Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

122 – La mort de Louise Gargotin (c.1637-1704), Fille du Roy de 1663

Le lundi 11 juillet 1701[1], Louise Gargotin comparaît devant le juge de Beaupré en compagnie de ses fils, Antoine et Jean, et son gendre Charles Godin (époux de Madeleine Perron) concernant l’héritage laissé par Daniel Perron dit Suire.louise_fdr_1663

Dans sa requête, elle dit « que depuis le décès dudit Le Suire, son mari, elle serait convolée en secondes noces avec le nommé Charles Alain, qui est aussi décédé il y a environ deux ans, lequel ayant beaucoup travaillé pour élever des enfants de son premier mariage n’en ayant eu aucun [vivant] dudit Alain, la communauté aurait été continuée jusqu’à l’année 1691, [alors] qu’elle fit partage avec les héritiers dudit défunt de tous les biens provenant tant de ladite première communauté que de celle dudit Alain, sans avoir égard à tout ce qui lui aurait pu revenir dudit Alain, son dernier mari, décédé sans hoirs; [à cet effet,] elle aurait partagé également et par moitié avec tous ses dits enfants dont chacun s’est tenu pour satisfait et content mais n’y ayant point d’acte de partage fait entre toutes les parties. »

Extrait du procès-verbal du 11 juillet 1701 du bailliage de Beaupré. (Source : Fonds Séminaire de Québec, Série SME4, Séminaire 20, no.7, p. 19)

Extrait du procès-verbal du 11 juillet 1701 du bailliage de Beaupré.
(Source : Fonds Séminaire de Québec, Série SME4, Séminaire 20, no.7, p. 19)

Et voici que maintenant elle apprend par la bouche de plusieurs personnes que quelques-uns de ses enfants veulent vendre la terre qui lui est restée de ce partage et que même certains contrats auraient déjà été passés, « ce qui l’a beaucoup surprise ne pouvant prévenir leur intention »[2].

Pour vivre en repos à l’âge où elle est, Louise requit donc que les partages restent comme ils ont été faits il y a plus de douze ans et que ses enfants soient condamnés à lui en passer contrat pour ensuite que chacun d’eux puisse disposer de ce qui lui appartient avec plus de sûreté. Et si des contrats ont déjà été passés, de ce qui lui appartient, qu’ils soient annulés « sauf le recours des acquéreurs contre qui ils aviseront bon être ».

Mais les enfants Perron ne l’entendent pas ainsi ! Ils répondent « que ladite Louise Gargotin, leur mère, n’a rien à la propriété des héritages dudit défunt leur père, son mari. […] Ils lui ont volontairement accordé la jouissance de la moitié desdits héritages sa vie durant seulement, pour la somme de 800 livres de douaire préfix à elle accordée par le contrat de mariage de leur dit défunt père et elle. »Extrait du contrat de mariage du 23 février 1664

En effet, le 23 février 1664[3], Daniel Perron dit Suire avantageait Louise Gargotin d’un douaire préfixé à la somme de 800lt. À la mort du mari, la veuve avait droit à son douaire qui était une pension viagère sur les biens « propres » de celui-ci. Cette pension était consentie à la femme, écrit Yves F. Zoltvany[4], pour la récompenser des soins et des peines qu’elle s’était donnés pour son ménage et pour l’aider à élever ses enfants.

Personne n’a troublé leur mère dans la jouissance de cette moitié, précisent les enfants Perron. Et que si quelques-uns d’entre eux ont vendu leurs droits successifs par des contrats qu’ils ont faits « cela n’a pas préjudicié à leur mère puisqu’elle est toujours jouissante et le sera sa vie durant des biens dudit défunt son mari ».

Et si elle se prétend propriétaire de la moitié des héritages pour en disposer comme elle le dit à sa volonté et en faveur de qui elle le voudra, les enfants demandent qu’elle leur montre ses titres de propriété et son contrat de mariage avec tous les autres papiers de la succession de défunt leur père, pour ensuite en passer acte de partage si nécessaire. Le juge de Beaupré ordonne à la veuve de communiquer ses papiers à ses enfants et aux parties de mettre par écrit leurs demandes et leurs défenses. On ne connaît pas la suite de ce procès[5].

Il faut croire que le tout est rentré dans l’ordre puisque Louise va finir ses jours dans la maison de son fils aîné, Antoine. Après une maladie qui a duré près de six semaines[6], elle meurt entre le 7 février (testament) et le 20 mai (inventaire) 1704 âgée d’environ 67 ans[7]. Comme c’est le cas pour Daniel, la sépulture de Louise n’a pas été enregistrée dans les registres paroissiaux de L’Ange-Gardien.
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 IN MEMORIAM

GARGOTIN, Louise (c.1637-1704). À L’Ange-Gardien, au printemps 1704, à l’âge d’environ 67 ans, est décédée paisiblement et entourée des siens, après une courte maladie, Louise Gargotin veuve en premières noces de Daniel Perron dit Suire et en secondes noces de Charles-Louis Alain. Elle était une Fille du Roy de 1663. Elle laisse dans le deuil ses enfants Antoine (Jeanne Tremblay) et leurs 4 enfants, Marie (Louis Tremblay) et leurs 6 enfants, Madeleine (Charles Godin) et leurs 9 enfants, Jean (Anne Godin) et leurs 3 enfants, et Anne (feu Joseph Graton) et leurs 3 enfants. La dépouille sera exposée dans la maison d’Antoine Perron, avenue Royale, L’Ange-Gardien. La famille sera présente pour recevoir les condoléances. Des dons à la Société d’histoire des Filles du Roy seraient grandement appréciés.

Enfants de Louise Gargotin (Source : Collection Guy Perron)

Enfants de Louise Gargotin
(Source : Collection Guy Perron)

La succession Gargotin

Dans son testament, Louise déclare avoir fait quelques legs pieux pour le repos de son âme ainsi qu’à la fabrique de L’Ange-Gardien et veut que ses dettes soient entièrement payées. L’exécuteur testamentaire de Louise, Mathurin Huot, fait l’inventaire de son peu de biens pour les faire vendre en la manière ordinaire. Cependant, cette vente ne suffit pas pour payer les dettes de la défunte Gargotin, laquelle a laissé cinq héritiers qui ont partagé les immeubles [terres] de sa succession sans se mettre en peine de le décharger des dettes. C’est pourquoi, le 16 juin 1704, Huot se rend chez Antoine Perron pour procéder au règlement des dettes de la succession Gargotin[8].

Par ce règlement, il paraît que les dettes de la succession, non compris les legs de son âme et les frais funéraires, se montent à 112lt 10s selon le juge de Beaupré : soit 94lt 10s dus à Antoine Perron pour les dépenses qu’il a fait pour sa mère lors de sa dernière maladie et pour les soins que lui a donné Jean Gaboury, et 18lt pour frais de justice (testament, inventaire, salaire de l’exécuteur testamentaire, greffier, etc.). La dette de 112lt 10s est répartie entre les cinq héritiers Perron. Il en est de même pour celle de 55lt, restant d’une dette de 91lt 10s due à Claude Charron (ou ses héritiers) depuis 1668[9] !

Lors de l’inventaire, Jean Perron mentionne qu’il a entre ses mains deux bœufs, âgés de sept à huit ans, appartenant à sa mère ainsi que des attirailles de charrue (soc, chaîne, coutre, cheville de fer, paire de « rouelles »), un croc à fumier et une paire de courroie à bœuf. Il lui doit aussi la somme de 32lt. Le fils aîné, Antoine, doit 30lt à sa mère pour la rente d’une vache.

C’est ainsi que la lumière s’éteint sur l’existence de mon aïeule, Louise Gargotin, Fille du Roy de 1663. Un patronyme que l’on a féminisé en « Gargotine » qui lui sied si bien. De Thairé d’Aunis à Québec puis L’Ange-Gardien, Louise a su faire son chemin pendant 40 ans en Nouvelle-France. Sa descendance continue ce chemin…

Par une initiative de l’Association des familles Perron d’Amérique et de la mairie de Thairé d’Aunis, Louise revivra sous peu… !

(Source : Collection Guy Perron)

(Source : Collection Guy Perron)

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Répartition des héritages

Au fil du temps, les cinq héritiers Perron vont échanger ou vendre leurs droits successifs entre eux ou à d’autres. Rappelons que la terre de L’Ange-Gardien comporte trois arpents (ou 30 perches).

Antoine 

1/5 (6 perches) provenant de la succession Daniel Perron dit Suire
+   3 perches (moitié de 6) acquises de Marie Perron[10]
+   6 perches acquises d’Anne Perron[11]
+   6 perches acquises de Mathurin Huot par retrait lignager[12]
–   6 perches remises à Mathurin Huot, faute de paiement[13]
–   3 perches (moitié de 6 d’Anne) vendues à Mathurin Huot[14]
– 12 perches vendues à Mathurin Huot et Guillaume Hébert[15]
total : 0 perche. Destination : faubourg Saint-Nicolas à Québec

Jean

1/5 (6 perches) provenant de la succession Daniel Perron dit Suire
+  3 perches (moitié de 6) acquises de Marie Perron[16]
–  9 perches vendues à Guillaume Hébert[17]
total : 0 perche. Destination : Saint-Joseph de Deschambault

Marie

1/5 (6 perches) provenant de la succession Daniel Perron dit Suire
–  3 perches vendues à Antoine Perron[18]
–  3 perches vendues à Jean Perron[19]
total : 0 perche. Destination : Baie Saint-Paul

Marie-Madeleine

1/5 (6 perches) provenant de la succession Daniel Perron dit Suire
–  6 perches vendues à Mathurin Huot[20]
total : 0 perche. Destination : Pointe-aux-Trembles (Neuville)

Anne

1/5 (6 perches) provenant de la succession Daniel Perron dit Suire
–  6 perches vendues à Antoine Perron[21]
total : 0 perche. Destination : Lachenaie

Répartition des héritages entre les enfants de Daniel Perron dit Suire et Louise Gargotin. (Source : Collection Guy Perron)

Répartition des héritages entre les enfants de Daniel Perron dit Suire et Louise Gargotin.
(Source : Collection Guy Perron)

Comme les neuf perches acquises par chacun d’eux se trouvent séparées les unes des autres, Huot et Hébert conviennent que les quinze perches du côté du nord-est joignant Huot lui demeureront, et les quinze perches du côté du sud-ouest à la terre de Pierre Tremblay seront à Hébert.

 


[1] Fonds Séminaire de Québec, Série SME4, Séminaire 20, no. 7, p. 19-22. 11 juillet 1701.
[2] Le 24 octobre 1693, Antoine Perron et Jeanne Tremblay, son épouse, et Louis Tremblay et Marie Perron, son épouse, s’échangent leurs droits successifs qu’ils prétendent sur les successions de Daniel Perron dit Suire et de Pierre Tremblay. BAnQ. Notaire Étienne Jacob.
[3] BAnQ. Notaire Pierre Duquet. 23 février 1664.
[4] Yves F. Zoltvany, « Esquisse de la coutume de Paris » dans RHAF, vol. 25, no. 3 (décembre 1971), p. 370.
[5] Raymond Gariépy, Les terres de L’Ange-Gardien (Côte-de-Beaupré), Québec, Société de généalogie de Québec, contribution no 99, 2004, p. 307.
[6] Depuis novembre 1702, une épidémie de petite vérole sévit à Québec et s’étend rapidement dans toute la colonie.  Louise serait-elle morte de cette maladie ?
[7] Le testament et l’inventaire après décès de Louise n’ont pas été conservés.
[8] Fonds Séminaire de Québec, Série SME4, Séminaire 20, no. 8, p. 51-55. 16 juin 1704.
[9] Bail à loyer de deux vaches laitières. BAnQ. Notaire Romain Becquet. 16 juin 1668.
[10] BAnQ. Notaire Étienne Jacob. 24 octobre 1693.
[11] BAnQ. Notaire Louis Chambalon. 22 février 1701.
[12] BAnQ. Notaire Étienne Jacob. 11 juillet 1701.
[13] BAnQ. Notaire Étienne Jacob. 18 novembre 1704.
[14] BAnQ. Notaire Étienne Jacob. 10 avril 1705.
[15] BAnQ. Notaire Louis Chambalon. 11 février 1707.
[16] BAnQ. Notaire Michel Lepailleur de LaFerté. 10 octobre 1702.
[17] BAnQ. Notaire Jacques Barbel. 23 juin 1706.
[18] Voir note 8.
[19] Voir note 15.
[20] BAnQ. Notaire Étienne Jacob. 7 juin 1701.
[21] Voir note 10.

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Catégories :Canada, Château-Richer, Famille Peron - Perron, Filles du Roy, France, GÉNÉALOGIE, HISTOIRE, L'Ange-Gardien, Non classé, Nouvelle-France, Thairé d'Aunis

4 réponses

  1. Toute une recherche !
    Félicitations à toi Guy Perron.
    Comme si nous y étions présent.
    D’une précision chirurgicale.

  2. Merci M. Perron pour cette recherche. Louise Gargotin est mon ancêtre. J’ai rencontré une dame très sympathique la personnifiant à Sorel en 2013 lors de l’arrivée en bateau des filles du roi de 1663 pour leur 350e. Nous avons posé ensemble pour la postérité avec mon fils et sa petite fille qui m’avaient fait le plaisir de venir, ce qui faisait quatre générations de descendants.

    Je descends de son fils Antoine. Je suis un peu déçue du comportement des enfants de Louise. Mais c’était l’époque, il faut croire … au moins, son fils Antoine l’a amenée chez lui à la fin de sa vie.

    • Il ne faut pas être déçu du comportement de nos ancêtres. Seulement les remettre dans le contexte de l’époque…

      Derrière chaque document d’archives se cache souvent une histoire méconnue…

    • Oups ! ce qui faisait trois et non quatre générations de descendants : moi, mon fils, ma petite-fille. C’était Mme Picard qui personnifiait Louise Gargottin avec une grande générosité.

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