Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

205 – Le naufrage du navire La Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle en Acadie en 1664

Quelques mois après son expédition de pêche de 1663, voilà que le navire La Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle est prête pour une… dernière aventure !

Selon l’enquête de 1664 (voir articles 25 et 26), ce bâtiment a été construit à La Rochelle en 1660. La hauteur entre les deux ponts qu’il porte est de cinq pieds. Il est armé de 16 pièces de canon. Son usage est la pêche au poisson sec.

Les préparatifs

Dans l’après-midi du 27 février 1664[1], un contrat de charte-partie[2] intervient entre Jacques Mousnier, marchand, bourgeois et avitailleur du navire La Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle (200 tx), et le capitaine Jean Mogeon, de La Tremblade.

Signature de Jean Mogeon. 1664.

Le capitaine reconnaît que le navire est bien étanche et appareillé de toutes ses garnitures, agrès et apparaux et autres choses servant à la navigation. Il est armé de 16 pièces de canon et autres armes. Il est aussi chargé des victuailles de pain, vin, lard, sel et autres choses utiles et nécessaires pour le voyage de Terre-Neuve à un endroit qu’il jugera le plus avantageux et profitable pour la pêche du poisson sec et vert, huiles et « autres poissonnerie à terre ».

Le capitaine et son équipage s’emploieront à cette pêcherie au mieux de leur pouvoir, le plus promptement possible et ce, jusqu’à l’entière charge du navire, si faire se peut ! La pêche terminée, ils reviendront de droite route, sauf les périls et fortunes de mer[3] à La Rochelle, Nantes ou Bordeaux.

Le provenu de cette pêcherie sera partagé les trois quarts au marchand Mousnier, et l’autre quart au capitaine et à son équipage pour leurs salaires. De plus, chaque homme d’équipage recevra cinquante livres de morue qui seront prises sur la totalité de la pêcherie. Le capitaine reconnaît avoir reçu, pour lui et son équipage, les pots de vin que Mousnier leur a promis.

Extrait. Contrat de charte-partie pour l’expédition du navire La Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle à Terre-Neuve. 27 février 1664.
(Source : AD17. Notaire Pierre Moreau. 3E59/268, fol. 26v, 27r)

Le départ

Comme le temps est convenable, le navire La Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle quitte La Rochelle le 1er mars.

De l’équipage (au nombre de 50-52 hommes), nous connaissons :

  • Jean Mogeon (père), capitaine
  • Pierre Mogeon, pilote
  • Élie Mogeon, contremaître
  • Jacques Lesourd, chirurgien

Après dix semaines en mer, voilà que le navire La Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle arrive à Niganiche (aujourd’hui Ingonish), au Cap Breton, le 11 mai suivant[4]. Le contrat de charte-partie ne prévoyait-il pas Terre-Neuve comme lieu de destination ?

Selon Nicolas Denys[5], « Niganiche n’est proprement qu’une rade, entre les îles qui sont un peu au large vis-à-vis une anse de sable; les navires mouillent là entre les îles et la terre; il s’y met quelquefois jusqu’à trois navires, mais ils n’y sont pas en sûreté; c’est pourtant la place la première prise de toute la côte, parce que la pêche y est bonne et primée; ce mot de prime veut dire que le poisson y donne et s’y pêche de bonne heure

Plan de Baye de Niganiche. Après 1737. Pierre-Jérôme Boucher, cartographe. A : Échafauds et graves des navires.
(Source : gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b59010748)

Bien installés, les pêcheurs du navire Le Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle étendent leurs lignes, « enchapellent » les hameçons, mettent les plombs et les appâts… jusqu’au 10 septembre !

Cette journée-là, un grand vent du nord-ouest, voire un ouragan, survient sur les neuf à dix heures du soir et perdure jusqu’à neuf à dix heures du matin. Déjà chargé de 105 milliers de poissons secs, 2 ½ milliers de poissons verts, quinze barriques d’huile et cinq barriques de rabes[6], le navire est tellement agité par la tempête qu’un câble est coupé vers minuit, un autre vers huit à neuf le matin. Un troisième câble, auquel est attachée la grande ancre, lâche de manière que le navire est poussé vers la côte contre un rocher. Le talon[7] du gouvernail sort du navire qui est rempli d’eau de la hauteur d’une brassée. Quatre chaloupes, garnies de leurs agrès et apparaux, sont perdues lorsque le navire fait relâche à Aspé à cause du mauvais temps.

Aussitôt, un coup de mer remet le navire à flot pendant deux heures. Profitant de cet état, à l’aide d’un navire basque (La Marie) qui y fait sa pêche près d’eux, on retire le navire La Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle de la côte afin de sauver ses agrées et apparaux et le maximum de victuailles pour les porter à terre sur la grave[8] (A), soit 25 milliers de poissons secs (partie empilée, partie étendue), 2 ½ milliers de poissons verts dans l’échafaud (A).

Le reste est laissé dans le navire avec 16 pièces de canon, dont le corps est attaché à un reste de navire perdu il y a trois ou quatre ans. Le calme revenu, les 52 membres de l’équipage n’ont plus de navire et sans espérance de le pouvoir tirer car le grand mât est coupé. Ils se partagent les quelques victuailles et barriques de vin sauvées du naufrage.

Par la suite, les mariniers se divisent en quatre groupes pour s’embarquer dans quatre navires différents qui se trouvent à la côte, aux environs de Niganiche. Le capitaine Mogeon, le contremaître et 19 autres mariniers, comprenant Pierre Mousnier (fils de Jacques), s’embarquent dans le navire La Marie, de Saint-Jean-de-Luz, du capitaine Jean Perrier, qui les avait aidé et secouru durant le naufrage. Ils apportent avec eux quelques victuailles et poissons, quatre barriques de rabes, huit barils de poudre, une partie de leur voile, des mousquetons, mousquets et autres ustensiles.

Le tout a été inventorié dans un mémoire qui sera transmis à Jacques Mousnier. Une attestation de ce mémoire a été faite devant les juges de Castre (?), en Espagne, lieu de décharge du navire basque La Marie. Tant pour payer le passage des vingt membres de son équipage à bord du navire basque, du séjour à Castre que du retour en France, le capitaine Mogeon vend trois barriques d’huile, trois barriques de rabes et 22 quintaux de poisson.

Extrait. Rapport sur le naufrage du navire La Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle à Niganiche (Cap Breton). 12 novembre 1664.
(Source : AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5665, fol. 118-119 (anciennement pièce 75)

Le mercredi 12 novembre 1664[9], Jean Mogeon père (capitaine), Pierre Mogeon (pilote), Élie Mogeon (contremaître) et Jacques Lesourd (chirurgien) se présentent devant l’Amirauté de La Rochelle pour faire état du naufrage du navire La Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle et en aviser le propriétaire, Jacques Mousnier. Tous signent leur déclaration.

La baie et l’île de Niganiche (aujourd’hui Ingonish) au Cap Breton (Nouvelle-Écosse).
(Source : Google)

 


[1] AD17. Notaire Pierre Moreau. 3E59/268, fol. 26v, 27r. 27 février 1664.
[2] Une charte-partie est un acte constituant un contrat conclu de gré à gré entre un fréteur et un affréteur, dans lequel le fréteur met à disposition de l’affréteur un  navire. Le nom vient de ce que le document était établi en deux exemplaires que l’on découpait par le milieu pour en remettre deux moitiés à chaque partie. Mémoire d’un port. La Rochelle et l’Atlantique XVIe-XIXe siècle. Musée du Nouveau Monde, La Rochelle, 1985, p. 25.
[3] Perte ou dommage fortuitement occasionné à un navire ou à sa cargaison (ex. : guerre, naufrage, feu, etc.).
[4] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5665, fol. 118-119 (anciennement pièce 75). 12 novembre 1664.
[5] Denys (Nicolas), Description géographique et historiques des costes de l’Amérique septentrionales. Avec l’histoire du pais, Paris, Claude Barbin, tome 1, 1672, p. 158-159.
[6] Les œufs de morues, salés et mis en barrique.
[7] Le talon est le bas du gouvernail qui donne dans l’eau.
[8] Rivage où l’on fait sécher les morues au soleil.
[9] Voir note 4.

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Catégories :Acadie, Canada, Espagne, Expéditions de navires, France, HISTOIRE, La Rochelle, Terre-Neuve

2 réponses

  1. j’aime me promener sur votre blog. un bel univers agréable. Blog intéressant et bien construit. Vous pouvez visiter mon blog. à bientôt.

  2. Bon travail Guy ! C’est toujours super intéressant ! Merci

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