Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

184 – L’expédition du navire Le Saint-Jean pour l’Acadie et la pêche en 1634 (1/2)

En Acadie, Charles de Saint-Étienne de La Tour occupe la région du cap de Sable, à l’extrémité sud de la péninsule, lui permettant de contrôler l’accès à cette péninsule comme celui de la baie Française (baie de Fundy) et des routes de la traite acadienne[1].

Missions, postes de commerce et lieux de peuplement en Acadie et à Terre-Neuve, 1630 et 1700.
(Source : L’Acadie par les cartes. Centre d’études acadiennes. Université de Moncton. http://139.103.17.56/cea/)

En 1634, deux navires sont frétés à La Rochelle pour aller aux établissements de Saint-Étienne de La Tour : Le Saint-Luc (90 tx) qui fait naufrage et Le Saint-Jean (100 à 200 tx), de Sardam (Hollande).

L’expédition du navire Le Saint-Jean, dont le propriétaire est l’hollandais Jean Pitersen, est le sujet du présent article.

Les préparatifs

Le dimanche 3 septembre 1634, un contrat de frètement est conclut entre Samuel Georges et son neveu David Lomeron[2], marchands protestants rochelais, et Jean Pitersen « bourgeois » du navire Le Saint-Jean, de Sardam (aujourd’hui Zaandam) en Hollande.

Avitaillé par Georges et Lomeron, le navire est chargé de marchandises propres et convenables pour les expédier à la côte de l’Acadie pour le compte de Saint-Étienne de La Tour afin de lui « porter les commodités nécessaires pour ses habitants » et faire la pêcherie des morues.

Samuel Georges et David Lomeron ne sont pas les associés de La Tour, ils agissent sur procuration, se déclarant ses commis et gérants. Ils sont aussi des prêteurs[3].

Comme le contrat de frètement n’a pas été retracé dans les archives rochelaises, il nous est impossible d’en connaître les conditions. Cependant, Jean Goullard, de La Tremblade (Saintonge) est institué maître et pilote du navire.

En recoupant divers documents, des 37 hommes qui composent l’équipage, nous connaissons :

–          David Lomeron, commandant en chef
–          Jean Goullard (48 ans), maître et pilote
–          André Mapon (30 ans), contremaître
–          Jonathan de la Sauvagère, chirurgien
–          Guignolet Arnaud
–          Jean Brunet
–          Michel Cadrou (36 ans)
–          Élie Coudray
–          Étienne Debaire (30 ans)
–          Jean de Lacombe
–          Deloustaud, tonnelier
–          Bernard du Maron
–          Antoine Durand
–          Jacques Gaudin
–          Jean Graton, garçon
–          Pierre Grollier
–          Antoine Guillaume
–          Jean Guillen
–          Moïse Hurtin
–          Pierre Leclerc
–          Pierre Lelong
–          Pierre Machet (22 ans)
–          Jean Massé
–          Marsault Merlet
–          Martin Margeton, garçon
–          Mingolet (24 ans)
–          Jean Picault (30 ans)
–          François Premenet
–          Pierre Ragueneau (30 ans)
–          Pierre Siberon
–          Samuel Terin
–          Jean Tillaud

Des passagers, nous connaissons :

  • Jean Pitersen, propriétaire du navire
  • Jean Archambault, pour aller hiverner
  • Mathurin Lauvergnière, pour aller hiverner

Le 13 novembre, une police d’assurances est prise sur les apparaux, ustensiles, victuailles et marchandises du navire.

Le départ

Après avoir reçu congé (ou passeport) du Cardinal de Richelieu, on procède à l’embarquement le 15 novembre. Le lendemain, le vent le permettant, le navire Le Saint-Jean lève l’ancre à Chef-de-Baie, près de La Rochelle, et met à la voile.

Trois ou quatre jours après son départ, près du cap Finistère, le navire « fait grand eau » tant par le haut que par le bas obligeant l’équipage d’être continuellement à la pompe. D’autant que le navire est mauvais de voile et se gouverne fort mal, si nonchalamment, toujours de bâbord (côté gauche). Le vent de ce côté y porte la mer de telle sorte qu’il est impossible de le stabiliser et tenir à tribord (côté droit). Le vent souffle rudement sur les voiles d’avant du navire.

Extrait. Navire dans la tourmente.
(Source : flickr.com)

Lomeron, Goullard et l’équipage se plaignent envers Pitersen et le blâment à plusieurs reprises à savoir pourquoi son navire n’est vraiment pas en état de naviguer !

* * *

Pitersen estime que son navire est bien étanche tant par dedans que par dehors, mais reconnaît qu’il n’a pas fait calfater le bas du navire depuis plus d’un an et demi, alors que le haut a été calfaté depuis peu de temps au Havre de Grace. Quelques jours après avoir frété son navire à Lomeron et Georges, Pitersen a su du pilote qui a conduit le navire du Havre à La Rochelle qu’il avait quelques dommages mineurs à la quille et à l’étambot[4]. Le navire a touché une traverse (morceau de bois) lorsqu’il était sur la petite rive à La Rochelle. À cet effet, Pitersen admet avoir blâmé le pilote de ne pas l’avoir fait réparer auparavant.

* * *

Néanmoins, malgré les ennuis, le navire poursuit sa route. Le vent étant favorable, le navire prend de plus en plus d’eau tant par le haut que par le bas. Les mariniers doivent se servir d’une pompe, même de deux des quatre que le navire possède !

Comme on ne peut empêcher le navire de prendre grande quantité d’eau, les pompes deviennent inutiles occasionnant la fonte d’une grande partie du sel qui sert aussi de lest[5].

Le navire Le Saint-Jean continue sa route tout le mois de novembre jusqu’au 7 décembre où étant à environ 650 lieues à l’ouest et sous la hauteur de 42 ¾ degrés de latitude, près du Grand Banc pour faire la pêche, survient dans la nuit du 7 décembre un grand vent du sud. Tout à coup, un grand vent impétueux du nord nord-est amène toutes leurs voiles basses ayant bâbord au vent qui prend eau par le plat-bord, empêchant l’arrimage du navire.

Bien que l’on met à misaine, voulant rabaisser sans se perdre à cause du mauvais temps, et voyant le danger dans lequel ils se trouvent et qu’il n’y a aucun « moyen de sauveté », les mariniers coupent le grand mât qui tombe et se perd dans la mer avec toute sa garniture ainsi qu’une grande ancre et la chaloupe.

(Source : shutterstock.com)

Le navire est dérasé de ses garde-corps d’un côté comme de l’autre, de telle façon que les mariniers ne peuvent se tenir sur le tillac[6] du navire. Quatre matelots sont jetés à la mer, dont trois sont sauvés avec grande peine. L’autre matelot, nommé Guignolet Arnaud, s’est noyé.

Profitant d’une accalmie, le 8 décembre, alors que le navire se tangue de nouveau, on constate qu’une grande quantité de sel a fondu et beaucoup de marchandises sont perdues et le pain tout gâté. Pour adoucir la mer, on fait couler quelques barils d’huile sur le pont.

Comme il n’y a apparence de tenir la mer, vu le mauvais temps et les ennuis du navire depuis quinze jours, le maître et l’équipage décident de faire relâche, mais Lomeron s’y oppose.

Continuant leur route vers le sud-est pendant un jour et demi, le mauvais temps reprend de plus belle. Le dimanche 10 décembre au matin, on décide de relâcher et de mettre le cap à l’ouest. Sur le soir, le vent venant du nord nord-est et « quelque apparence de beau temps », Lomeron ordonne tant à Pitersen qu’à l’équipage de continuer leur route vers la côte de l’Acadie.

Le grand mât coupé, le mauvais temps continuel et sans rien pour réparer le navire, tous reconnaissent qu’il est impossible d’aller sur le Grand Banc. Le 19 décembre, pour la seconde fois, consentant à la volonté des mariniers, on prend la décision de retourner à La Rochelle.

Le retour

Après avoir souffert de beaucoup « d’incommodités », le navire arrive à La Rochelle le jeudi 11 janvier 1635.

Le lendemain[7], David Lomeron se présente devant l’Amirauté de La Rochelle pour faire état de l’expédition du navire Le Saint-Jean. De plus, Lomeron requiert l’audition de Jean Goullard (maître et pilote), André Mapon (contremaître), Jean Archambault (passager), Michel Cadrou, Jean Picault, Étienne Debaire, Pierre Ragueneau, le nommé Mongelet et Pierre Machet, mariniers.

Extrait. Rapport de voyage du navire Le Saint-Jean sur son expédition en Acadie. 12 janvier 1635.
(Source : AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5664, fol. 110 (anciennement pièce 66)

Deux semaines plus tard, le 25 janvier[8], Samuel Georges et David Lomeron sont devant Jean Demirande, juge de l’Amirauté de La Rochelle, pour demander la décharge des marchandises qui restent dans le navire Le Saint-Jean. Ils ne sont pas les seuls à l’audience ! Outre les membres de l’équipage (32) et le propriétaire Jean Pitersen, il y a aussi les prêteurs et assureurs à la grosse aventure : André Touppet, Élie Prou, Me Jean Bailly avocat, Guillaume Henry et consorts, Henri Vlamin, Jean Berghenault, Arnaud Vanzoul (faisant pour Jean Woulle), Jean Hulf, Laurent Ravastin, David Auxbrebis, Antoine Allaire et Pierre Dupuis. TOUS veulent obtenir leur part dans les dépens, dommages et intérêts !

Le juge permet à Georges et Lomeron de faire décharger le restant des marchandises et de les mettre entre les mains de Jacques Pepin, marchand rochelais, qui a la charge de dépositaire de biens de justice.

Les audiences vont se multiplier de la fin janvier jusqu’au début du mois d’avril. Elles impliquent :

  • les avitailleurs (Samuel Georges et David Lomeron)
  • le propriétaire du navire Le Saint-Jean (Jean Pitersen);
  • les membres de l’équipage (37);
  • les prêteurs et assureurs à la grosse aventure

Déjà, le 27 janvier[9], on ordonne aux prêteurs et assureurs de produire leurs défenses contre les avitailleurs.

La semaine suivante[10], le juge ordonne que les marchandises et victuailles qui ont été déchargées du navire, et qui sont dans les maisons et chais des marchands rochelais Jacques Pepin et Pierre Perdriau, soient examinées par des gens experts dont les parties conviendront. Aussi, le juge ordonne que le navire soit inspecté par des charpentiers de navire.

Georges et Lomeron demande au juge de sommer Pitersen de pourvoir à la sûreté de son navire pour lui fournir tout le lest nécessaire, car le sel fond et diminue, se corrompt et se gâte journellement. Comme Pitersen empêche la décharge du sel restant, malgré le jugement du 25 janvier, les avitailleurs doivent supporter à grands frais la nourriture des membres de l’équipage jusqu’à la visite des experts.

Ainsi, Jacques Orgereau (60 ans) et Charles Moreau (40 ans), maîtres charpentiers de navire, sont nommés d’office par le juge pour faire l’inspection du navire et faire rapport de son état. Georges et Lomeron nomment Jacques Pepin et Pierre Depont l’aîné pour examiner les marchandises, victuailles et sel. Jean Pitersen s’abstient à la nomination d’experts.

Le 1er février[11], Orgereau et Moreau présentent leur rapport sur l’état du navire Le Saint-Jean qui est dans le havre de La Rochelle, au-devant de la maison de Jean Payaud, marchand. Ils trouvent le haut du navire en bon état, entre les ponts jusqu’au fond. Ils n’on pu inspecter le bas (fond) car il y a encore trop de sel dedans. Il n’y a aucune ouverture par laquelle l’eau ait pu entrer, les pièces sont toutes bien jointes. Il ne manque que du calfatage et deux barreaux que la tourmente a brisé au premier pont. Comme le dessous du navire n’est pas à sec, les experts ne peuvent dire s’il est étanche ou non. Ils n’ont pas les connaissances pour juger les pompes, bouts des mâts et vergues du navire et dire s’il est « bon de voile et gouverne bien ».

Deux jours plus tard[12], le juge permet à Samuel Georges et David Lomeron de faire décharger le restant du sel qui est encore dans le navire et le mettre dans le même magasin que celui qui a été déchargé auparavant.

Extrait. Audience du 3 février 1635.
(Source : AD17 en ligne. Fonds de l’Amirauté de La Rochelle. Audiences. B188, fol. 32v, 34 et 34r)

« Le navire a été calfaté il y a fort longtemps,
car il y a des ouvertures dans les jointures
où pourrait passer un couteau avec son manche. »

Le restant du sel déchargé, Orgereau et Moreau peuvent maintenant inspecter le bas du navire et procéder à leur second rapport devant le juge, le 10 février[13]. Ainsi, ils ont remarqué que le navire a été calfaté il y a fort longtemps, car il y a des ouvertures dans les jointures, au travers desquelles pourrait passer un couteau avec son manche. La ferrure du gouvernail par le bas est déclouée d’un côté comme de l’autre. Pour ce qui regarde la quille, il n’y a pas de défauts considérables. Les experts ajoutent que le navire pourrait être étanche en le calfatant partout, haut et bas, par le travail de six hommes pendant quinze jours.

Après avoir fait leur premier (haut) et second (bas) rapport sur l’état du navire Le Saint-Jean, on procède maintenant à la visite des marchandises et victuailles pour en faire l’estimation et la liquidation de la perte et dommages survenus pendant l’expédition de l’automne 1634.

À suivre…


[1] Marcel Trudel, Histoire de la Nouvelle-France, Montréal, Éditions Fides, vol. III : La seigneurie des Cent-Associés, t. 1 : Les événements, 1979, p. 23.
[2] David Lomeron est fils de Daniel Lomeron et de Suzanne Georges.
[3] Gervais Carpin, Le Réseau du Canada, Sillery, Les éditions du Septentrion, 2001, p. 241.
[4] Forte pièce de bois élevée à l’extrémité de la quille sur l’arrière du navire. L’étambot sert de support au gouvernail.
[5] Le sel est chargé dans le fonds du navire pour lui permettre de se tenir en équilibre.
[6] Le premier pont d’un navire sur lequel sont ordinairement les matelots, les passagers, les soldats.
[7] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5654, fol.178-181 (anciennement pièce 101). 12 janvier 1635.
[8] AD17 en ligne. Fonds Amirauté de La Rochelle. Audiences. B188, fol. 29v, 30r. 25 janvier 1635.
[9] AD17 en ligne. Fonds Amirauté de La Rochelle. Audiences. B188, fol. 30r, 30v. 27 janvier 1635.
[10] AD17 en ligne. Fonds Amirauté de La Rochelle. Audiences. B188, fol. 31, 32. 31 janvier 1635.
[11] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5654, fol. 182-183 (anciennement pièce 103). 1er février 1635.
[12] AD17 en ligne. Fonds de l’Amirauté de La Rochelle. Audiences. B188, fol. 32v, 34 et 34r. 3 février 1635.
[13] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5654, fol. 184-187 (anciennement pièce 104). 10 février 1635.

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Catégories :Acadie, Expéditions de navires, France, HISTOIRE, La Rochelle, Nouvelle-France, Terre-Neuve

2 réponses

  1. Quelle dure aventure! Merci pour toute cette recherche!

  2. Tous vos blogues sont intéressants. Je vous remercie.

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