Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

246 – L’expédition de la frégate L’Aigle Blanc pour le Canada en 1662

Après la suspension du traité de 1660, le gouverneur émet immédiatement des passeports et des congés à plusieurs marchands qui envoient des navires et des marchandises en Nouvelle-France[1].

La flotte de 1662 à destination de Québec est composée d’au moins huit navires : sept de La Rochelle (L’Aigle Blanc, L’Aigle d’Or, La Flûte Royale, La Fortune Dorée, Le Saint-Jean-Baptiste de Flessingue, Les Armes de Zélande et le navire du sieur Peré) et un de Dieppe (Le Saint-Pierre)[2].

Le navire L’Aigle Blanc (80-100 tx)[3] est la propriété de François Peron, marchand-engagiste, bourgeois et avitailleur, de La Rochelle.

Les préparatifs : première expédition

Le mercredi 1er février 1662[4], un accord est conclu entre François Peron, Jean Gitton et Marie Martin, femme de Mathurin Morisset (actuellement à Québec), dans l’étude du notaire Abel Cherbonnier.

Le marchand Peron promet de recevoir « sous le tillac de sa frégate » jusqu’à cinquante tonneaux de marchandises (à 70lt le tonneau), entre le 1er et le 15 mars, et cinq hommes de travail, engagés pour la Nouvelle-France, dès que la frégate sera prête à faire voile. Les cinq engagés seront nourris à bord de la frégate, du 15 au 25 mars, et Peron recevra la somme de 70lt pour le passage de chacun d’eux.

À la demande de Gitton et Martin, Peron est condamné par l’Amirauté de La Rochelle, le 13 avril[5], « à faire partir ledit vaisseau au premier beau temps convenable pour faire le voyage de Québec et à recevoir dans icelui les cinq hommes passagers que les demandeurs veulent envoyer audit lieu de Québec. » Les demandeurs sont même prêts à défrayer la dépense que feront les cinq engagés dans la frégate en attendant le temps favorable.

Dans l’avant-midi du samedi 15 avril[6], un contrat de charte-partie[7] intervient entre François Peron et Élie Raymond, capitaine de marine de La Rochelle, qui est institué maître, capitaine et commandant de la frégate L’Aigle Blanc, ancrée à la digue, pour faire le voyage à Québec.

Extrait. Contrat de charte-partie pour l’expédition du navire L’Aigle Blanc à Québec. 15 avril 1662.
(Source : AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse Canada 3E1128, pièce 43)

En plus des passagers et des marchandises, Peron fait passer sept mariniers dans sa frégate, qui formeront l’équipage d’une barque nommée Le Petit Saint-Jean (45 tx) qui est déjà à Québec. Ces derniers feront la pêche aux morues vertes au retour. Cette barque appartient à Peron en vertu d’un achat que son représentant aurait fait à Québec, possiblement en 1661, dans des circonstances inconnues.

En allant à Québec, les sept mariniers travailleront aux manœuvres de la frégate. Le capitaine Raymond et son équipage (composé de douze hommes), mariniers et charpentiers, seront tenus de travailler conjointement avec les autres « le plus diligemment possible » aux réparations, gréements et autres choses de la barque afin qu’elle puisse faire voile au plus tôt pour Terre-Neuve, y séjourner « en temps et saison ». Peron accorde à Raymond, outre ses gages, le transport de deux barriques dans la frégate tant pour l’aller que le retour.

Enfin, Raymond reconnaît qu’il y a dans la frégate toutes les victuailles nécessaires pour lui, son équipage et les passagers et autre choses servant à sa navigation.

Extrait. Le véritable plan de Québec fait en 1663 par Jean Bourdon.
(Source : BNF, département Cartes et plans, GE SH 18 PF 127 DIV 7 P 3. http://www.gallica.bnf.fr)

Les préparatifs : seconde expédition

Le même jour[8], dans l’après-midi, intervient un autre contrat de charte-partie, entre François Peron et Tharé Chaillaud, capitaine de marine, de La Tremblade (Saintonge), qu’il institue pour maître et commandant de la barque Le Petit Saint-Jean. Le capitaine Chaillaud recevra de Raymond les voiles, cordages, ancres, câbles, ustensiles et victuailles servant à la navigation et à l’équipage, plus le sel et autres choses nécessaires à la pêcherie des morues vertes à Terre-Neuve.

Pour l’aller, Chaillaud recevra 60lt pour ses gages, tandis que quatre des six autres membres de l’équipage (dont Jean Picaud et Élie Boucher) auront 36lt chacun avec une avance de 10lt. Le salaire des deux garçons sera payé par Chaillaud.

Pour les salaires du retour, Chaillaud et quatre mariniers auront le quart de toute la pêcherie, les trois autres quarts revenant à Peron. Le quart sera partagé en sept portions égales, dont trois iront à Chaillaud, tant pour lui que les deux garçons de l’équipage.

Il est entendu que si la barque Le Petit Saint-Jean est incapable de faire la pêcherie et retourne en France sans poissons, Peron sera tenu de payer les salaires tant de l’aller que du retour, à savoir 30lt par mois à Chaillaud.

Procuration à Daniel Perron dit Suire

Depuis 1659, les affaires de François Peron à Québec sont peu ou mal gérées, si bien qu’il est temps pour le marchand rochelais de réagir. Chargé de procuration en 1657, Michel Desorcy laisse beaucoup d’affaires en suspens.

Signatures de François Peron et Daniel Suire (avec paraphes).

Parce que Jacques Massé, son procureur en 1661, est décédé, Peron doit faire vite pour le remplacer. Dans l’après-midi du lundi 17 avril[9], il se tourne alors vers Daniel Suire, son domestique, et lui donne « pouvoir, puissance et mandement » et le constitue son procureur général et spécial pour régler le « cas Desorcy » et lui ordonne de se rendre expressément à Québec à bord de la frégate L’Aigle Blanc.

Rappelons que Daniel Suire est fils naturel de François Peron.

Quelles seront les fonctions de Suire à Québec ?

  • faire rendre compte à Michel Desorcy, habitant de Québec et commis de Peron, de toutes ses affaires et négoce au Canada;
  • retirer de Desorcy tous les effets appartenant à Peron;
  • baillet et décharger le compte avec Desorcy;
  • faire saisir tous les biens et effets appartenant à Desorcy;
  • mettre fin à toutes les affaires de Desorcy des effets de Peron;
  • vaquer et avoir l’œil à la navigation de la frégate L’Aigle Blanc;
  • recevoir pouvoir de l’acquit et avoir de la frégate;
  • prendre soin et charge de tout ce qui est dans la frégate et dans la barque, tant victuailles que marchandises et passagers;
  • faire décharger les marchandises et débarquer les passagers, en prendre état et compte;
  • vendre ce qu’il jugera être superflu et inutile à la frégate, recevoir ce qui en proviendra;
  • négocier ce qui se trouvera appartenir à Peron;
  • traiter du fret avec ceux qui voudront traiter pour le retour de la frégate en France, tant passagers que marchandises.

Cependant, si Daniel Suire demeure dans la colonie, ses fonctions seront :

  • de recevoir les cargaisons, marchandises et effets que Peron pourra envoyer au pays;
  • de charger les marchandises dans la frégate et autres navires selon qu’il le jugera à propos;
  • de suivre fidèlement et exécuter tous les ordres que Peron lui prescrira par les mémoires et instructions qu’il lui donnera;
  • d’actionner et intenter tous les procès qui seront nécessaires;
  • d’élire domicile;
  • de poursuivre mainlevée des choses saisies;
  • de retirer de Jean Juchereau de La Ferté les papiers qui lui ont été donnés par feu Jacques Massé concernant Peron.
Procuration de François Peron à Daniel Suire. 1662

Extrait. Procuration générale et spéciale de François Peron à Daniel Suire, son domestique. 17 avril 1662.
(Source : AD17. Notaire Abel Cherbonnier. 3E306)

Si le marchand Peron nomme Suire pour son commis à Québec « en lequel il a une entière confiance », en retour Suire est chargé de lui rendre compte, de temps en temps, de tout ce qui lui sera confié. De plus, le fils devra retenir tout ce qui se trouvera être chargé dans la frégate à l’insu de son père. S’il s’en trouve, il devra faire toutes les protestations requises, même de saisir les clés et cadenas des panneaux de la frégate. En effet, Peron soupçonne quelque chose, car il a été obligé de faire décharger de la frégate une partie du sel qu’il avait fait charger et qu’il estimait être nécessaire pour Québec.

Comme les documents du greffe du fonds Amirauté de La Rochelle n’ont pas été conservés, entre 1659 et 1662, il est impossible de connaître le contenu de la liste des membres de l’équipage, le coffre du chirurgien et le passeport du navire L’Aigle Blanc.

Le départ

Prête à faire voile, la frégate L’Aigle Blanc quitte La Rochelle vers la fin du mois d’avril. Et Gitton qui en espérait son départ pour le 25 mars ! Elle arrive à Québec le lundi 5 juin suivant.

De l’équipage de la frégate L’Aigle Blanc (au nombre de douze), nous connaissons :

  • Élie Raymond, capitaine, de La Rochelle

De l’équipage de la barque Le Petit Saint-Jean (au nombre de sept), nous connaissons :

  • Tharé Chaillaud, capitaine, de La Tremblade
  • Élie Boucher, marinier
  • Jean Picaud, marinier

Des passagers, nous connaissons :

  • Daniel Suire, procureur de François Peron, de La Rochelle
  • 5 hommes de travail engagés par Jean Gitton et Marie Martin
  • 8 femmes[10]

Sur les huit navires, sept partent de La Rochelle et un de Dieppe. Ils sont :

  • L’Aigle Blanc (80-100 tx), de La Rochelle (capitaine Élie Raymond), frétée par François Peron;
  • L’Aigle d’Or, de La Rochelle (capitaine Nicolas Gargot de La Rochette), frété par le Roi;
  • La Flûte Royale (300 tx), de La Rochelle (capitaine Jean Guillon), frétée par le Roi;
  • La Fortune Dorée (140 tx), de La Rochelle (capitaine François Janot), frétée par Paul Thévenin et Louis Pagez en compagnie;
  • Le Saint-Jean-Baptiste de Flessingue (150 tx), de La Rochelle (capitaine Guillaume Heurtin), frété par Pierre Gaigneur;
  • Le Saint-Pierre, de Dieppe (capitaine Laurent Poulet);
  • Les Armes de Zélande (250 tx), de La Rochelle (capitaine James Decombes), frété par Pierre Gaigneur;
  • Le navire du sieur Peré, de La Rochelle.

Caractéristiques des navires composant la flotte de 1662 à destination de Québec.
(Source : Collection Guy Perron)

Comme à l’habitude, à Québec, les marchandises de la frégate sont déchargées pour en faire la livraison aux personnes citées dans les connaissements[11].

Le retour

La frégate L’Aigle Blanc ne vient en principe à Québec que pour le commerce puisqu’elle repart en France le 15 août. Le secrétaire du gouverneur Davaugour, Louis Peronne de Mazé, est à bord.

Malheureusement, aucun rapport du capitaine Élie Raymond et membres de son équipage n’a été retracé dans le fonds Amirauté de La Rochelle, faisant état des événements survenus pendant l’expédition de la frégate L’Aigle Blanc à Québec.

À son retour à La Rochelle, le 5 octobre[12], le capitaine Raymond se présente en justice contre Jean Gitton, qui est représenté par sa femme, Dominge Marot. Demandeur en « évocation de coutumace et de réfusion de frais préjudiciaux », Raymond expose que la cause ne doit pas être reçue en la cour de céans, mais plutôt en celle de l’Amirauté puisqu’il s’agit de restitution de peaux d’orignaux. La défenderesse rétorque à l’effet que « ce n’est avec un intérêt de chicane » que la cause doit être retenue en la cour de céans et non par-devant le juge de l’Amirauté puisqu’il s’agit de livrer les peaux d’orignaux que Raymond reconnaît avoir reçues de Gitton par son connaissement qu’il a signé à Québec. Pour sa « téméraire insistance », le capitaine est condamné aux dépens.

Extrait. Jugement remettant la cause entre Élie Raymond, capitaine de navire, et Jean Gitton, marchand, de La Rochelle. 5 octobre 1662.
(Source : AD17. Registres extraordinaires de la Juridiction consulaire. B309, fol. 50 (5 octobre 1662)

Le lendemain[13], c’est au tour de François Peron de se présenter devant l’Amirauté pour faire mainlevée des marchandises de Gitton saisies entre les mains d’Élie Raymond. Gitton et Morisset n’ont peut-être pas su remplir les obligations de leur accord avec Peron concernant les cinq engagés et marchandises qu’ils ont fait passer sur L’Aigle Blanc. Le marchand Peron demande à ce que Gitton, tant pour lui que pour Morisset, produise une caution suffisante.

Le 7 octobre[14], on retrouve un jugement ordonnant de traiter et condamner la cause entre Raymond, demandeur en requête d’évocation (en appel), et Gitton, défendeur.

Dans la dernière semaine d’octobre[15], Peron et Chaillaud s’acquittent l’un à l’autre des obligations concernant le contrat de charte-partie. C’est assurément sur le profit de la pêche de la barque Le Petit Saint-Jean que Peron rembourse les 301lt qu’il devait au marchand protestant rochelais Paul Walraven[16].

 


[1] Louis Laberge, Rouen et le commerce du Canada de 1650 à 1670, L’Ange-Gardien, Éditions Bois-Lotinville, 1972, p. 84.
[2] De cette flotte, il faut soustraire les navires Le Petit Saint-Jean (qui est à Québec), Le Mariage Royal (Cap-Breton) et La Notre-Dame de Bonne Nouvelle (à la pêche à Terre-Neuve).
[3] Est-ce cette frégate dont Peron est adjudicataire, en février 1659, alors nommée La Marie et qui aurait été rebaptisée L’Aigle Blanc ? (Source : AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Audiences. B200, fol. 25. 19 février 1659)
[4] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse Canada 3E1128, pièce 39 (1er février 1662).
[5] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Registres extraordinaires. B203 (13 avril 1662).
[6] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse Canada 3E1128, pièce 43 (15 avril 1662).
[7] Une charte-partie est un acte constituant un contrat conclu de gré à gré entre un fréteur et un affréteur, dans lequel le fréteur met à disposition de l’affréteur un  navire. Le nom vient de ce que le document était établi en deux exemplaires que l’on découpait par le milieu pour en remettre deux moitiés à chaque partie. Mémoire d’un port. La Rochelle et l’Atlantique XVIe-XIXe siècle. Musée du Nouveau Monde, La Rochelle, 1985, p. 25.
[8] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse Canada 3E1128, pièce 44 (15 avril 1662).
[9] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. 3E306. 17 avril 1662.
[10] Marie Grandin, Marie-Anne Hardy, Françoise Huboust, Marguerite Maclin, Geneviève Macré, Madeleine Mulloys de La Borde (noble), Marie-Josèphe de Thavenet (noble) et Françoise Viger. (Source : Marcel Trudel, Histoire de la Nouvelle-France, Montréal, Éditions Fides, vol. III : La seigneurie des Cent-Associés, t. 1 : Les événements, 1979, p. 267)
[11] Déclaration contenant un état des marchandises chargées sur un navire, le nom de ceux à qui elles appartiennent, l’indication des lieux où on les porte, et le prix du fret. Tous les connaissements sont signés par le capitaine et par l’armateur.
[12] AD17. Registres extraordinaires de la Juridiction consulaire. B309, fol. 50 (5 octobre 1662).
[13] AD17 en ligne. Fonds Amirauté de La Rochelle. Registres ordinaires. B202, fol. 82r (6 octobre 1662).
[14] AD17 en ligne. Fonds Amirauté de La Rochelle. Registres extraordinaires. B203, fol. 67v (7 octobre 1662).
[15] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse Canada 3E1128, pièce 44 (24 octobre 1662).
[16] AD17. Registres ordinaires de la Juridiction consulaire. B308, fol. 190 (12 novembre 1662).

 

Pour citer cet article

Guy Perron@2019, « L’expédition du navire L’Aigle Blanc pour le Canada en 1662 », Le blogue de Guy Perron, publié le 28 décembre 2019.

Catégories :ARCHIVES (Dépouillement), Canada, Engagés, Expéditions de navires, France, HISTOIRE, La Rochelle, Nouvelle-France, Québec

3 réponses

  1. Bonjour, je croyais que Pierre Boucher avait été un passager sur un navire en partance de La Rochelle en 1662 suite à son expédition de 1661 auprès du roi pour recruter différents individus pour la colonie. Avez-vous été en mesure de vérifier sa présence sur un des navires? Merci,

    • Bonjour M. Robert,
      Pierre Boucher est à La Rochelle le 17 juin 1662 lorsqu’il signe au contrat d’engagement de Pierre Dancosse. Cela exclus les navires L’Aigle Blanc (arrivée 5 juin), le navire de Peré (arrivée 16 juin) et les navires Le Saint-Jean-Baptiste de Flessingue, Le Saint-Pierre et Les Armes de Zélande (arrivées juillet) et La Fortune Dorée (arrivée 4 août). Il reste les deux navires du roi (L’Aigle d’Or et La Flûte Royale) arrivés à Tadoussac le 27 octobre. Cette biographie mentionne que Boucher serait parti de La Rochelle le 15 juillet à bord de l’un des deux navires du roi : http://www.biographi.ca/fr/bio/boucher_pierre_2E.html.

      • Je vous remercie de ces précisions; je n’avais donc pas rêvé. Grâce à vous, j’ai maintenant une meilleure idée du déroulement des événements.

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