Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

143 – La Communauté des habitants de Québec et la flotte de 1651 pour Québec

À l’automne 1650, Jean Bourdon retourne en France en compagnie du père Jérôme Lallemant, supérieur des Jésuites à Québec et membre du Conseil de la traite. Délégué par le Conseil pour représenter les habitants de la colonie, Lallemant doit rendre compte au Roi des misères de la Nouvelle-France[1]. expédition_blogue

Bourdon reçoit l’ordre de ne faire les affaires de la Communauté des habitants que sur les directives et avis du père Lallemant, à qui le Conseil donne plein pouvoir. Le Conseil de Québec, écrit Lionel Laberge, ainsi que le montrent les ordres contenus dans la procuration donnée à Bourdon, du 29 octobre 1650, compte fortement sur la participation active des marchands de Rouen pour sortir la colonie de l’ornière[2].

D’après les instructions du Conseil[3], Bourdon doit vérifier les castors qui ont été embarqués sans les ordres du magasin de Québec. On demande que ce soit Messieurs Rozée, Guenet et compagnie, de Rouen, pour faire la vente des castors en France. Si les marchands de Rouen refusent, le Conseil suggère de s’adresser à des marchands de La Rochelle.

Extrait. Ordres du Conseil de la Nouvelle-France concernant les affaires de la Communauté des habitants de Québec. 29 octobre 1650. (Source : AD17. Notaire Pierre Teuleron. Liasse 3 E 1370bis )

Extrait. Ordres du Conseil de la Nouvelle-France concernant les affaires de la Communauté des habitants de Québec. 29 octobre 1650.
(Source : AD17. Notaire Pierre Teuleron. Liasse 3 E 1370bis )

De plus, le Conseil espère que Messieurs Rozée, Guenet et compagnie se chargent de l’embarquement de 1651 pour fournir « les choses nécessaires » au magasin et avancer l’argent pour le paiement des rescriptions des années 1649 et 1650 afin d’acquitter les dettes de la Communauté des habitants.

On suppose que ni la Compagnie de Rouen, ni d’autres marchands de Rouen ou de La Rochelle ont accepté les conditions du Conseil puisque c’est Jean Bourdon lui-même qui doit procéder, le 1er avril 1651[4], à la vente de 10 135 livres pesant de castors à Robert Pocquelin, marchand de Paris, pour la somme de 65 000lt. Cette somme servira à rembourser en partie une dette de la Communauté qui s’élève à 90 785lt.

Montant dû aux créanciers connus 78 118lt 8s
12% pour l’assurance de la somme de 78 118lt 8s 9 374lt
12% pour l’avance de la prime d’assurance 1 123lt 6s
Intérêts de la somme de 78 118lt 8s entre le 24 juin 1650 et le 1er avril 1651 2 169lt 6s
Total 90 785lt

Cette somme de 90 785lt représente les sommes dues à 44 créanciers nommés dans une transaction, du 24 juin 1650, avec Jean-Paul Godefroy tant pour lui que pour François de Chavigny, députés du Conseil établi à Québec pour les affaires de la Nouvelle-France.

Transaction entre la Communauté des habitants de Québec

et ses créanciers pour l’acquittement d’une dette. 1er avril 1651.

Compilation effectuée par Guy Perron (décembre 2016)
Créanciers Montant dû Montant reçu Reste à payer
Allaire, Pierre 1 601lt 1 100lt 501lt
Bail, Antoine 1 339lt 896lt 443lt
Bazin, sieur 856lt 588lt 268lt
Bélanger, Noël 439lt 293lt 146lt
Benoît, Louis 3 200lt 2 196lt 1 004lt
Boyet, Robert 1 598lt 1 099lt 499lt
Brevet, Jean 374lt 258lt 116lt
Camus, Mathurin 217lt 149lt 68lt
Carré, Élie 427lt 293lt 134lt
Chalumeau dit la Baleine, Jacques 159lt 109lt 50lt
Chanjon, Jean 4 144lt 2 847lt 1 297lt
Collinet le jeune, Robert 1 284lt 882lt 402lt
Delafond, Pierre et David, Pierre 640lt 10s 439lt 10s 201lt
Desbordes, Charles 800lt 550lt 250lt
Deschamps, Michel 374lt 258lt 116lt
Dioré, Élie 1 065lt 732lt 333lt
Dubroys, Élie 1 284lt 882lt 402lt
Garos, Jean 1 707lt 10s 1 163lt 10s 544lt
Gedouin, sieur 320lt 220lt 100lt
Grignon, Antoine 642lt 441lt 201lt
Guerry de la Marcadière, Simon 1 100lt 756lt 344lt
Jabach, Evrard et Licth, Jean de 11 707lt 8 045lt 3 662lt
Jouineau, Pierre 320lt 220lt 100lt
Leboîteux, Paul 513lt 353lt 160lt
Lucas, Antoine 1 339lt 896lt 443lt
Manigault, Isaac 1 517lt 1 043lt 474lt
Michelon, Jean 641lt 441lt 200lt
Pagez, Samuel 4 000lt 2 748lt 1 252lt
Papineau, Olivier 1 710lt 1 175lt 535lt
Poitier, Guillaume 561lt 386lt 175lt
Regnault, Pierre 855lt 587lt 268lt
Royer de la Dauversière, Jérôme 22 767lt 15 645lt 7 122lt
Rullier, Étienne 641lt 441lt 200lt
Stevenot, Gabriel 1 707lt 10s 1 172lt 10s 535lt
Surgier, Antoine 2 774lt 1 905lt 869lt
Tallemant, Pierre et veuve Bardet 10 665lt 7 322lt 3 343lt
Tessereau, Abraham 1 284lt 882lt 402lt
Teuleron, Pierre 1 707lt 10s 1 163lt 10s 544lt
Thévénin, Jean 800lt 550lt 250lt
Thévénin, Paul 1 065lt 732lt 333lt
Verrier, François 640lt 441lt 199lt
Total 90 785lt 62 300lt 28 485lt
Source : BAC en ligne. Fonds du secrétariat d’État à la Marine et aux Colonies. Fonds dit des Colonies. Correspondance à l’arrivée en provenance des colonies. Canada. 1er avril 1651. COL C11A1/fol. 255-265v. Original. Archives d’outre-mer (France). Notaires Le Semelier et Le Cat, Paris.
Obligation de la Communauté des habitants à ses créanciers 1651

Extrait. Obligation par Jean Bourdon, procureur et commis général de la Communauté des habitants de Québec, à ses créanciers. 5 mai 1651. (Source : AD17. Notaire Pierre Teuleron. Liasse 3 E 1370bis, pièce 77)

Il est précisé que la somme de 28 485lt sera payée à Paris, deux mois après l’arrivée des navires à l’automne 1651. Le 5 mai[5], Jean Bourdon s’entend avec les créanciers à l’effet de rectifier la transaction du 1er avril afin qu’ils soient payés à La Rochelle, et non à Paris, deux mois après l’arrivée des navires Le Saint-Joseph et La Vierge.

Les préparatifs

Ce paiement semble avoir eu pour effet de rétablir la confiance pour un nouvel appel de fonds pour le prochain embarquement[6]. Ainsi, le 26 mai[7], le Conseil élargi la procuration de Bourdon en lui octroyant le pouvoir d’emprunter à la grosse aventure les montants nécessaires pour payer les marchandises qu’il chargera pour la Communauté des habitants dans les navires Le Saint-Joseph et La Vierge.

Comme les marchands de Rouen ne sont pas au rendez-vous, c’est avec ceux de La Rochelle que Bourdon organise cet embarquement. Le 28 mai, il donne l’exclusivité aux marchands rochelais Samuel Pagez et Jean Béraudin de la vente de tous les castors qui se trouveront dans le magasin de Québec au départ des navires à l’automne 1651 : 9lt la livre de castor moitié gras et moitié maigre, 6lt la livre de castor moitié veule et moitié maigre et 5lt la livre de castor tout maigre, le tout au poids de Québec[8].

1651_intitule_obligationEntre le 15 mai et le 15 juillet, Jean Bourdon passe 29 contrats d’emprunt (à 30 % de profit) devant le notaire Pierre Teuleron (voir tableau) totalisant 57 204 livres 12 sols 6 deniers. Selon Marcel Delafosse[9], d’autres obligations ont été rédigées par le notaire Samuel Peronneau[10] concernant le navire Le Passemoy et qu’au total les créanciers rochelais étaient au moins 47, comptant parmi eux petits et gros marchands, catholiques et protestants.

Obligations à la grosse aventure entre Jean Bourdon,

procureur de la Communauté des habitants de Québec,

et plusieurs créanciers de La Rochelle.

Compilation effectuée par Guy Perron (décembre 2016)
Date Créanciers Le Passemoy Le Saint-Joseph La Vierge
15 mai Gédéon Théroulde 2 621lt 4s 6d
31 mai Daniel Gilles 1 000lt
2 juin Jean Béraudin 15 000lt
9 juin Henri Tersmitte 2 000lt
14 juin Jean Garos 1 000lt 1 000lt
14 juin Paul Leboîteux 1 400lt
16 juin Guillaume Vanderplaten 1 200lt
19 juin Isaac Auboineau 800lt
19 juin David Delacroix 2 000lt
20 juin Jeanne Delagrange 2 800lt
20 juin Pierre Regnault 2 300lt
22 juin Guillaume Lee 1 011lt
23 juin Simon Guerry 1 550lt
27 juin Christophe Picqueray 1 200lt
28 juin Jacques Duhamel et Pierre Lebreton 1 000lt
28 juin Jacques Pepin 3000lt
6 juillet Jacob Gyblant 700lt
6 juillet Jacob Gyblant 1 400lt
8 juillet Richard Trante 2 000lt
10 juillet Étienne Moreau 250lt
11 juillet Olivier Papineau 1 750lt
12 juillet Jean Duc 300lt
13 juillet Robert Collinet le jeune 800lt
13 juillet Auger Duchanin 2 000lt
13 juillet Antoine Grignon 2 620lt
13 juillet Mathurin Morisset 260lt
14 juillet Jacques Mousnier 719lt 13s
14 juillet Jean Romain 522lt 15s
15 juillet Antoine Grignon et Pierre Vota 3 000lt
Sous total 1 700lt 55 504lt 12s 6d
Source : AD17. Notaire Pierre Teuleron. Liasse 3 E 1370bis.
Jacques Jamonneau

600lt

Total

1 700lt

56 104lt 12s 6d

À ces 29 obligations connues, il faut en rajouter une trentième (non connue) : celle du marchand rochelais Jacques Jamonneau. Dans l’extrait des dettes à la grosse aventure qui lui sont dues, le 1er octobre 1652[11], Jamonneau mentionne que la Compagnie de Canada lui doit 300lt sur le navire La Vierge et 300lt sur le navire Le Saint-Joseph par obligation de Jean Bourdon, leur commis général. Notons que dans l’inventaire après décès de Jamonneau, du 4 décembre 1656[12], il est écrit à la cote D « Item quatre mémoires non signés concernant ce qui est dû audit feu [Jamonneau] par la Compagnie de Canada ».

Le départ

Quatre navires partent de La Rochelle pour le compte de la Communauté des habitants. Ils sont :

  • Le Passemoy (500 tx), de La Rochelle (capitaine Arnault Rocusen Pasmoy), frété par la Communauté des habitants;
  • Le Petit Saint-Jean (70 tx), de La Rochelle (capitaine René Boutin), frété par la Communauté des habitants;
  • Le Saint-Joseph (350 tx), de La Rochelle (capitaine Jean Boucher), frété par la Communauté des habitants;
  • La Vierge (320 tx), de La Rochelle (capitaine Pierre Boileau), frété par la Communauté des habitants.
Caractéristiques des navires composant la flotte de 1651 à destination de Québec. (Source : Collection Guy Perron)

Caractéristiques des navires composant la flotte de 1651 à destination de Québec.
(Source : Collection Guy Perron)

Le retour

Le navire Le Petit Saint-Jean est le premier de la flotte à atteindre Québec, à 8 heures, le soir du 18 août. Il repart un mois plus tard, le 16 septembre. Le navire Le Passemoy atteint Gaspé le 8 septembre, puis il est à Tadoussac le 16 septembre.

À Québec, le 13 octobre, « arriva la flotte de 3 navires, le Saint-Joseph, La Vierge et un troisième navire hollandais (Le Passemoy). » La veille au soir, le Père Lallemant « était venu prendre les ordres et savoir ce qui se ferait, les navires étant demeurés à l’ancre derrière la pointe de Lauzon, qui le lendemain matin parurent sous voile et prirent port sur les 7 heures du matin[13]. »

Le 5 novembre, le navire Le Passemoy quitte Québec. Cependant, on y retarde le départ des navires Le Saint-Joseph et La Vierge pour attendre l’arrivée de la frégate de Montréal qui doit rapporter les castors. Partie le 8, elle arrive à Québec que le 23 novembre[14]. Mais les navires avaient déjà quitté la rade de Québec le 17 novembre : « jamais aucuns vaisseaux n’étaient sortis si tard de ces contrées : pas un des habitants ne s’est voulu embarquer, ni pour ses affaires particulières, ni pour les publiques, craignant les glaces du grand fleuve Saint-Laurent, et les tempêtes de la mer[15]. »

Sur les quatre navires revenant du Canada à la fin de 1651, La Vierge s’échoue aux Açores, Le Saint-Joseph est confisqué à son arrivée à La Rochelle par le gouverneur rebelle du Daugnon, Le Passemoy et Le Petit Saint-Jean arrivent à bon port, mais avec de biens maigres cargaisons, puisque les six poinçons de castors embarqués dans le navire Le Passemoy ne produisent que 10 326lt.

Selon une sentence rendue à Rouen, le 20 septembre 1655, on apprend que 132 359lt 17s ont été empruntés sur les navires Le Saint-Joseph et La Vierge en 1651. Il faut comprendre qu’il s’agit vraisemblablement du total des obligations et non pas seulement de celles passées à La Rochelle. La Cour consulaire réduit le montant à 81 480lt payables fin 1657 et fin 1658[16]. Ces clauses ne sont pas respectées, car les créanciers rochelais de la Communauté des habitants nomment des procureurs en 1673 pour se faire rembourser !

Ainsi, la tentative de la Communauté de Québec pour assurer elle-même son ravitaillement (ce terme étant entendu dans son sens large) s’était soldé par un échec : les pelleteries de retour n’avaient pas suffi à payer les marchandises sur lesquelles, il est vrai, les fournisseurs rochelais prétendaient faire de copieux bénéfices.

Marcel Delafosse[17]

 


[1] Lionel Laberge, Rouen et le commerce du Canada de 1650 à 1670, L’Ange-Gardien, Éditions Bois-Lotinville, 1972, p. 14.
[2] Loc. cit.
[3] AD17. Notaire Pierre Teuleron. Liasse 3 E 1370bis. 29 octobre 1650.
[4] BAC en ligne. Fonds du secrétariat d’État à la Marine et aux Colonies. Fonds dit des Clonies. Correspondance à l’arrivée en provenance des colonies. Canada. 1er avril 1651. COL C11A1/fol. 255-265v. Original. Archives d’outre-mer (France). Notaires Le Semelier et Le Cat, Paris. L’association des notaires Philippe Le Cat et Jean Le Semelier dura jusqu’à ce que Le Cat se retire de la profession en 1662. Marie-Françoise Limon, Les notaires au Châtelet de Paris sous le règne de Louis XIV : étude institutionnelle et sociale, Toulouse, Presses de l’Université du Mirail, 1992, p. 193-194.
[5] AD17. Notaire Pierre Teuleron. Liasse 3 E 137bis, pièce 77. 5 mai 1651.
[6] Marcel Delafosse. « La Rochelle et le Canada au XVIIe siècle » dans RHAF, vol. 4, no 4, 1951, p. 477.
[7] Marcel Delafosse. « La Communauté des habitants de la Nouvelle-France » dans RHAF, vol. 5, no 1, 1951, p. 120.
[8] AD17. Notaire Pierre Teuleron. Liasse 3 E 1370bis, pièce 79. 28 mai 1651.
[9] Marcel Delafosse, op. cit., p. 477.
[10] Des minutes du notaire Samuel Peronneau, il ne subsiste que quelques pièces de l’année 1644.
[11] AD17. Notaire Jean Michelon. Liasse 3 E 2319. 1er octobre 1652.
[12] AD17. Notaire Jean Michelon. Liasse 3 E 2319. 4 décembre 1656.
[13] Abbés Laverdière et Casgrain, Le Journal des Jésuites, Québec, Léger Brousseau, 1871, p. 162-163.
[14] Louise Laberge, op. cit., p. 18.
[15] Lettre de Martin de Lyonne, 27 décembre 1651, La Rochelle. Relations des Jésuites, Québec, Augustin-Côté éditeur, vol. 1, 1858, p. 29.
[16] Marcel Delafosse, op. cit., p. 478.
[17] Loc. cit.

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Catégories :Canada, Expéditions de navires, France, HISTOIRE, La Rochelle, Nouvelle-France, Québec

6 réponses

  1. Super recherche interestante … Merci ….

  2. J’aime bien vous lire, c’est tres enrichissant comme informations…

  3. On peut penser que la planche á dessein est passé de date, comme on peut croire que l´essentiel de nos recherches a déjá été écrit. On se rend compte finalement que d´autres ont aussi des mots á dire, ce ces mots sont loin d´être vains. Merci sincére. A. B./

  4. Toujours extrêmement instructif.J’apprécie vos articles.

  5. merci pour toutes ces informations sur nos ancêtres, c,est très apprécié.

  6. merci pour votre recherche

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