Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

144 – L’expédition du navire La Vierge pour le Canada en 1651

La flotte de 1651 à destination de Québec est composée de quatre navires, tous expédiés pour le compte de la Communauté des habitants de Québec : Le Passemoy, Le Petit Saint-Jean, Le Saint-Joseph et La Vierge. expédition_blogue

Le navire La Vierge (320 tx) est la propriété en partie de Jean Gaigneur, Pierre Robert, Jean Roy et Pierre Vota, marchands de La Rochelle[1].

Les préparatifs

Aucun document n’a été retracé à La Rochelle concernant l’affrètement de ce navire par la Communauté des habitants de Québec pour la Nouvelle-France. De plus, les documents des années 1650-1654 manquent dans les documents du greffe (fonds Amirauté de La Rochelle).

Cependant, c’est à titre de procureur de cette Communauté que Jean Bourdon emprunte, entre le 15 mai et le 15 juillet, la somme de 55 504lt 12s 6d à la grosse aventure (à 30 % de profits) auprès de plusieurs marchands de La Rochelle. Cette somme doit servir au paiement de « diverses sortes de marchandises » à être chargées dans les navires Le Saint-Joseph (½) et La Vierge (½) pour l’aller et les peaux et les pelleteries qui seront chargées dans les mêmes navires (mêmes proportions) pour le retour.

Aussi, le marchand rochelais Jacques Jamonneau prête la somme de 600lt à la grosse aventure à Jean Bourdon pour être employée sur les navires Le Saint-Joseph (300lt) et La Vierge (300lt)[2]. Cette obligation n’a pas été retracée.

Il n’y a pas que Bourdon qui s’active à quelques jours du départ du navire.

Le 4 juillet[3], étant en résolution d’aller s’établir à Québec, le marchand Christophe Crevier sieur de La Mêlée et Jeanne Évard, son épouse, empruntent la somme de 258lt 14s (à 30 % de profits) auprès de Pierre Gauvin, marchand rochelais, pour la vente de marchandises qu’ils ont fait charger dans le navire La Vierge[4] dans lequel ils « espèrent passer ». Le couple Crevier-Évard promet de rembourser Gauvin dans les quinze jours suivant le retour du navire.

Signatures de Christophe Crevier et de Jeanne Énard, son épouse. 4 juillet 1651. (Source : AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128, fol. 44 (anciennement pièce 5).

Signatures de Christophe Crevier et de Jeanne Évard, son épouse. 4 juillet 1651.
(Source : AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128, fol. 44 (anciennement pièce 5).

La semaine suivante[5], Pierre Pellerin, marchand de Brouage, achète plusieurs marchandises du marchand rochelais Pierre Bachelot pour la somme de 225lt 9s 3d (à 30 % de profits) : bas d’étame, bas de toile, camisoles, chemises, poivre, poudre, couteaux, etc. Il apportera ces marchandises avec lui qui est sur le point de s’embarquer dans le navire La Vierge. De plus, Bachelot lui a donné deux habits et deux justaucorps pour la somme de 118lt. Comme il demeure à Brouage, Pellerin héberge au logis où pend pour enseigne La Pomme de pain, situé sur la rue Saint-Nicolas.

Le départ

C’est de la pointe de Chef de Baie que le navire La Vierge quitte La Rochelle le 16 juillet pour aller « porter quelques vivres et autres commodités à la Communauté de Québec ».

De l’équipage, nous connaissons :

  • Pierre Boileau, maître
  • Jean Pineteau, contremaître

Des passagers, nous connaissons :

  • Christophe Crevier sieur de La Mêlée, marchand
  • Jeanne Énard
  • Pierre Pellerin, marchand, de Brouage

Quatre navires partent de La Rochelle pour le compte de la Communauté des habitants. Ils sont :

  • Le Passemoy (500 tx), de La Rochelle (capitaine Arnault Rocusen Pasmoy), frété par la Communauté des habitants;
  • Le Petit Saint-Jean (70 tx), de La Rochelle (capitaine René Boutin), frété par la Communauté des habitants;
  • Le Saint-Joseph (350 tx), de La Rochelle (capitaine Jean Boucher), frété par la Communauté des habitants;
  • La Vierge (320 tx), de La Rochelle (capitaine Pierre Boileau), frété par la Communauté des habitants.
Caractéristiques des navires composant la flotte de 1651 à destination de Québec. (Source : Collection Guy Perron)

Caractéristiques des navires composant la flotte de 1651 à destination de Québec.
(Source : Collection Guy Perron)

Le navire arrive trois mois plus tard, soit sur la fin du mois de septembre, après avoir trouvé fort mauvais temps et les eaux contraires. Il fait partie de la flotte des trois navires (Le Passemoy, Le Saint-Joseph, La Vierge) qui accostent à Québec le 13 octobre sur les 7 heures du matin. Il y séjourne cinq à six semaines tant pour faire sa décharge que pour prendre vingt poinçons de castors pour le compte des marchands rochelais Samuel Pagez et Jean Béraudin.

Le 14 novembre[6], le capitaine Pierre Boileau et Jacques Violet, représentant les créanciers du navire, doivent à Charles Legardeur de Tilly la somme de 140lt pour l’achat de victuailles probablement à être utilisées pour le voyage de retour. De même, Boileau achète deux barriques d’anguilles de Barthelémy Gaudin pour servir de victuailles dans le navire La Vierge[7].

Dans son obligation du 15 mai 1651[8], Bourdon avait promis à Gédéon Théroulde, représentant de Toussaint Guenet, marchand de Rouen, d’embarquer deux poinçons de castors marqués T.G. qui doivent être chargés l’un dans le navire Le Saint-Joseph et l’autre dans le navire La Vierge. Il est précisé que ces deux poinçons ne doivent aucunement être mêlés avec les autres poinçons qui sont chargés pour le compte de la Communauté de Québec.

Le retour

Le navire La Vierge part le 17 novembre pour la France de conserve avec le navire Le Saint-Joseph jusqu’à la sortie des terres, proche des monts appelés des Montagnes. Pendant une « non vue », les deux navires se séparent et font leur route seul.

Le navire rencontre un si mauvais temps qu’on est contraint de couper son grand mât et de jeter vingt tonneaux de lest à la mer. Comme il est ouvert en plusieurs endroits, les membres de l’équipage « aux risques de leur vie » sont obligés de cintrer le navire en-dedans et en dehors avec des câbles et des cordages. De plus, quatorze varangues[9] se brisent.

Il apparaît donc évident que le navire n’était pas capable d’entreprendre un tel voyage étant donné sa caducité.

Nous étions partis de Québec deux vaisseaux de compagnie, l’un nommé Le Saint-Joseph, dont je viens de parler, et l’autre appelé La Vierge; nous nous sommes toujours accompagnez dans le grand fleuve jusqu’au sortir des terres que nous nous séparâmes : or comme ce dernier vaisseau était bien meilleur de voile que le nôtre, nous le croyons trouver au port arrivé bien longtemps devant nous, et cependant il ne paraît point; cela nous fait conjecturer que les tempêtes qui nous ont pensé abîmer l’ont englouti, et notre conjecture est d’autant mieux fondée, que ce vaisseau était faible, et qu’il avait bien eu de la peine d’arriver en Canada, faisant grande eau dans toute la traversée.

Lettre de Martin de Lyonne, La Rochelle, 27 décembre 1651[10]

Extrait. L’île Saint-Michel, par Pierre Duval, cartographe. 1650-1659. (Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE DD-2987)

Extrait. L’île Saint-Michel, par Pierre Duval, cartographe. 1650-1659.
(Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE DD-2987)

Un grand vent du nord s’élève causant le relâchement du navire à la première terre trouvée, soit l’île Saint-Michel (Sao Miguel) le 13 décembre. Le secours obtenu des gens de cette île permet de sauver les marchandises qui sont portées à terre avec les agrès, apparaux et autres choses. La rouche (carcasse) du navire est vendue par le capitaine à un juif de l’île, nommé Dominique Devaz, pour le prix de 300lt.

Quelques jours plus tard, le capitaine Boileau écrit une lettre à Jacques Mousnier, l’un des propriétaires du navire, faisant mention du naufrage et le rassurant que les castors qui ont été chargés pour la Communauté de Québec ont été sauvés (19 poinçons). Il précise aussi que les officiers de la douane, ou alfandègue[11], de l’île Saint-Michel prétendent des droits sur l’entrée et la sortie des castors.

Extrait. Les îles d’Açores, par Romein De Hooge, cartographe. 1693. (Source : Bibliothèque nationale de France, départements Cartes et plans, GE DD-2987)

Extrait. Les îles d’Açores, par Romein De Hooge, cartographe. 1693.
(Source : Bibliothèque nationale de France, départements Cartes et plans, GE DD-2987)

Deux lettres, écrites de l’île Terceira (Açores), les 1er et 14 janvier 1652, par le sieur Dussieux aux marchands rochelais Pagez et Béraudin font état du naufrage du navire La Vierge à l’île Saint-Michel. Ces lettres sont communiquées à quelques créanciers aventureux sur les castors et à quelques propriétaires du navire. Ces derniers demandent de faire une assemblée chez Samuel Pagez pour « pourvoir à cette affaire » et trouver les moyens convenables pour aller chercher ces castors et les faire venir à La Rochelle « par les plus sures voies ».

Cette assemblée se tient le mercredi 6 mars suivant dans la maison de Pagez où l’on fait lecture des deux lettres et pendant laquelle on procède à la nomination de huit commissaires pour trouver les moyens et expédients pour faire venir les castors à La Rochelle, ou autre lieu de France, dans un navire choisi par eux. Ces huit commissaires sont : Jean Béraudin, Renaud Lacrie, Paul Leboîteux, Jacques Mousnier, Samuel Pagez, Jean Roy, Gabriel Stevenot et Henry Tersmitte.

Les commissaires sont priés d’obtenir des lettres de Sa Majesté au Roi du Portugal pour être déchargés des droits prétendus sur les poinçons de castors sur l’île Saint-Michel.

À la suite de cette assemblée, il est écrit « faut advertir Les Soubz nommés de Se trouver vendredy a une heure chez Mr pagé pour Les asfaires de Canada pour Lan 1651. Savoir ». Suit la liste des créanciers et propriétaires du navire La Vierge. S’agit-il, en quelque sorte, d’un avis de convocation pour le vendredi 8 mars ? Le « + » apposé à la gauche de quelques noms indiquerait les personnes présentes à cette assemblée ?

Avis de convocation

Créanciers et propriétaires du navire La Vierge

+ Samuel Pagez
Héritiers de Daniel Gilles Canton des Flamands
+ Jean Béraudin et Monsieur Guibert
+ Jean Roy et Jean Changeon
+ Pierre Jamonneau et Gabriel Stevenot
+ Pierre Regnault Rue Saint-Yon
Madame Allaire Grande Rue
+ Henri Tersmitte Canton des Flamands
Monsieur Ollandat Canton des Flamands
David Delacroix À la raffinerie
Guillaume Vanderplaten Canton des Flamands
+ Élie Dubrois Canton des Flamands
+ Jean Garos Paroisse Saint-Jean-du-Perrot
+ Paul Leboîteux Canton des Flamands
+ Charles Desbordes
Isaac Auboineau
+ Jacob Gyblant Petits bancs
Monsieur Lagrange, pour madame Tessier
Monsieur Reynaud, secrétaire de Monsieur Lecompte
Guillaume Lee Sous la Bourserie
Monsieur Cailleteau Minage
André Bernon
Simon Guerry de la Marcadière
Toussaint Guenet Rouen
Christophe Picqueray
Jacques Duhamel et Pierre Lebreton
+ Jacques Pepin
+ Robert Collinet Tours
Antoine Surgier Proche le bureau
Messieurs Bion et Mondot Niort
Élie Dioré, au lieu de Monsieur Trante
Jacques Godefroy et Madame de la Ronde
+ Olivier Papineau
+ Jacques Mousnier
Jean Gaigneur
Antoine Grignon
Jean Duc
Pierre Robert
Monsieur Gosse
Jacques Chalumeau dit La Baleine
Mathurin Morisset
+ Pierre Vota
Auger Duchanin
+ Pierre Teuleron
Romain Mazisien
+ Élie Nieukerck
Monsieur Gombault l’aîné
Source : AD17. Notaire Pierre Teuleron. Liasse 3 E 1370bis, pièce 78. 6 mars 1652.
Extrait. Acte des créanciers et propriétaires du navire La Vierge. 6 mars 1652. (Source : AD17. Notaire Pierre Teuleron. Liasse 3 E 1370bis, fol. 78)

Extrait. Acte des créanciers et propriétaires du navire La Vierge. 6 mars 1652.
(Source : AD17. Notaire Pierre Teuleron. Liasse 3 E 1370bis, fol. 78)

Au bout d’un séjour de neuf mois sur l’île Saint-Michel (décembre 1651-septembre 1652), et après avoir reçu une lettre énonçant les ordres des marchands rochelais, le capitaine Boileau fait charger les 19 poinçons de castors et les canons dans un navire frété par eux pour les apporter au port et havre d’Olonne. De là, les poinçons et canons sont transportés par charrettes à La Rochelle.

À son retour, Pierre Boileau fait son rapport devant l’Amirauté de La Rochelle, mais comme ce document est égaré, il est obligé de réitérer sa déclaration quatre années plus tard !

En effet, le 20 mars 1655[12], le capitaine Pierre Boileau revient devant l’Amirauté pour faire état des événements survenus pendant son expédition à Québec et plus précisément du naufrage du navire La Vierge à l’île Saint-Michel (Portugal) en 1651. Pour faire son rapport, il est accompagné par son contremaître de l’époque Jean Pineteau. Ils y reviennent trois jours plus tard, ayant omis de déclarer quelques faits.

Il faut dire aussi que cette même année 1655, les créanciers des navires Le Saint-Joseph et La Vierge font quelques difficultés des sommes assurées sur ces navires et font semblant d’ignorer qu’ils sont les deux derniers des quatre navires frétés par la Communauté des habitants partis de Québec à l’automne 1651.

Pour leur ôter tout scrupule et doute, le juge de l’Amirauté fait venir devant lui, le 23 mars 1655[13], Jean Gaigneur, Pierre Robert, Jean Roy et Pierre Vota, propriétaires en partie du navire La Vierge. Ces derniers attestent qu’ils « ont bonne mémoire et connaissance certaine » que les premiers des quatre navires qui arrivèrent à La Rochelle furent Le Petit Saint-Jean et Le Passemoy quatre à cinq semaines avant le navire Le Saint-Joseph qui arriva à Chef de Baie la veille de Noël 1651. Quant au navire La Vierge, selon eux, la nouvelle serait arrivée à La Rochelle deux mois après qu’il se soit échoué à la côte de l’île Saint-Michel où le navire se serait perdu.

Trois ans plus tard[14], une sentence rendue par la sénéchaussée de Québec condamne Pierre Boileau (alors pilote du navire Le Prince Guillaume) à payer la somme de 52lt 5s à Mathurin Girault, répondant pour Barthelémy Gaudin, concernant l’achat des deux barriques d’anguilles à l’automne 1651.

Extrait. Rapport de Pierre Boileau, maître du navire La Vierge (320 tx), sur son expédition à Québec et son naufrage à l’île Saint-Michel. 20 et 23 mars 1655. (Source : AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5661, fol. 54 (anciennement pièce 15).

Extrait. Rapport de Pierre Boileau, maître du navire La Vierge (320 tx), sur son expédition à Québec et son naufrage à l’île Saint-Michel (Açores, Portugal). 20 et 23 mars 1655.
(Source : AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5661, fol. 54 (anciennement pièce 15).

 


[1] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5661, fol. 39 (anciennement pièce 16). 23 mars 1655.
[2] AD17. Notaire Jean Michelon. Liasse 3 E 2319. 1er octobre 1652.
[3] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128, fol. 44 (anciennement pièce 5). 4 juillet 1651.
[4] Dans le document, le notaire Cherbonnier écrit par erreur « en le navire nommé La Notre-Dame » commandé par le capitaine Boileau. Il s’agit assurément du navire La Vierge.
[5] AD17. Notaire Jacques Savin. Liasse 3 E 2053, pièce 1. 10 juillet 1651.
[6] BAnQ. Notaire Guillaume Audouart dit Saint-Germain. 14 novembre 1651.
[7] BAnQ. Notaire Jean-Baptiste Peuvret de Mesnu. 3 septembre 1658.
[8] AD17. Notaire Pierre Teuleron. Liasse 3 E 1370bis, fol. 94 et 95 (anciennement pièce 68).
[9] Pièce de bois courbe qui, par son milieu, se fixe sur la quille et sert de base aux allonges dont se compose le couple.
[10] Lettre de Martin de Lyonne, 27 décembre 1651, La Rochelle. Relations des Jésuites, Québec, Augustin-Côté éditeur, vol. 1, 1858, p. 30.
[11] Maison de la douane à Lisbonne (Portugal).
[12] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5661, fol. 54 (anciennement pièce 15). 20 et 23 mars 1655.
[13] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5661, fol. 39 (anciennement pièce 16). 23 mars 1655.
[14] Voir note 6.

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Catégories :Canada, Expéditions de navires, France, La Rochelle, Nouvelle-France, Québec

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