Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

135 – L’expédition du navire La Fortune Blanche pour le Canada en 1666

La flotte de 1666 à destination de Québec est composée de neuf navires, dont au moins cinq sont frétés par le marchand rochelais Pierre Gaigneur. Le navire La Fortune Blanche est l’un de ceux-là. expédition_blogue

Les préparatifs

Dans l’après-midi du 27 mai 1666[1], un contrat de charte-partie[2] intervient entre Claessen Derick, « maître près Dieu » du navire La Fortune Blanche (200 tx), d’Amsterdam (Hollande), et Pierre Gaigneur pour la location et l’affrètement de son navire pour une expédition à Québec. C’est Paul Walraven, marchand de La Rochelle, qui sert d’interprète au maître, car il parle et entend les langues française et flamande.

Signature de Claessen Derick. 1666.

Signature de Claessen Derick. 1666.

Le maître déclare que son navire est bien étanche et muni de ses voiles, câbles, ancres, cordages et autres ustensiles servant à sa navigation pour faire le voyage du port de La Rochelle à Québec, en Nouvelle-France.

L’affrètement du navire La Fortune Blanche est fait pour la somme de 1 150lt par mois pour au moins cinq mois d’expédition. Le premier mois sera payé à l’avance par Gaigneur afin de faire faire les réparations nécessaires, de même que 150lt octroyées pour le chapeau[3] du maître. Les avaries seront payées aux us et coutumes de la mer.

Le contrat commencera dix jours après que le navire sera en mesure de recevoir sa charge et finira quinze jours après son retour à La Rochelle. Gaigneur pourra utiliser le navire, tant à l’aller qu’au retour, jusqu’à son entière charge « de pesanteur ou dénombrement de telles marchandises et passagers » qu’il lui plaira.

Extrait. Contrat de charte-partie pour l’expédition du navire La Fortune Blanche à Québec. 27 mai 1666. (Source : AD17. Notaire Pierre Teuleron. R 3E1304, fol. 93v)

Extrait. Contrat de charte-partie pour l’expédition du navire La Fortune Blanche à Québec. 27 mai 1666.
(Source : AD17. Notaire Pierre Teuleron. 3E1304, fol. 93v)

Pierre Gaigneur sera tenu de monter l’équipage du navire à ses frais et de fournir les victuailles nécessaires. Il est précisé que Claessen Derick fera partie du voyage avec son garçon qui sera nourri comme un membre de l’équipage sans que Gaigneur soit tenu de lui verser de salaire. Aussi, n’en déplaise au capitaine, le maître « mangera et couchera dans la chambre du navire avec le capitaine ».

Le navire étant dans ses derniers préparatifs, Claessen Derick reçoit la somme de 1 200lt promise par Gaigneur[4]. Ce montant représente le premier mois de location (1 150lt) et le chapeau du maître (50lt). Ce dernier n’était-il pas de 150lt ?

Aucun document n’a été découvert concernant l’institution de Vincent de Neuville à titre de capitaine du navire.

Le départ

Le navire La Fortune Blanche quitte le port de La Rochelle le 1er juillet. Il arrive à Québec le mardi 5 octobre, après trois mois et cinq jours de navigation !

De l’équipage, nous connaissons :

  • Vincent de Neuville, capitaine
  • Pierre Pauvel, pilote
  • Nicolas Desray, contremaître
  • Jacques Valmy, maître-valet
  • Jean Durivaux, chirurgien
  • François Hardy, charpentier
  • Simon Pirou, de l’île d’Yeu

Des passagers, nous connaissons :

  • Claessen Derick, maître, et son garçon
  • Jean Richet, du Havre de Grâce

Les neuf navires de 1666 à destination de Québec partent de La Rochelle. Ils sont :

  • L’Amitié (50 tx), de La Rochelle (capitaine Nicolas Graton), frétée par Jean de Lamothe;
  • La Catherine (100 tx), de La Rochelle (capitaine Tharé Chaillaud), frétée par Pierre Gaigneur;
  • La Fortune Blanche (200 tx), d’Amsterdam (capitaine Vincent de Neuville), frété à La Rochelle par Pierre Gaigneur;
  • Le Moulin d’Or (200 tx), de La Rochelle (capitaine Jean Jamain);
  • L’Orange (250 tx), de La Rochelle (capitaine Raymond);
  • La Paix (160 tx), de La Rochelle (capitaine Mathurin Fory), frété par Pierre Gaigneur ;
  • Le Paon (200 tx), de La Rochelle (capitaine André Chaviteau), frété par Pierre Gaigneur ;
  • Le Saint-Jean-Baptiste, de Dieppe (capitaine Pierre Fillye), frété à La Rochelle par Charles Aubert de La Chesnaye;
  • Le Saint-Joseph (300 tx), de La Rochelle (capitaine Jean Tadourneau), fréré par Pierre Gaigneur.
Caractéristiques des navires composant la flotte de 1666 à destination de Québec. (Source : Collection Guy Perron)

Caractéristiques des navires composant la flotte de 1666 à destination de Québec.
(Source : Collection Guy Perron)

Le mauvais temps s’acharne sur le navire tout au long de son trajet, si bien qu’il arrive à la rivière de Tadoussac que le 14 septembre !

La capitaine y perd quatre hommes, soit deux membres de son équipage et deux passagers. Ils sont : Simon Pirou, de l’île d’Yeu, et Jean Durivaux, chirurgien, et Jean Richet et un autre passager embarqué à Percé. Des quatre hommes, un est tué par les Iroquois et les trois autres sont emmenés par eux « on ne sait pas où » ! De plus, les Iroquois en profitent pour détruire le bateau du navire. tadoussac

Partie du grand Fleuve de St Laurens depuis Quebec jusqu'à Tadoussac. (Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE SH 18 PF 126 DIV 2 P 11. Gallica)

Partie du grand Fleuve de St Laurens depuis Quebec jusqu’à Tadoussac.
(Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE SH 18 PF 126 DIV 2 P 11. Gallica)

quebec

Continuant sa route, à environ 18 lieues de Québec (vers Baie Saint-Paul), le navire mouille l’ancre en attendant la marée. Un grand vent se lève l’obligeant à mouiller ses deux ancres. Malgré tout, le navire est poussé de plus en plus vers la côte à 2,5 brasses d’eau de « pleine mer ». Craignant que le navire ne soit poussé davantage sur la côte, l’équipage est contraint de couper un câble d’une ancre afin de retirer l’autre.

Rendu à la hauteur de l’île d’Orléans, à quatre lieues de Québec, le navire est ingouvernable ! Une partie du sel est perdu à cause de l’eau qui déborde de tous les côtés. Le navire La Fortune Blanche échoue sur la côte car il est incapable de pouvoir virer « vent devant, ni vent derrière » et ce, même si huit hommes sont à bord de la chaloupe pour tenter de faire virer leur navire… qui est rempli jusqu’à cinq pieds d’eau ! Afin d’alléger son navire pour se rendre à Québec, le capitaine doit décharger quelques marchandises sur les lieux.

Extrait. Arrivée du navire La Fortune Blanche dans le journal des Jésuites. 5 octobre 1666. (Source : Abbés Laverdière et Casgrain, Le Journal des Jésuites, Québec, Léger Brousseau, 1871, p. 350)

Extrait. Arrivée du navire La Fortune Blanche dans le journal des Jésuites. 5 octobre 1666.
(Source : Abbés Laverdière et Casgrain, Le Journal des Jésuites, Québec, Léger Brousseau, 1871, p. 350)

Enfin ! Il arrive à Québec le 5 octobre. L’épopée de La Fortune Blanche est racontée dans le journal des Jésuites…

En déchargeant son navire, le capitaine s’aperçoit qu’il manque une balle de marchandises qui faisait partie des douze balles portées au connaissement[5] qu’il a signé à son départ. Il s’interroge du fait qu’elle soit demeurée à La Rochelle dans l’entrepôt du marchand Gaigneur. À cet effet, de Neuville admet avoir signé le connaissement sans avoir examiné si toutes les marchandises ont été transportées à bord de son navire !

Le retour

Le navire du capitaine de Neuville demeure à Québec pendant 40 jours. Chargé de quelques pelleteries et de trois chaloupées de sel (pour la pêche), le navire La Fortune Blanche largue les amarres, le 14 novembre, pour retourner en France.

Faisant sa route vers La Rochelle, le navire s’arrête sur le Grand Banc pour y faire « quelques pêches ». Mais un certain Flamand, qui est à bord, s’y oppose fortement (est-ce Claessen Derick ?). Muni d’une hache, il transperce les barils et démoli les échafauds. Par la suite, il se querelle, puis se bat avec le capitaine qui le retient pour l’empêcher de faire d’autres dégâts.

Quoiqu’il en soit, le navire prend beaucoup d’eau. Le mauvais temps l’oblige à continuer sa route. Il arrive enfin sur les côtes de La Rochelle, le samedi 11 décembre, « après avoir beaucoup souffert et couru de grands risques à cause des voies d’eau et coups de mer qu’il a reçu ».

Six jours plus tard[6], le capitaine de Neuville et quatre membres de son équipage (Desray, Hardy, Pauvel et Valmy) se présentent devant l’Amirauté de La Rochelle pour faire état des événements survenus pendant le voyage de La Fortune Blanche.

Ce rapport est intéressant puisqu’il expose une escale du navire à Percé, une rencontre avec les « sauvages Iroquois » et la perte de quatre hommes à Tadoussac, un capitaine qui ne valide pas l’inventaire des marchandises chargées à bord de son navire avec un connaissement qu’il semble avoir signé « à l’aveugle », etc. D’ailleurs, on perd toute trace de Vincent de Neuville comme capitaine par la suite.

Extrait. Rapport de voyage du navire La Fortune Blanche pour Québec. 17 décembre 1666. (Source : AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5667, fol. 175 (anciennement pièce 119)

Extrait. Rapport de voyage du navire La Fortune Blanche pour Québec. 17 décembre 1666.
(Source : AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5667, fol. 175 (anciennement pièce 119)

 


[1] AD17. Notaire Pierre Teuleron. 3E1304, fol. 93v. 27 mai 1666.
[2] Une charte-partie est un acte constituant un contrat conclu de gré à gré entre un fréteur et un affréteur, dans lequel le fréteur met à disposition de l’affréteur un  navire. Le nom vient de ce que le document était établi en deux exemplaires que l’on découpait par le milieu pour en remettre deux moitiés à chaque partie. Mémoire d’un port. La Rochelle et l’Atlantique XVIe-XIXe siècle. Musée du Nouveau Monde, La Rochelle, 1985, p. 25.
[3] Gratification accordée par convention au capitaine d’un navire.
[4] AD17. Notaire Pierre Teuleron. 3E1304, fol. 93v. 28 juin 1666.
[5] Déclaration contenant un état des marchandises chargées sur un navire, le nom de ceux à qui elles appartiennent, l’indication des lieux où on les porte, et le prix du fret. Tous les connaissements sont signés par le capitaine et par l’armateur.
[6] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5667, fol. 175 (anciennement pièce 119). 17 décembre 1666.

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Catégories :Expéditions de navires, France, La Rochelle, Nouvelle-France, Percé, Québec

2 réponses

  1. Humeur de dame nature et d’un certain passager,
    pas de tout repos.

    Beaucoup de choses à apprendre sur cette traversée
    et l’hostilité de l’environnement !

    Merci Guy
    PS

    La calicraphie est plus que belle, étonnante.

  2. Euh
    Calligraphie
    C’est mieux !

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