Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

197 – La procession du Saint-Sacrement à La Rochelle en 1638

Comme dans toutes les villes de France, il est désormais exigé des protestants de La Rochelle qu’ils tendent de blanc leurs domiciles le jour de la Fête-Dieu[1]. Que s’est-il passé ?

Pour conserver la paix et l’union entre ses sujets et prévenir toutes occasions de tumultes, des arrêts du Conseil privé et du Conseil d’État du roi (1635, 1637, 1639, 1640, 1641, 1650, etc.[2]) ordonnent aux habitants de la religion prétendue réformée (RPR) de commettre aucun scandale contre les sacrements et cérémonies de l’église catholique[3].

Sa Majesté ordonne même aux réformés, tant hommes que femmes, lorsqu’ils rencontrent le Saint-Sacrement dans les rues, de s’arrêter et se mettre les uns et les autres en état de respect et révérence en levant par les hommes le chapeau seulement, ainsi que font les catholiques devant le Saint-Sacrement, et ce sous peine d’amende[4].

Au fil des années, les catholiques se plaignent que des protestants troublent leur dévotion les jours de fête et octave du Saint-Sacrement et veulent ainsi diminuer l’ordre respectueux que l’Église apporte pour solenniser cette fête[5].

Origine de la Fête-Dieu

(appelée aussi Fête du Saint-Sacrement)

Fête religieuse, essentiellement catholique, célébrée le jeudi qui suit la Trinité, c’est-à-dire soixante jours après Pâques. Cette fête commémore la présence réelle de Jésus-Christ dans le sacrement de l’Eucharistie (pain et vin consacrés au cours du sacrifice eucharistique).

Les origines de cette fête remontent au XIIIe siècle. L’élévation de l’hostie, lors de la messe, manifestait le désir de contempler le Saint-Sacrement. Cette fête est instituée officiellement le 8 septembre 1264 par le pape Urbain IV.

En France, cette fête est accompagnée d’une procession publique où l’hostie sainte est portée en grande pompe à travers les rues et les places richement pavoisées de tapisseries et draperies au cours d’une déambulation (procession), entrecoupée de stations et de prières à des autels provisoires ornés, appelés reposoirs, disposés le long du parcours.

Source : http://www.wikipedia.org

Malgré les arrêts royaux, les réformés ne veulent pas tendre de tapisseries, ni permettre que l’on tende pour eux, devant leurs maisons aux jours de procession publiques et du Saint-Sacrement de l’autel.

C’est le cas à La Rochelle pour la fête du Saint-Sacrement de 1638, il y a 380 ans ! Qu’en est-il ?

Le 25 novembre 1637, le pasteur rochelais Philippe Vincent[6] écrit à Hélie Bouhereau : « […] il fut résolu dimanche dernier que j’irais [à Paris] pour essayer de trouver quelque remède à la servitude de tendre et autres nécessités. »[7]

Sur la « contrainte de tendre à la fête », le roi écrit à l’intendant de Villemontée, le 17 février 1638[8], et lui dicte ses instructions :

« […] mon intention n’est pas que l’on les contreigne a tendre, me contentant que les officiers des lieux facent tendre aux despens de mesd[its] subjets de la R.P.R. pourveu qu’ils observent religieusement tous les articles de mad[ite] declaration. »

En résumé, le roi demande aux officiers de la police de La Rochelle de ne pas forcer les réformés à tendre devant leurs maisons, mais qu’un adjudicataire municipal payé par les réformés satisfasse à cette obligation[9] et ce, dans le respect de la déclaration royale de 1628.

LETTRE DU ROI À L’INTENDANT DE VILLEMONTÉE

TOUCHANT L’ORDRE QU’IL VEUT APPORTER

POUR LA TENTURE QUI DOIT ÊTRE FAITE

LE JOUR ET OCTAVE DE LA PROCESSION DU SAINT-SCREMENT

17 février 1638

(graphie contemporaine)

Monsieur de Villemontée, sur les diverses demandes qui m’ont été ici faites par le sieur Vincent, ministre de La Rochelle, en faveur de mes sujets de la R.P.R. tant de ma dite ville que des pays d’Aunis et îles adjacentes, je n’ai rien voulu répondre au préjudice de ma déclaration faite en suite de la réduction de ma dite ville en mon obéissance, que je veux être gardée et observée en tous ses points, mais seulement, j’ai voulu vous faire cette lettre pour vous dire sur ce qui est de la tenture devant leurs maisons, lors de la procession de Saint-Sacrement, que mon intention n’est pas que l’on les contraignent à tendre, me contentant que les officiers des lieux fassent tendre aux dépens de mes dits sujets de la R.P.R., pourvu qu’ils observent religieusement tous les articles de ma dite déclaration, et quant à la supplication que ledit Vincent m’a faite de remettre en liberté ceux qui ayant été pris prisonniers de guerre pendant les mouvements de mes dits sujets de la R.P.R. ont été mis en mes galères, je lui ai sur cela fait savoir que j’y apporterai toute la considération que je dois après la paix, mais qu’à présent ayant besoin des chiourmes dans mes galères, je ne puis, pour quelque considération que ce soit, les affaiblir, c’est ce que j’ai à vous dire sur les demandes qui m’ont été faites par le sieur Vincent, vous recommandant au surplus de tenir toujours soigneusement la main à ce que ma dite déclaration, mes autres édits, ordonnances et arrêts concernant mes sujets de la R.P.R. soient ponctuellement gardez et observez. Cependant je prierai Dieu, Monsieur de Villemontée vous avoir en sa sainte garde. Écrit à Saint-Germain en Laye le 17e jour de février 1638. Signé : Louys, et plus bas Phelypeaux.

Source : M. de Richemond, Inventaire sommaire des archives départementales antérieur à 1790. Ville de La Rochelle, Paris, Paul Dupont, 1892, p. 20.

Dès avril, jusqu’à la fin du mois de mai 1638, une série de mesures sont prises contre les rochelais de la RPR : ordonnances, jugements, défauts, remontrances, réquisitoire, etc.

Le 27 avril, la police rochelaise ordonne aux réformés de tendre ou faire tendre le devant de leurs maisons lors de la procession générale du Saint-Sacrement, les 3 et 10 juin.

La semaine suivante[10], une autre ordonnance enjoint les réformés de venir déclarer à 6 heures du matin, à l’audience de la police du 8 mai, leur intention de tendre ou faire tendre. Cette ordonnance s’adresse à tous les habitants de la RPR, tant propriétaires que locataires[11], des maisons situées sur les rues Chaudrier (à partir de l’église Saint-Barthelémy), du Temple, des Gentilshommes, Grande Rue (des Merciers), Petite Rue, du Minage, Gargoulleau, des Maîtresses ainsi que les cantons (places) de Montconseil, des Petits-Bancs, de la Caille, du Château-Gaillard, du Pilori et des Forges.

Les 8 et 13 mai[12], comme les réformés ne se sont pas présentés dans le temps requis, la tenture sera entreprise à leurs frais. Le 14 mai[13], la police revient à la charge. Si les réformés ne se présentent pas le lendemain (15 mai), ils seront contraints à 30lt d’amende chacun !

Le 15 mai[14], Louis Benoît, procureur au présidial de La Rochelle, comparaît à l’audience de la police en vertu d’une procuration qu’il tient des réformés. Il affirme qu’ils n’ont pas eu assez de temps pour s’assembler et satisfaire à l’ordonnance de la police. Un délai de quatre jours est accordé à Benoît qui devra fournir une copie de sa procuration.

Le 19 mai[15], Benoît présente sa procuration par laquelle il déclare que les habitants de la RPR veulent jouir de la grâce qui leur est concédée par le roi (déclaration royale de 1628). À cette même audience, la police fait lecture et publication du bail à rabais (adjudication) pour la tenture de la procession du Saint-Sacrement.

Extrait. Première affiche du bail au rabais de la tenture pour la procession générale du Saint-Sacrement des 3 et 10 juin 1638.
Source : AM17. Audiences de la police. FFARCHANC16. 19 mai 1638.

Le lendemain[16], un jugement de la police ordonne qu’une amende de 30lt soit émise à chacun des réformés concernés. Un tiers de cette amende sera versée au roi, un tiers à la réparation du Palais royal et l’autre tiers pour la construction du couvent des pères Récollets, des Capucins et du Collège Royal des Jésuites à La Rochelle à part égale.

Bail au rabais

Sergent de la police, Pierre Levreau fait savoir à son de trompe et cri public qu’il y a bail au rabais de la tenture de tapisseries, linges blancs et autres choses honnêtes devant les maisons des habitants de la RPR, qui ne veulent pas tendre, situées sur le parcours de la procession générale du Saint-Sacrement, les 3 et 10 juin, et de jeter de la jonche sur les pavés. Évidemment, à la charge de ne pas tendre devant les maisons de « ceux qui sont de bonne volonté ».

Procession générale du Saint-Sacrement

3 et 10 juin à La Rochelle

 Parcours

Adjudicataire retenu

1

De l’église Saint-Barthelémy jusqu’au canton des Petits-Bancs, les deux côtés de la rue Désistement d’Isaac Sadot à 20s / toise. Après republication : Guy Guestin à 3lt / toise

2

Du canton des Petits-Bancs inclut, la rue du Temple, des deux côtés, jusqu’au canton de la Caille Bernard Bonin à 3lt 10s / toise

3

Du canton de la Caille inclut, la rue des Gentilshommes des deux côtés Capel à 4lt / toise

4

De la rue des Gentilshommes, les deux côtés de la Grande Rue (des Merciers) jusqu’au canton Gaillard (rue Château-Gaillard) Charpentier à 3lt 15s / toise

5

Du canton Gaillard jusqu’au canton du Pilori, des deux côtés de la Petite Rue Pierre Deburg à 3lt / toise

6

Du canton du Pilori inclut, toute la rue du Minage, les deux côtés, jusqu’au canton des Forges inclut François Caturin à 5lt / toise

7

Du canton des Forges jusqu’à la rue Gargoulleau Pierre Fercheau à 5lt / toise

Octave

8

Du canton de Monconseil, les deux côtés de la rue des Maîtresses jusqu’au canton de l’Hôtel de ville

9

Du canton de l’Hôtel de ville, tout le long de la rue Saint-Yon, les deux côtés, jusqu’au canton de Gargoulleau

10

La rue Gargoulleau, les deux côtés, jusqu’au canton vis-à-vis l’église Saint-Barthelémy (canton du Mai- Vert) Pierre Beaumont à 3lt / toise

À quatre reprises, les affiches du bail au rabais sont lues et criées publiquement par le sergent Levreau, assisté du trompette :

  • Première affiche : 19 mai
  • Seconde affiche : 22 mai
  • Troisième affiche : 26 mai
  • Quatrième affiche : 29 mai

Le 29 mai, à la quatrième et dernière affiche, Isaac Sadot se désiste de son offre. Son intention n’a jamais été de prendre au rabais le canton du Mai-Vert jusqu’à celui des Petits-Bancs à raison de 20s la toise. Le procureur du roi le condamne à 6lt d’amende pour « illusion à justice ». Cette amende servira au pain des pauvres prisonniers du Palais Royal.

La procession générale du Saint-Sacrement a lieu les 3 et 10 juin 1638 à La Rochelle. Tout le long du parcours, les maisons sont pavoisées de tapisseries (bayette[17], cordelat[18], etc.), de draperies, de linges blancs et « autres choses honnêtes ». Le sol est jonché de fleurs, de feuilles, de branchages et d’herbes.

Source Collection Guy Perron

 


[1] M. de Richemond, Inventaire sommaire des archives départementales antérieur à 1790. Ville de La Rochelle, Paris, Paul Dupont, 1892, p. 20.
[2] Recueil des actes, titres et mémoires concernant les affaires du clergé de France, Paris, Imprimeur du roi, 1716.
[3] Id., p. 1673-1674.
[4] Id., p. 1676.
[5] Id., p. 1669.
[6] Le pasteur Philippe Vincent (c1600 Saumur – 1651 La Rochelle) arrive à La Rochelle en novembre 1624. Faisant partie de l’élite des pasteurs de l’Église Réformée, il prend part activement aux événements politiques des années 1625-1628.
[7] Jean Luc Tulot, Correspondance de Philippe Vincent présentée et annotée, p. 72.
[8] AM17. Audiences de la police. FFARCHANC20. 17 février 1638.
[9] Jean Luc Tulot, op. cit., p. 73.
[10] AM17. Audiences de la police. FFARCHANC16. 6 mai 1638.
[11] Il y a des propriétaires réformés qui ne veulent pas tendre dont les locataires sont catholiques et il y a des propriétaires catholiques dont les locataires protestants ne veulent pas tendre.
[12] AM17. Audiences de la police. FFARCHANC16. 8 et 13 mai 1638.
[13] AM17. Audiences de la police. FFARCHANC16. 14 mai 1638.
[14] AM17. Audiences de la police. FFARCHANC16. 15 mai 1638.
[15] AM17. Audiences de la police. FFARCHANC16. 19 mai 1638.
[16] AM17. Audiences de la police. FFARCHANC16. 20 mai 1638.
[17] Fin tissu de laine.
[18] Étoffe de laine grossière.

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Catégories :ARCHIVES (Dépouillement), France, HISTOIRE, La Rochelle

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