Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

189 – L’expédition du navire Le Saint-Sauveur pour le Canada en 1649

La flotte de 1649 à destination de Québec est composée de six navires, dont quatre sont frétés par la Communauté des Habitants de Québec : La Notre-Dame, Le Grand Cardinal et Le Saint-Sauveur (appartenant à la Communauté), et Le Bon François (appartenant à un particulier).

Tous ces navires n’arriveront que dans la seconde moitié du mois d’août, sauf un… Le navire Le Saint-Sauveur se perd et fait naufrage ! Qu’en est-il ?

Les préparatifs

Dans l’après-midi du 21 mars 1649[1], un contrat de charte-partie[2] intervient entre Jean Juchereau de la Ferté, habitant de Québec, Jean Chanjon, marchand, et Pierre Teuleron, notaire royal, de La Rochelle, avitailleurs du navire Le Saint-Sauveur (150 tx), et James Decombes, maître institué du navire, tant pour lui que pour son équipage (composé de 35 hommes). Même si le document ne le précise pas, il faut croire que Juchereau de la Ferté agit au nom de la Compagnie des Habitants.

Signatures de James Decombes. 1649

Le capitaine partira de La Rochelle et naviguera en droite route, sauf les périls et fortunes de mer[3], jusqu’à Gaspé ou autre lieu qu’il jugera le long de la côte de Terre-Neuve pour faire la pêche du poisson sec, et ensuite conduire le navire à Québec.

Le navire Le Saint-Sauveur est armé de treize pièces de canon, deux pierriers, mousquets, piques, poudre et autres munitions ainsi que des victuailles (pain, vin, etc.) et ustensiles nécessaires pour la pêcherie (sel, lignes, ains, chaloupes, etc.).

À Gaspé, le capitaine Decombes sera tenu d’y mettre à terre une partie de son équipage et fournir les victuailles, ustensiles et sel qu’il conviendra pour faire la pêche des morues sèches. À Québec, il remettra les marchandises au commis général des magasins pour le compte de la Communauté de Québec, et le reste aux autres habitants mentionnés sur la facture (mémoire).

À cette fin, le capitaine Decombes séjournera huit jours consécutifs à Québec pour y recevoir les poinçons de castors dont il donnera connaissements[4] à ceux qui voudront les charger dans son navire pour le retour en France.

Par la suite, il rejoindra les membres de son équipage laissés à l’aller pour continuer la « pêcherie et sècherie du poisson sec à la terre », du mieux de son pouvoir et ce, jusqu’à l’entière charge de son navire, si faire se peut !

Le provenu de la pêcherie sera partagé les trois quarts à Juchereau, Chanjon et Teuleron, et l’autre quart au capitaine et à son équipage. Le capitaine reconnaît avoir reçu, pour lui et son équipage, la somme de 1 200lt pour leur part et pot de vin et il acquitte les avitailleurs en ce sens. Ces derniers s’obligent de payer, au retour du voyage, la somme de 600lt au capitaine et à son équipage.

Extrait. Contrat de charte-partie pour l’expédition du navire Le Saint-Sauveur à Québec et la pêche. 21 mars 1649.
(Source : AD17. Notaire Jean Michelon. 3 E 2318)

Pour l’affrètement, en tout ou partie, du navire Le Saint-Sauveur, Jean Juchereau de la Ferté (au nom de la Communauté des Habitants) avait emprunté la veille la somme de 800lt auprès du marchand rochelais Charles Desbordes (20 mars[5]) à raison de 25 % d’intérêt.

Pour payer une partie des radoubs, victuailles et autres préparatifs du navire, Jean Juchereau de la Ferté, Jean Chanjon et Pierre Teuleron empruntent, aussi à raison de 25 % d’intérêt, les sommes de 500lt auprès du marchand Pierre Delafond (22 mars[6]), 1 200lt auprès du banquier Paul Thévenin (25 mars[7]) et 800lt auprès du marchand Théodore Bazin (25 mars[8]). Advenant perte, prise ou naufrage du navire Le Saint-Sauveur, ces créanciers rochelais participeront au sol la livre du sauvage, c’est-à-dire qu’ils recevront une part des épaves proportionnelle à leur part de la perte totale.

Le départ

Le navire Le Saint-Sauveur quitte La Rochelle probablement fin mars.

De l’équipage (au nombre de 35 hommes), nous connaissons :

  • James Decombes, maître et capitaine

Sur les six navires, quatre partent de La Rochelle et un de Bordeaux. Ils sont :

  • La Notre-Dame (250 tx), de La Rochelle, frétée par la Communauté des Habitants;
  • La Petite Marie (80 tx), de Bordeaux (capitaine Jean Langlois), frétée par la Compagnie du Nord;
  • Le Bon François (90 tx), de La Rochelle (capitaine Guillaume Poulet), frété par la Communauté des Habitants;
  • Le Grand Cardinal (300 tx), de La Rochelle (capitaine Jean Pointel), frété par la Compagnie des Habitants;
  • Le Saint-Sauveur (150 tx), de La Rochelle (capitaine James Decombes), frété par la Compagnie des Habitants;
  • Navire du capitaine Faloup.

Caractéristiques des navires composant la flotte de 1649 à destination de Québec.
(Source : Collection Guy Perron)

Au mois d’août, le journal des Jésuites[9] constate que le navire Neuf [ou Saint-Sauveur], qui est parti de France au mois de mars, n’est pas encore arrivé ! On pense qu’il s’est perdu, causant « bien de la perte » à tout le monde[10] : à la Communauté des Habitants d’abord, qui l’avait frété; les Jésuites y perdirent pour une valeur de 4 000lt.

Il faut attendre au 22 juin 1650[11], lorsqu’un matelot qui était à bord du navire du capitaine Jammes [Decombes] apporte les nouvelles à Québec du naufrage du navire Le Saint-Sauveur proche du Grand Banc, qu’on croyait perdu, dont 32 personnes se sauvèrent dans trois chaloupes, dont l’une arriva à Lisbonne.

Le tout est raconté dans Relation de la Nouvelle-France, en l’année 1649[12], comme « un trait fort remarquable » ou plutôt « un miracle de la Divine Providence » sur l’équipage du navire Le Saint-Sauveur.

 Naufrage du navire Le Saint-Sauveur

tel que raconté dans

Relation de la Nouvelle-France de 1649

(graphie contemporaine)

Ce vaisseau voguant en pleine mer, assez proche du Grand Banc où on pêche les morues, son grand mât rompit sa carlingue ou en sorti, et transperça le fond du navire, en sorte que les eaux y entrèrent en grande abondance. L’équipage, composé d’environ 37 personnes, s’efforce d’arrêter cette source. Les uns tirent à la pompe, les autres puisent avec des seaux. Quelques-uns jètent les canons et la charge du navire à la mer; mais ils ne peuvent avec tous leurs efforts épuiser ce torrent qui abîma le navire en peu de temps.

Extrait. Navires dans la tempête près d’une côte rocheuse (1614), de Jan Porcellis (Flemish, 1584-1632).
(Source : Pinterest)

Comme ils avaient dessein de faire pêcherie, ils avaient embarqué trois chaloupes, dans lesquelles ils se jetèrent sans avoir le moyen d’embarquer aucunes vivres avec eux; on nous a rapporté qu’ils n’avaient sauvé qu’un peu d’eau de vie.

Les voilà donc sans biscuit et sans eau douce, dans trois petits bateaux flottant à la merci des vents et des ondes, qui venaient d’engloutir leur navire. Ils ne voyaient que le ciel et la mer, étant éloignés de plus de cent lieues des plus prochaines terres. L’une de ces trois chaloupes s’écarta des deux autres dans une nuit ou dans quelque tempête; nous ne savons pas encore ce qu’elle est devenue. Les deux autres, ayant recours aux vœux et aux prières, s’adressent à la très-sainte Vierge, comme au refuge ordinaire des pauvres abandonnés.

Ils voguèrent treize jours sur ces abîmes d’eau, et firent environ 340 lieues sans manger et sans boire, sinon une petite goutte d’eau de vie; quelques-uns disent que souvent ils se contentaient de tremper un bâton dans cette liqueur, et qu’ils le suçaient deux fois le jour pour toute nourriture.

Je ne sais lequel des deux est plus étonnant, ou qu’ils aient vécu si longtemps sans manger, ou qu’ils soient demeurés tant de jours sans périr au beau milieu de l’océan. Comme ils se sentaient affaiblir, ils parlèrent de tirer au sort, pour voir qui d’eux tous servirait d’aliment aux autres. L’un d’eux assez gros et assez replet, leur dit : « Ne tentez point le hasard, je n’en vois point dans la troupe qui vous puisse mieux nourrir que moi. »

Sur ces entrefaits parut une tortue de mer aurprès de leurs chaloupes, et ils s’en saisissent. L’ayant embarquée, ils en suçèrent le sang qui les soutint quelque peu de temps.

La vigueur qu’ils avaient tirée de ce froid aliment étant passée, ils parlèrent de rechef de tirer au sort à qui serait mangé des autres. Tout le monde s’y accorde. Enfin, le sort tomba sur ce bon gros garçon qui s’était présenté : « Hé bien, leur dit-il, ne vous disais-je pas bien que Dieu voulait que vous me mangeassiez ? » Voilà donc la victime toute prête. Mais comme les Français ne sont pas des Sauvages, l’horreur de manger de la chair humaine, et encore toute crue (car il est bien croyable qu’ils n’avaient ni bois, ni foyer), fit que l’un d’eux monta sur le haut du mât pour jeter sa vue le plus loin qu’il pourrait sur la mer.

De bonne fortune, il aperçu un vaisseau, il s’écrie : « Navire, navire, je vois un navire ». À cette parole, tout le monde commence à revivre; ils tirent droit à ce vaisseau, qui fut bien étonné voyant tant de monde. Ils se jetèrent à genoux, priant qu’on leur sauvast la vie.

C’étaient des Anglais, qui au commencement firent difficulté de les recevoir, disant qu’ils n’avaient pas assez de vivres pour tant de personnes. Ils les supplient à mains jointes de leur donner seulement tous les jours le gros d’un pouce de biscuit pour les empêcher de mourir. Quelques femmes Anglaises qui se trouvèrent dans ce vaisseau, se jetèrent aux pieds de leurs maris, les conjurant d’avoir pitié de ces pauvres naufrageants, s’offrant même de jeûner une partie du temps en leur considération. Les hommes, fléchis par la tendresse de ces bonnes femmes, les reçurent; et pour premiers mets, ils leur donnèrent à chacun un verre d’eau douce, et puis un peu de bouillie.

Le lendemain, ils leur en donnèrent un peu davantage pour élargir petit à petit leur estomac, rétréci par un si long jeûne. En un mot, ils leur sauvèrent la vie, et puis les menèrent en l’île de Madère, où ils les déchargèrent.

Ces bonnes gens furent assez mal traités, à ce qu’ils disent, jusqu’à ce qu’ayant fait rencontre d’un Père de notre Compagnie, et lui ayant raconté leur déconvenue, les habitants de cette île, voyant que nos Pères les secouraient, leur donnèrent fort amoureusement toutes les choses dont ils avaient besoin.

Ce naufrage a causé bien de la perte à nos Pères de la Nouvelle-France et à plusieurs de ses habitants; mais Dieu soit béni que les hommes se soient sauvés.

Nous n’en avons appris les particularités qu’en gros et comme à bâtons rompus. L’une des plus remarquables est que ces pauvres naufrageants, étant arrivés en France, sont allés tous ensemble accomplir leurs vœux dans les maisons de la Sainte Vierge à Saumur, et de Sainte-Anne en Bretagne, avant de rentrer en leurs propres maisons ni saluer aucuns de leurs parents ou amis.

Source : Relations des Jésuites, Québec, Augustin-Côté éditeur, vol. 1, 1858, p. 32-33.

Extrait. Carte des costes de l’Afrique sur la mer Méditerranée et le détroit de Gibraltar, les Isles de Madère, Amsterdam, Chez Pierre Mortier, 1711.
(Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE DD-2987)

Le capitaine James Decombes est l’un des 32 « naufrageants » du navire Le Saint-Sauveur en 1649. On le retrouve le 7 août[13] dans un procès pour des affaires professionnelles devant l’Amirauté de La Rochelle.

Malheureusement, aucun rapport de Decombes et membres de son équipage n’a été retracé dans le fonds Amirauté de La Rochelle, faisant état du naufrage du navire Le Saint-Sauveur pour en aviser les avitailleurs Juchereau de la Ferté, Chanjon et Teuleron.

 

 


[1] AD17. Notaire Jean Michelon. 3 E 2318. 21 mars 1649.
[2] Une charte-partie est un acte constituant un contrat conclu de gré à gré entre un fréteur et un affréteur, dans lequel le fréteur met à disposition de l’affréteur un  navire. Le nom vient de ce que le document était établi en deux exemplaires que l’on découpait par le milieu pour en remettre deux moitiés à chaque partie. Mémoire d’un port. La Rochelle et l’Atlantique XVIe-XIXe siècle. Musée du Nouveau Monde, La Rochelle, 1985, p. 25.
[3] Perte ou dommage fortuitement occasionné à un navire ou à sa cargaison (ex. : guerre, naufrage, feu, etc.).
[4] Déclaration contenant un état des marchandises chargées sur un navire, le nom de ceux à qui elles appartiennent, l’indication des lieux où on les porte, et le prix du fret. Tous les connaissements sont signés par le capitaine et par l’armateur.
[5] AD17. Notaire Pierre Teuleron. 3 E 1370bis. 20 mars 1649.
[6] AD17. Notaire Jean Michelon. 3 E 2318. 22 mars 1649.
[7] AD17. Notaire Jean Michelon. 3 E 2318. 25 mars 1649.
[8] AD17. Notaire Jean Michelon. 3 E 2318. 25 mars 1649. Comme Bazin est absent, il est représenté par noble homme Henry Bardet, banquier rochelais.
[9] Abbés Laverdière et Casgrain, Le Journal des Jésuites, Québec, Léger Brousseau, 1871, p. 129.
[10] Marcel Trudel, Histoire de la Nouvelle-France, Montréal, Éditions Fides, vol. III : La seigneurie des Cent-Associés, t. 1 : Les événements, 1979, p. 208.
[11] Abbés Laverdière et Casgrain, op. cit., p. 141.
[12] Relations des Jésuites, Québec, Augustin-Côté éditeur, vol. 1, 1858, p. 32-33.
[13] AD17 en ligne. Fonds Amirauté de La Rochelle. Audiences. B196. 1649-1650. Fol. 75v, 76r. Vue 77/120. 7 août 1649.

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Catégories :Canada, Expéditions de navires, France, HISTOIRE, La Rochelle, Nouvelle-France, Québec, Terre-Neuve

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