusqu’à Tadoussac. 17..
(Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE SH 18 PF 126 DIV 2 P 11. http://www.gallica.fr)

La nouvelle de l’arrivée des vaisseaux du roi à Tadoussac parvint à Québec le 7 septembre. On y envoie aussitôt une chaloupe pour ramener Monseigneur de Laval et le gouverneur de Mésy qui descendent à terre le 15 septembre à Québec. Une autre chaloupe est renvoyée à Tadoussac pour rembarquer les malades qui arrivent à Québec le 22 septembre avec les vaisseaux L’Aigle d’Or et Le Jardin de Hollande.

« On r’envoya querir nos malades,

qui arriverent icy avec la chaloupe

et les 2 vaisseaux du Roy le 22. »

Journal des Jésuites[8]

Les 38 malades sont reçus à l’Hôtel-Dieu pour y recevoir les secours. Les religieuses hospitalières montrent un zèle infatigable à les soigner d’aliments et de médicaments nécessaires « au piteux état où ils étaient ». D’ailleurs, les Révérendes Mères Hospitalières déclarent avoir fait de grandes dépenses pour les malades si bien qu’elles réclament 1 000lt à cet effet. Le Conseil souverain ordonne qu’on leur livre des victuailles embarquées dans les vaisseaux du roi jusqu’à la somme de 600lt ainsi que quatre barriques de farine[9].

Le 13 octobre, Jacques Loyer de La Tour et Charles Aubert de La Chesnaye sont nommés par le Conseil souverain pour estimer les marchandises « défectueuses » qui ont été déchargées des vaisseaux L’Aigle d’Or et Le Jardin de Hollande.

Cette immigration de 1663 laisse à désirer en qualité, selon Marcel Trudel[10]. « La plupart des hommes étaient jeunes gens, clercs, écoliers ou de cette nature, écrit-il, dont la meilleure partie n’avaient jamais travaillé ». Il fallut leur fournir l’habillement. On en place en surnombre à la garnison, d’autres chez les habitants pour qu’ils gagnent au moins leur subsistance, poursuit-il.

Heureusement, la situation se rétablit. Le Conseil souverain écrit « Les malades ont repris leur vigueur et leur en bon point. Ces jeunes clercs et écoliers se sont insensiblement accoustumez à la culture de la terre [11].

Le retour

Après seulement 34 jours à Québec, les vaisseaux du roi L’Aigle d’Or et Le Jardin de Hollande lèvent l’ancre le vendredi 26 octobre. Comme il survient un vent du nord-est, les vaisseaux sont arrêtés tout proche jusqu’au 28.

Les Mémoires de la vie et des adventures de Nicolas Gargot capitaine de Marine racontent son retour en France :

« Lorsqu’ils furent sur le banc de Terre-Neuve, cet homme double [Jean Guillon de Leaubertière, capitaine du vaisseau Le Jardin de Hollande] fit lâchement fausse route afin d’arriver le premier en France et d’y donner de mauvaises impressions à la Cour contre son capitaine (Gargot), sur les plaintes du gouverneur de Québec. Dès le lendemain qu’ils furent séparés, Gargot fut accueilli d’une si rude tempête que tous les mâts de son navire furent rompus et son vaisseau en péril de naufrage. Son intrépidité fit reprendre cœur à ses gens, et son bon sens leur enseigna le moyen de faire de nouveaux mâts et de nouvelles voiles, mais très petites. Avec quoi, ils firent sept cents lieues et arrivèrent enfin devant La Rochelle. Il en partit peu de jours après pour aller à la Cour où il rendit raison de son voyage ». (p. 136)

 

Mémoires de la vie et adventures de Nicolas Gargot capitaine de Marine. 1668. 155p.
(Source : https://archive.org)

À la demande du roi, Gargot fait un voyage en Suède dans « son Aigle d’Or », et deux autres navires, prendre des canons et autres choses nécessaires pour la construction et l’armement des navires. Il revient de Suède en septembre 1664, mais très malade. Il décède trois mois plus tard, le 16 décembre 1664 à La Rochelle, sa ville natale, à l’âge de 44 ans.

Acte de sépulture de Nicolas Gargot de La Rochette. 16 décembre 1664.
(Source : AD17 en ligne. GG184. La Rochelle. Paroisse Saint-Barthelémy. Sépultures. 1651-1668. Vue 49/61 )

 

 

Pour citer cet article

Guy Perron@2020, « L’expédition du vaisseau L’Aigle d’Or pour Québec en 1663 », Le blogue de Guy Perron, publié le 10 mars 2020.

 


[1] Ces charpentiers de navire sont Daniel Beau et Moïse Hilleret, protestants, et Pierre Esmery et Laurent Nafrechou.
[2] BAC en ligne. Bobine C-12867. Volume 115bis. Transcription p. 133, fol. 923-924. Extrait d’une lettre de du Seuil à Colbert. 10 mai 1663.
[3] BAC en ligne. Bobine C-12867. Volume 115bis. Transcription p. 138, fol. 1160-1161v. Lettre de François de Laval à Colbert. 25 mai 1663.
[4] BAC en ligne. Bobine C-12867. Volume 115bis. Transcription p. 139, fol. 1200-1201v. Lettre de François de Laval à Colbert. 30 mai 1663.
[5] BAC en ligne. Bobine C-12867. Volume 116. Transcription p. 143, fol. 91-94v. Extrait d’une lettre de du Seuil à Colbert. 6 juin 1663.
[6] BAC en ligne. Bobine C-12867. Volume 116. Transcription p. 144-145, fol. 156-157v. Lettre de du Seuil à Colbert. 11 juin 1663.
[7] Abbé Auguste Gosselin, Vie de Mgr de Laval 1622-1708, Québec, Imprimerie de L.-J. Demers & frère, tome 1, 1890, p. 357.
[8] Abbés Laverdière et Casgrain, Journal des Jésuites, Québec, Léger Brousseau imprimeur-éditeur, 1871, p. 321.
[9] BAnQ. Jugements et délibérations du Conseil souverain, vol. 1, p. 47-48. 3 novembre 1663.
[10] Marcel Trudel, Histoire de la Nouvelle-France, Montréal, Éditions Fides, vol. IV : La seigneurie de la Compagnie des Indes occidentales 1663-1674, 1997, p. 57.
[11] BAnQ. Jugements et délibérations du Conseil souverain, vol. 1, p. 202.

Catégories :Acadie, ARCHIVES (Dépouillement), Canada, Expéditions de navires, Filles du Roy, France, HISTOIRE, La Rochelle, Nouvelle-France, Québec, Terre-Neuve

4 réponses

  1. J’éprouve chaque fois beaucoup de satisfaction à lire les résultats de vos recherches. Merci et surtout, continuez.

  2. Fort interessant et merci de votre partage

  3. Fascinant ce qui se passait dans les coulisses alors, très intéressant ces recherches.

  4. Great research Guy, keep it up.

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