Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

117 – L’expédition de la barque L’Eau courante pour Terre-Neuve en 1663

Au XVIIe siècle, les catholiques romains se privent de viande pendant plus de cinq mois par année. Le total annuel des jours où l’on interdit la consommation de viande dépasse les cent soixante. Le poisson devient alors, par goût ou par obligation, le mets principal des repas. La morue est, sans contredit, le poisson qui se prête le mieux à toutes les sauces et celui dont la conservation est la moins compliquée[1].

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La morue, un poisson de la même famille que le merlan ou l’aiglefin, se trouve en abondance sur les Bancs, le long des côtes de Terre-Neuve et dans le golfe Saint-Laurent. Sur les différents marchés, la morue se présente de deux façons :

  • Salée, elle porte le nom de morue verte (ou blanche). Sa pêche (dite errante) se fait sur les Bancs de Terre-Neuve;
  • Salée et séchée, elle est connue comme de la morue sèche (ou merluche). Sa pêche (dite sédentaire) se fait le long des côtes et dans le golfe Saint-Laurent[2].

Pour l’année 1663, en consultant les documents du greffe du fonds Amirauté de La Rochelle, j’ai relevé 13 navires qui furent expédiés pour la pêcherie du poisson vert ou du poisson sec.

L’expédition de la barque L’Eau courante (60 tx), de La Rochelle, est le sujet du présent article. Il est la propriété des marchands rochelais Jean Depont (¾) et Paul Depont (¼).

Les préparatifs

Dans l’après-midi du 14 mars 1663[3], les frères Depont se présentent dans l’étude du notaire Pierre Moreau, rue Chef de ville, pour passer un contrat de charte-partie [4] avec André Perrotteau, des Sables d’Olonne. Ainsi, Perrotteau est institué maître pour l’expédition du navire L’Eau courante pour la pêche au poisson vert à Terre-Neuve (Grand banc ou battures). Il promet de remplir le navire jusqu’à son entière charge.

Le navire est bien étanche avec ses voiles, ancres, câbles, cordages et autres garnitures servant à sa navigation. Il est aussi muni de toutes les victuailles (pain, vin, lard, sel, etc.) pour le voyage.

Au retour, la pêcherie devra être mise en évidence dont les ⅔ appartiendront aux frères Depont et l’autre quart à Perrotteau et son équipage pour les salaires.

L’équipage est composé de onze hommes, sous la conduite d’André Perrotteau, originaire des Sables d’Olonne. Ils sont :

Rôle d’équipage de la barque L’Eau courante (60 tx) pour Terre-Neuve. 1663. (Source : AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5664, fol. 206 (anciennement pièce 140).

Rôle d’équipage de la barque L’Eau courante (60 tx) pour Terre-Neuve. 1663.
(Source : AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5664, fol. 206 (anciennement pièce 140).

  • André Perrotteau, maître;
  • François Bellenoüe;
  • Jean Bodart, arimier;
  • Mathurin Battaillaud, marinier;
  • Jean Thibodeau;
  • Berthommé Florou;
  • André Perrotteau;
  • Robert Domain, marinier;
  • Henri Leblanc;
  • Jean Richard;
  • François Domain, marinier.

À noter que les dix mariniers de l’équipage sont « nés et natifs » d’Olonne.

Le départ

La flotte de 1663 pour Terre-Neuve et la pêche est composée d’au moins 13 navires connus dont 11 partent de La Rochelle. Ils sont :

  • La Catherine (100 tx), de La Rochelle (capitaine Jean Chaillé);
  • L’Eau Courante (60 tx), de La Rochelle (capitaine André Perrotteau);
  • Le Jardin de Hollande (300 tx), de La Rochelle (capitaine Jean Guillon de Leaubertière), frété par le roi;
  • Le Moulin d’Or (200 tx), de La Rochelle (capitaine Pierre Jamain);
  • La Notre-Dame-de-Bonne-Nouvelle (200 tx), de La Rochelle (capitaine Jean Mogon);
  • La Paix (200 tx), de La Rochelle (capitaine Élie Sibron);
  • Le Philippe (160 tx), de La Rochelle (capitaine Pierre Gentet);
  • Le Phoenix (200 tx), de La Rochelle (capitaine Guillaume Heurtin);
  • Le Pierre (50 tx), de La Rochelle (capitaine Jacques Thomas);
  • La Sainte-Anne (80 tx), de Bayonne (capitaine Domingo Deheriac), frété par Fabrice Debruix et autres;
  • Le Saint-Jean, de Bordeaux;
  • Le Saint-Joseph (300 tx), de La Rochelle (capitaine Michel Camus);
  • Le Saint-Vincent (300 tx), de La Rochelle (capitaine Isaïe Couturier);

La barque quitte La Rochelle le 17 mars et arrive le 6 juillet « sur le banc ». On estime que le Grand Banc a près de 200 lieues de longueur sur 60 lieues de largeur au milieu. Ses deux bouts se terminent à peu près en pointe dont la plus au nord est à environ 40 lieues de la côte est de l’île de Terre-Neuve. Les morues du Grand Banc sont plus grosses et plus grasses que celles des mers du Nord[5].

Plan détaillé du Grand Banc de Terre-Neuve. Planche II. (Source : Duhamel du Monceau, Traité général des pesches (seconde partie), Paris, Saillant & Nyon, 1772)

Plan détaillé du Grand Banc de Terre-Neuve. Planche II.
(Source : Duhamel du Monceau, Traité général des pesches (seconde partie), Paris, Saillant & Nyon, 1772)

Marche des pêcheurs

On commence à s’établir au poste A (mi-avril à mi-juin), puis on va en B, ensuite on se porte en E, cherchant les bancs de poisson qui se trouvent ordinairement dans la première saison, de E en D, puis vers C (fin juin à fin août). Et dans la dernière saison, on retourne aux endroits où l’on a commencé à faire la pêche (septembre, octobre, début novembre)[6].

La pêche à la morue verte se fait ordinairement entre le 43e degré de latitude Nord jusqu’au 45e degré… en pleine mer et rarement à la vue des terres.

L’équipage de L’Eau courante travaille à la pêche pendant environ deux mois (juillet et août).

Mais les pêcheurs ne peuvent faire « plus grande pêche », soit le tiers de leur charge, à cause de la mort de leur capitaine, André Perrotteau, décédé le 29 juillet.

Plusieurs navires, petits et gros, appareillés à la pêche à la morue verte. Planche VI. (Source : Duhamel du Monceau, Traité général des pesches (seconde partie), Paris, Saillant & Nyon, 1772)

Plusieurs navires, petits et gros, appareillés à la pêche à la morue verte. Planche VI.
(Source : Duhamel du Monceau, Traité général des pesches (seconde partie), Paris, Saillant & Nyon, 1772)

Le retour

Comme cinq hommes et garçons sont malades, on quitte le Grand Banc le 6 septembre. Le lendemain, faisant la charge d’arimier[7] de poisson, Jean Bodart décède d’une maladie à la suite d’une blessure qu’il se serait fait à la jambe droite d’une herminette de charpentier.

La barque L’Eau courante arrive à La Rochelle le 8 octobre. Deux hommes sont portés à l’hôpital !

Le 2 novembre suivant[8], trois mariniers de l’équipage (Robert et François Domain, Mathurin Battaillaud) se présentent devant l’Amirauté de La Rochelle pour faire état des événements survenus pendant le voyage de pêche de L’Eau courante.

Ce rapport est intéressant pour le généalogiste puisqu’il rapporte deux décès survenus pendant un voyage de pêche. Même si les dépouilles de Perrotteau et de Bodart ont probablement été immergées en mer, les dates de décès ont été consignées dans un rapport enregistré et conservé dans les archives de l’Amirauté de La Rochelle.

Extrait. Rapport de trois mariniers concernant le voyage de pêche de la barque L’Eau courante « sur le banc » en 1663. (Source : AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5664, pièce 139)

Extrait. Rapport de trois mariniers concernant le voyage de pêche de la barque L’Eau courante « sur le banc » en 1663.
(Source : AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5664, pièce 139)

 


[1] Jacques Lacoursière, Histoire populaire du Québec, Sillery, Éditions du Septentrion, tome 1 : Des origines à 1791, 1995, p. 73.
[2] Ibid, p. 74.
[3] AD17. Notaire Pierre Moreau. Registre 3 E 59/267, fol. 49.
[4] Une charte-partie est un acte constituant un contrat conclu de gré à gré entre un fréteur et un affréteur, dans lequel le fréteur met à disposition de l’affréteur un  navire. Le nom vient de ce que le document était établi en deux exemplaires que l’on découpait par le milieu pour en remettre deux moitiés à chaque partie. Mémoire d’un port. La Rochelle et l’Atlantique XVIe-XIXe siècle. Musée du Nouveau Monde, La Rochelle, 1985, p. 25.
[5] Duhamel du Monceau, Traité général des pesches (seconde partie), Paris, Saillant & Nyon, 1772, p. 49.
[6] Ibid, p. 51.
[7] Celui qui tire au milieu d’une chaloupe.
[8] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5664, fol. 207 (anciennement pièce 139).

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Catégories :Expéditions de navires, France, HISTOIRE, La Rochelle, Terre-Neuve

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