Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

191 – L’expédition du navire Le Taureau pour le Canada en 1661

La flotte de 1661 à destination de Québec est composée de trois navires : Le Saint-Pierre, Le Taureau et le navire de Laurent Poulet. Deux autres navires sont destinés à l’île Percée : La Marguerite (300 tx) et La Marie (400 tx)[1].

Malgré que la Compagnie de Normandie ait fait une intéressante marge de profits en 1660, des mécontents tentent de l’éliminer. Selon Marcel Trudel[2], les trois navires de 1661 sont frétés par cette Compagnie, même si elle est incertaine de son avenir.

Le 15 janvier 1661, une requête est présentée au roi dans le but de faire annuler le traité de 1660[3]. En mars, le roi décide de maintenir ce traité, mais seulement en attendant l’avis du nouveau gouverneur qui allait passer en Nouvelle-France[4], sur le navire Le Saint-Pierre.

Les préparatifs

Au printemps 1661, François Peron est sollicité par la Compagnie de Normandie pour envoyer l’un de ses navires en Nouvelle-France. L’offre est-elle si alléchante qu’il ne peut refuser ?

Quoiqu’il en soit, dans l’après-midi du vendredi 3 juin[5], un contrat de charte-partie[6] intervient entre Peron (¾) et Élie Tadourneau (¼), propriétaires du navire Le Taureau (150 tx), et Pierre Fillye « l’un des commis pour la négociation de Canada de Messieurs Rozée Guenet & Compagnie [Compagnie de Normandie], marchands de Rouen. »

Ce contrat d’affrètement et de charte-partie stipule que Peron et Tadourneau promettent recevoir à bord de leur navire, durant les huit prochains jours :

  • 60 à 70 passagers avec leurs coffres (à 60lt / passager);
  • 40 à 50 tonneaux de marchandises (à 60lt le tonneau).

Ils seront tenus de nourrir les passagers pendant la traversée de La Rochelle à Québec, sauf les périls et fortunes de la mer[7]. Il ne sera permis aucun passager ni aucune marchandise sans l’ordre de Fillye. Ce dernier leur avance la somme de 1 500lt.

Somme toute, ce contrat est ni plus ni moins un contrat de location de navire car, aussitôt arrivé à Québec, Tadourneau sera obligé de se retirer sans y séjourner, ni même recevoir aucune pelleterie ou orignaux « directement ou indirectement », à moins que Charles Aubert de La Chesnaye, l’autre commis de Rozée, Guenet et Compagnie, ou Pierre Fillye, veuille mettre quelques pelleteries dans le navire pour le retour. De plus, Tadourneau sera obligé de prendre jusqu’à deux ou trois poinçons de castors pour les rendre à La Rochelle.

Extrait. Contrat de charte-partie prévoyant le passage de 60 à 70 passagers à bord du navire Le Taureau pour un voyage à Québec. 3 juin 1661.
(Source : AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128)

Le 29 mars 1661[8], le marchand Peron avait emprunté la somme de 2 500lt de Théodore Cailleteau, un riche marchand rochelais. Cette somme aurait-elle servi à financer les radoubs du navire Le Taureau et son voyage de pêche à son retour de Québec ?

À cet effet, le samedi 18 juin[9], le marchand Peron et le capitaine Tadourneau s’entendent sur un contrat de charte-partie pour le retour du navire de Québec « passant sur les battures faire la pêcherie des morues tant sur le fleuve Saint-Laurent que sur le banc et batture », ce à quoi Fillye promet ne pas empêcher. Le navire Le Taureau est équipé et avitaillé de toutes les choses nécessaires tant à la navigation qu’à la pêcherie. De plus, il est pourvu de l’artillerie et de l’armement pour sa défense et celle de l’équipage.

Pour l’aller à Québec, le salaire des membres de l’équipage est de 40lt chacun. Pour le retour, il est accordé au capitaine et à son équipage le quart de toute la pêcherie, sans oublier les pots de vin à eux fournis.

Après avoir fait leurs comptes entre eux, Peron est redevable envers Tadourneau de la somme de 350lt qu’il payera à Jeanne Millaud, sa femme, à savoir 260lt au cours du mois suivant, et les 90lt restantes au retour du navire à La Rochelle.

Vers la mi-juin[10], Médard Chouart Des Groseilliers, général de la flotte des Outaouais, fait charger ses marchandises à bord du navire Le Taureau, dont du vin qu’il a « tasté & Gousté » pour une valeur de 150lt. Il faut croire que Chouart ait eu l’autorisation de Fillye pour ce chargement.

Le départ

Le navire Le Taureau lève l’ancre, met les voiles puis quitte La Rochelle vers la fin du mois de juin et arrive à Québec le mercredi 24 août.

De l’équipage, nous connaissons :

  • Élie Tadourneau, capitaine

Des passagers, nous connaissons :

  • Médard Chouart Des Groseilliers

et ses engagés :

  • Jean Crépeau (24 ans), laboureur, de Laleu
  • Antoine D’Aulnay (23 ans), laboureur, de Luçon
  • Louis Gaborit (22 ans), laboureur, de Saint-Martin-de-la-Coudre
  • Pierre Romieu (24 ans), chirurgien, de Béziers
  • René Vallet (24 ans), arquebusier, de Saumur

La flotte de 1661 à destination de Québec est composée de trois navires, soit deux de La Rochelle et un de Dieppe. Deux navires rochelais partent pour un voyage de pêche à l’île Percée. Ils sont :

  • La Marguerite (300 tx), de La Rochelle (capitaine Guillaume Heurtin), frétée par Pierre Gaigneur, destiné à l’île Percée;
  • La Marie (400 tx), de La Rochelle (capitaine Jacques Pingault), frétée par Guillaume Massé et associés, destinée à l’île Percée;
  • Le Saint-Pierre (300 tx), de Dieppe, frété par la Compagnie de Normandie;
  • Le Taureau (150 tx), de La Rochelle (capitaine Élie Tadourneau), frété par la Compagnie de Normandie;
  • Navire du capitaine Laurent Poulet, frété par la Compagnie de Normandie ?

Caractéristiques des navires composant la flotte de 1661 à destination de Québec et l’île Percée.
(Source : Collection Guy Perron)

Le retour

Porteur d’une lettre de change qu’il a reçue depuis peu d’un navire venant de Terre-Neuve, François Peron se rend au domicile du marchand protestant Gédéon Théroulde (représentant de Rozée, Guenet et Compagnie à La Rochelle), situé sur la rue Saint-Yon. Il le somme de payer, dans le cours du prochain mois, la lettre de change qui suit.

A quebecq le 6e Jour de Septembre 1661 pour 4255 [livres] 10 S[ols] tournois MonSieur vous payé Sil vous plaist par Cette premiere de change ne layant par n[ot]re Seconde A m[onsieu]r françois Peron ung mois apres Larrivée du Capp[itai]ne tadourneau en la ville de la Rochelle La Somme de quatre mil deux Cents Cinquante Cincq livres dix Sols t[ournoi]z que nous lui Sommes demeurés redebvable en Contenu Avecq lui de deça pour le fret de Son navire le Taureau & paSSerés Lad[ite] Somme a Conte de m[essieu]rs J.R. Et C[ompagnie] par advis de v[ot]re tres humble Serviteur Signé Charles Aubert Et A CoSté A MonSieur MonSieur Gedeon Theroude marchand a la Rochelle.
Lettre de change de Charles Aubert, commis des sieurs Rozée, Guenet et Compagnie, marchands de Rouen, à François Peron, marchand de La Rochelle. 6 septembre 1661.
Source : AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 305 (24 novembre 1661)

Charles Aubert, commis de Rozée, Guenet et Compagnie, est ici le tireur qui veut passer au compte de cette Compagnie, donneur de valeur, les 4 255lt 10s avec l’ordre de payer ce montant à François Peron, porteur, en tirant une lettre de change sur Gédéon Théroulde, tiré.

Étant à l’échéance du terme, Peron fait valoir à Théroulde que le contrat d’affrètement et de charte-partie du 3 juin stipulait que la somme due (restant du fret) par la Compagnie serait payée « un mois après avoir eu la nouvelle de l’arrivée du navire Le Taureau à Québec », bien que la lettre de change précise plutôt « un mois après l’arrivée du capitaine Tadourneau en la ville de La Rochelle. »

Charles Aubert de la Chesnaye (1632-1702)
(Source : Wikimedia Commons)

Cela est peut-être dû au fait que, selon Peron, Charles Aubert de La Chesnaye, l’un des commis de la Compagnie, ignore les termes de la charte-partie du 3 juin. Si Théroulde refuse d’accepter la lettre de change, Peron prendra la même somme « à charge et recharge de son retardement et de tous les frais, dépens, dommages et intérêts » et, s’il le faut, se rendra lui-même à Rouen pour contraindre Rozée, Guenet et Compagnie au paiement des 4 255lt 10s. Quant à Théroulde, il ne peut, sur le champ, répondre rien d’autre qu’il en donnera avis à ladite Compagnie.

Quelque temps auparavant[11], le marchand rochelais Pierre Millereau reconnaissait avoir reçu de Peron les sommes de 135lt 8s et 45lt 13s pour une estimation de cordage.

Pendant ce temps-là, en Nouvelle-France, le 7 novembre 1661, le roi lui en ayant laissé la décision, le gouverneur Pierre Dubois Davaugour met fin au monopole de la Compagnie de Normandie.

 

 


[1] Une des raisons d’un arrêt à l’île Percée, en plus de la pêche, c’est que ce sont des navires de fort tonnage qui n’osent pas risquer plus avant dans le fleuve. Une chaloupe partait de Québec pour l’île et y ramenait certains passagers qui ont fait la traversée sur l’un de ces navires. Michel Langlois, « Liste des navires venus en Nouvelle-France de 1657 à 1665 », L’Ancêtre, Société de généalogie de Québec, Québec, vol. 3, no 1, septembre 1976, p. 6.
[2] Marcel Trudel, Histoire de la Nouvelle-France, Montréal, Éditions Fides, vol. III : La seigneurie des Cent-Associés, t. 1 : Les événements, 1979, p. 286.
[3] Création de la « Compagnie de Normandie » qui a pour privilège de fournir pendant les années 1660, 1661, 1662 et 1663 toutes les marchandises, provisions et autres choses nécessaires aux habitants de la Nouvelle-France. Lionel Laberge, Rouen et le commerce du Canada de 1650 à 1670, L’Ange-Gardien, Éditions Bois-Lotinville, 1972, p. 69.
[4] Marcel Trudel, op. cit., p. 285.
[5] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128. 3 juin 1661.
[6] Une charte-partie est un acte constituant un contrat conclu de gré à gré entre un fréteur et un affréteur, dans lequel le fréteur met à disposition de l’affréteur un  navire. Le nom vient de ce que le document était établi en deux exemplaires que l’on découpait par le milieu pour en remettre deux moitiés à chaque partie. Mémoire d’un port. La Rochelle et l’Atlantique XVIe-XIXe siècle. Musée du Nouveau Monde, La Rochelle, 1985, p. 25.
[7] Perte ou dommage fortuitement occasionné à un navire ou à sa cargaison (ex. : guerre, naufrage, feu, etc.).
[8] Cette obligation ne figure pas dans les registres du notaire Rabusson à La Rochelle. Cependant, elle est citée dans l’inventaire des biens de Théodore Cailleteau dans lequel il est mentionné deux quittances de 500 livres : l’une du 8 novembre 1662, l’autre du 24 mars 1663. AD17. Notaire Pierre Teuleron. 3 E 1353 (15 novembre 1664). C’est pourquoi il restait 1 500 livres à payer en 1667. BAnQ. Registre de la Prévôté de Québec, I, fol. 90 (29 novembre 1667).
[9] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128 (18 juin 1661).
[10] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128 (15 juin 1661).
[11] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Cour ordinaire. B 201, fol. 166v (28 septembre et 7 octobre 1661).

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Catégories :Canada, Engagés, Expéditions de navires, France, HISTOIRE, La Rochelle, Nouvelle-France, Percé, Québec, Terre-Neuve

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