Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

131 – La démolition des tours de La Rochelle en 1652

En juin dernier, aux archives municipales de La Rochelle, un document de 1652 a piqué ma curiosité. Il s’agit d’une requête des syndics des habitants de la ville pour demander au Roi le « rasement » des tours Saint-Nicolas, de la Chaîne et de la Lanterne.

Revivons les événements qui sont à l’origine de cette funeste proposition.

Les acteurs sont :

  • Louis Foucault de Saint-Germain, comte du Daugnon (c.1616-1659), vice-amiral de France;
  • Benjamin de la Rochefoucauld, baron d’Estissac, lieutenant-général des armées du roi;
  • De Besse, lieutenant
  • Henri de Lorraine, comte d’Harcourt (1601-1666), gentilhomme et militaire français;
  • les habitants de La Rochelle (catholiques et protestants).

En 1646, le comte du Daugnon, profitant de la faiblesse du pouvoir royal, s’intronise dans le gouvernement de l’Aunis à la suite du décès du duc de Brézé, gouverneur de La Rochelle. Embrassant la cause de Condé contre le Roi, il s’arroge un pouvoir despotique et se forme une armée et une escadre avec le produit des impôts et des salines[1].

À cette époque, La Rochelle est démantelée. Pour du Daugnon, les tours Saint-Nicolas, de la Chaîne et de la Lanterne sont des points où il pourrait à la fois dominer la ville et résister aux attaques extérieures. De mai 1650 à septembre 1651, il fait entreprendre de sérieux travaux qui inquiètent les habitants[2].

Coupes, profils et élévation des tours de la Chaîne et Saint-Nicolas. (Source : Claude Masse, Recueil des plans de La Rochelle, La Rochelle, éditions Rupella, 1979, feuille 53)

Coupes, profils et élévation des tours de la Chaîne (gauche) et Saint-Nicolas (droite).
(Source : Claude Masse, Recueil des plans de La Rochelle, La Rochelle, éditions Rupella, 1979, feuille 53)

Les Rochelais ne s’opposent pas à ces changements, écrit Delayant, mais disent tout haut qu’ils veulent rester fidèles au Roi. Dissimulant son ressentiment envers eux, du Daugnon hâte ses préparatifs militaires. Il met dans les tours des soldats suisses et des officiers en qui il a confiance[3].

En octobre 1651, craignant d’être incommodé par le canon que l’on pourrait placer sur les clochers de Saint-Barthelémy et de Saint-Sauveur, du Daugnon en fait rompre les voûtes supérieures, les planchers et charpente et aussi les escaliers[4].

La ville est ouverte de tous côtés, les tours sont au pouvoir du comte du Daugnon, ses canons prêts à mettre les maisons des habitants en poudre. Des navires sont en mer et de nombreuses troupes entourent la ville[5]. Mais, ce n’est pas connaître les Rochelais, vingt-trois ans seulement après le Grand Siège, qui sont des gens trop aguerris pour que la peur arrête leur dessein pour la cause royale[6].

Profitant de l’absence de du Daugnon, parti rejoindre le prince de Condé à Bordeaux, les Rochelais se préparent à déjouer les projets du tyran. Ils ne veulent être ni les complices, ni les victimes. En novembre, neuf députés, choisis dans le corps de ville, sont envoyés vers le Roi à Poitiers pour manifester leur fidélité. Le Roi leur promet qu’ils seront récompensés[7].

Promesse tenue ! Le 10 novembre, le baron d’Estissac arrive à La Rochelle avec quatre compagnies des gardes et près de trois cents gentilshommes du Poitou et d’Aunis. Il est salué par des cris enthousiastes de vive le Roi[8].

En partant pour Bordeaux, du Daugnon avait laissé le commandement des tours à son lieutenant, De Besse, qui doit se défendre contre les troupes royales et les milices de la ville.

La tour de la Lanterne. Sans date. (Source : René Bergevin, éditeur, La Rochelle. http://christiande.jimdo.com)

La tour de la Lanterne. Sans date.
(Source : René Bergevin, éditeur, La Rochelle. http://christiande.jimdo.com)

Le 15 novembre, treize soldats gardant la tour de la Lanterne apprennent qu’elle est minée. Ils se rendent à la discrétion du lieutenant De Besse. Rendu maître de cette tour, d’Estissac songe à s’emparer de celle de la Chaîne. Dans la nuit du 19 au 20 novembre, les soldats des gardes et quelques habitants avec eux rompent la barrière, enfoncent la première porte de la galerie, gagnent le premier pont, l’abattent. Saisis de frayeur par un mineur qui se fait entendre au pied de la tour, les soldats de De Besse abandonnent la tour de la Chaîne et traversent le chenal à la nage pour se réfugier dans celle de Saint-Nicolas. Mais en la quittant, ils mettent le feu aux poudres et aux artifices[9]. L’explosion enlève le comble, les mâchicoulis, la galerie et plusieurs toises du haut de la tour.

Le lieutenant De Besse réunit toutes ses forces dans la tour Saint-Nicolas qu’il défendra du 19 au 25 novembre, jour où le comte d’Harcourt, arrive à La Rochelle et le fait sommer de se rendre. De Besse refuse, l’attaque devient plus pressante et, le 28… deux hommes sortent de la tour pour se rendre[10]. D’Harcourt leur déclare qu’il ne peut racheter leur vie que par la mort de leur chef.

Plan de la tour Saint-Nicolas. (Source : Claude Masse, Recueil des plans de La Rochelle, La Rochelle, éditions Rupella, 1979, feuille 52)

Plan de la tour Saint-Nicolas.
(Source : Claude Masse, Recueil des plans de La Rochelle, La Rochelle, éditions Rupella, 1979, feuille 52)

Cet arrêt de mort contre De Besse est accepté et exécuté par ses propres soldats. Pour échapper à leurs coups, écrit Delayant, De Besse se précipite du haut de la tour dans le fossé; dans sa chute, il s’accroche à une échelle, où il reste suspendu quelques instants, implorant une pitié qu’on ne lui promit même pas; enfin il tombe. De Besse est achevé par les soldats des gardes et par un bourgeois, Michel Bigotteau, qui le perce d’un coup d’épée « je ne sçay s’il le faisoit par haine, ou si touché de pitié, le croyant encore vivant, il voulu l’empêcher de languir[11]».

Les portes de la tour Saint-Nicolas s’ouvrent aux troupes royales. Un Te Deum est chanté, le même jour, dans le Grand Temple.

Pour récompenser les Rochelais de leur fidélité et du service rendu en déjouant les projets du comte du Daugnon, Louis XIV leur fait une remise de quatre années de subsides arriérés et réduit de 24 000 à 10 000 livres la somme qu’ils payaient annuellement à l’État[12]. Enfin, la cour conféra des lettres d’anoblissement à huit des députés rochelais (dont trois protestants)[13].

À La Rochelle, catholiques et protestants ont donné des preuves de leur dévouement au Roi et de leur courage pour réprimer la tentative faite par le comte du Daugnon.

Deux députés du conseil de guerre rochelais sont envoyés pour demander au Roi le rasement de la tour et du fort de Saint-Nicolas « deux tanières de brigands ne pouvant qu’être nuisibles à la ville[14] ». En effet, si les tours ne sont plus dans leurs mains, elles paraissent un danger aux yeux des Rochelais.

Le 14 juin 1652, le Conseil de la direction des affaires publiques de La Rochelle presse les nommés Drouault et Chauvet, deux des syndics des habitants, d’être prêts à partir pour obtenir une ordonnance de 1 500 livres du receveur des deniers d’octroi pour les frais du « rasement des tours »[15].

Requête du syndic des habitants de La Rochelle pour le rasement des tours. 6 juillet 1652. (Source : AM17. DDARCHANC69. Divers travaux. 1652)

Requête du syndic des habitants de La Rochelle pour le rasement des tours. 6 juillet 1652.
(Source : AM17. DDARCHANC69. Divers travaux. 1652)

Avec cette autorisation de la Direction des affaires publiques en main, les syndics des habitants de la ville requièrent devant la Cour de la police, le 6 juillet suivant[16], qu’il soit ordonné au receveur des deniers d’octroi de leur remettre la somme de 1 500 livres pour « la démolition du fort ou réduit attaché à la tour Saint-Nicolas et le rasement de cette tour ainsi que celles de la Chaîne et de la Lanterne…. et pour autres affaires concernant le bien de la ville. »

L’ordonnance du procureur du roi, datée du 10 juillet, réduit ce montant à 1 200 livres pour être les deniers « employés aux affaires et nécessités publiques de cette ville » sans qu’il soit fait mention du rasement des tours !

Les tours de la Chaîne et Saint-Nicolas peu avant leur restauration. 1873. (Source : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b12000872/f1.item)

Les tours de la Chaîne et Saint-Nicolas peu avant leur restauration. 1873.
(Source : http://gallica.bnf.fr/ark:/12148/btv1b12000872/f1.item)

(Source : René Bergevin, éditeur, La Rochelle. Collection Jean-François Paboul)

(Source : René Bergevin, éditeur, La Rochelle. Collection Jean-François Paboul)

(Source : René Bergevin, éditeur, La Rochelle. http://christiande.jimdo.com )

(Source : René Bergevin, éditeur, La Rochelle. http://christiande.jimdo.com )

La tour de la Chaîne pendant sa restauration au début du XXe siècle.

Le roi refuse de faire démolir la tour Saint-Nicolas et l’incorpore au domaine militaire. Après son explosion, la tour de la Chaîne reste à ciel ouvert pendant trois cents ans, puis elle est restaurée au début du XXe siècle. La tour de la Lanterne est intégrée à la nouvelle enceinte de 1689.

Les tours médiévales du vieux port de La Rochelle sont emblématiques. Elles se dressent face à l’océan depuis des siècles.

Les tours de la Lanterne, de la Chaîne et Saint-Nicolas. 2015. (Source : Collection Guy Perron)

Les tours de la Lanterne, de la Chaîne et Saint-Nicolas. Mai 2015.
(Source : Collection Guy Perron)


[1] J.-B.-E. Jourdan, Éphémérides historiques de La Rochelle, La Rochelle, A. Siret, premier volume, 1861, p. 374.
[2] Des maisons situées au pied de la tour de la Chaîne sont abattues; la tour est isolée par des ponts levis, défendue par des murs et des contre-murs. Pour la tour Saint-Nicolas, des ponts sont rompus, un pan de mur de quarante pieds est abattu, permettant de l’entourer d’eau complètement. La galerie à créneaux qui règne autour est rompue et rasée, la plate-forme est garnie de canons. Léopold Delayant, Histoire des Rochelais, La Rochelle, A. Siret, deuxième volume, 1870, p. 102.
[3] Ibid., p. 103.
[4] J.-B.-E. Jourdan, op. cit., p. 376.
[5] Ibid., p. 423.
[6] Léopold Delayant, op. cit., p. 104.
[7] J.-B.-E. Jourdan, op. cit., p. 423.
[8] Ibid., p. 437.
[9] Ibid., p. 444.
[10] Léopold Delayant, op. cit., p. 104-105.
[11] M. L. De Richemond, M. L. « Les anoblissements à La Rochelle après la répression de la Fronde » dans Recueil de la Commission des arts et monuments historiques de la Charente-Maritime, Saintes, 1889, 3e série, tome III, p. 48.
[12] J.-B.-E. Jourdain, op. cit., p. 476.
[13] M. L. De Richemond, op. cit., p. 36.
[14] Ibid., p. 48.
[15] Extrait des registres du Conseil de direction des affaires publiques de La Rochelle. 14 juin 1652. AM17. DDARCHANC69.
[16] Requête des syndics des habitants de La Rochelle pour le rasement des tours. 6 juillet 1652. AM17. DDARCHANC69.

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Catégories :ARCHIVES (Dépouillement), France, HISTOIRE, La Rochelle

5 réponses

  1. Quelle histoire. Que de magouille et de guerres de pouvoir. Comme à toute les époques il y a quelques personnes éclairées qui sauvent la mise. Vos articles sont passionnants. Merci. On ne voient plus les tours du même oeil.

  2. PASSIONNANT ! Merci de partager avec forces détails cette histoire dans l’Histoire !

  3. Quelle belle découverte M. Perron ! Nous sommes privilégiés au Québec de vous compter parmi les généalogistes les plus aguerris. Je suis allée à La Rochelle en 1977 et 2007, mais je ne découvre cet événement qu’aujourd’hui. Félicitations et merci. Quelle belle trouvaille également que vos contrats d’engagements. Continuez à nous éblouir par vos recherches assidues et documentées, comme celles qui vous ont permis de gagner le prix Percy-Foy de la Société généalogiques canadienne-française en 2011.

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