Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

115 – L’expédition du navire Le Bon François pour le Canada en 1649

La flotte de 1649 à destination de Québec est composée de six navires, dont quatre sont frétés par la Communauté des Habitants de Québec : La Notre-Dame et Le Grand Cardinal (appartenant à la Communauté), Le Bon François et Le Saint-Sauveur (appartenant à des particuliers).expédition_blogue

Tous ces navires n’arriveront que dans la seconde moitié du mois d’août, sauf un !

Les préparatifs

Dans l’après-midi du 28 mai 1649[1], un contrat de charte-partie[2] intervient entre Jean-Paul Godefroy et Guillaume Poulet, capitaine du Bon François (90 tx), pour la location et l’affrètement de son navire par la Communauté des Habitants pour une expédition à Québec. En effet, « l’un des officiers du Conseil », Godefroy agit à titre d’amiral de la flotte et contrôleur général aux affaires qu’il convient négocier en France pour la Communauté des Habitants.

Signatures de Guillaume et Jean Poulet, père et fils

Signatures de Guillaume et Jean Poulet, père et fils. 1649.

Le capitaine Poulet déclare que son navire est en rade, devant La Rochelle. Il est bien étanche, muni et équipé de tous les apparaux servant à sa navigation et armé de six pièces de canon, de mousquets, de poudre, de balles et autres munitions nécessaires au voyage.

Il reconnaît avoir reçu les marchandises « bien conditionnées » suivant la facture (mémoire) qu’il a signée et promet de les porter à Québec, en compagnie des autres navires de la flotte, de droite route sauf les périls et fortunes de la mer[3].

L’affrètement du navire Le Bon François est fait pour la somme de 50lt par tonneau de marchandises que Jean-Paul Godefroy promet payer au capitaine Poulet selon l’évaluation qui en sera faite à Québec. De plus, Poulet recevra 57lt 10s pour son chapeau[4] et pot de vin et son contremaître, 22lt 10s… sans diminution du fret ! De même, Godefroy lui remet la somme de 400lt en acompte du contrat de location (fret).

Le contrat commence dès que le navire fera voile et finira 24 heures après son retour à La Rochelle, moyennant 25% de profits pour les risques de la traversée.

Extrait. Contrat de charte-partie pour l’expédition du navire Le Bon François à Québec. 28 mai 1649. (Source : AD17. Notaire Pierre Teuleron. Registre 3 E 1296, fol. 21r et 21v)

Extrait. Contrat de charte-partie pour l’expédition du navire Le Bon François à Québec. 28 mai 1649.
(Source : AD17. Notaire Pierre Teuleron. Registre 3 E 1296, fol. 21r et 21v)

Pour l’affrètement, en tout ou partie, du navire Le Bon François, Jean-Paul Godefroy et Jean Juchereau de La Ferté (au nom de la Communauté des Habitants) empruntent la somme de 800lt auprès de Robert Collinet, marchand de Tours (5 juin[5]) et la somme de 960lt auprès de Paul Le Boîteux, marchand rochelais (7 juin[6]).

Le départ

Le navire Le Bon François quitte La Rochelle à une date inconnue. Il arrive à Québec le mardi 7 septembre.

De l’équipage, nous connaissons :

  • Guillaume Poulet, maître et capitaine
  • Jean Poulet, pilote
  • Nicolas Drouillard
  • Toussaint Sellier, 23 ans, calfateur
  • Guillaume Terrien, 20 ans, chirurgien

Des passagers, nous connaissons :

  • Martin de Lyonne, père jésuite

Sur les six navires, quatre partent de La Rochelle et un de Bordeaux. Ils sont :

  • La Notre-Dame (250 tx), de La Rochelle, frétée par la Communauté des Habitants;
  • La Petite Marie (80 tx), de Bordeaux (capitaine Jean Langlois), frétée par la Compagnie du Nord;
  • Le Bon François (90 tx), de La Rochelle (capitaine Guillaume Poulet), frété par la Communauté des Habitants;
  • Le Grand Cardinal (300 tx), de La Rochelle (capitaine Jean Pointel), frété par la Compagnie des Habitants;
  • Le Saint-Sauveur (150 tx), de La Rochelle (capitaine James de Combes), frété par Jean Juchereau de la Ferté, Jean Chanjon et Pierre Teuleron;
  • Navire du capitaine Faloup.
Caractéristiques des navires composant la flotte de 1649 à destination de Québec. (Source : Collection Guy Perron)

Caractéristiques des navires composant la flotte de 1649 à destination de Québec.
(Source : Collection Guy Perron)

Le retour

Le navire du capitaine Poulet demeure à Québec pendant 30 jours, tant pour « faire la délivrance » de toutes les marchandises à Jean-Paul Godefroy, ou à son ordre, que pour recevoir de lui la charge de son navire ou autres marchandises pour le retour.

Le navire Le Bon François lève l’ancre le 7 octobre pour la France. Le 16 novembre suivant, voulant mouiller l’ancre près de l’île d’Yeu, le capitaine Poulet aperçoit trois frégates espagnoles avec chacune un pavillon blanc « arboré », l’obligeant de demeurer « sur ses voiles ».

Le navire est attaqué à coups de canon et de mousquets pendant trois heures et demie, après quoi Poulet décide d’entrer dans le havre de l’île d’Yeu pour se mettre en sûreté. Continuant leur combat, les frégates veulent aborder Le Bon François ! Une attaque incessante pendant deux heures, jusqu’à la nuit, contraint le navire à s’échouer à la côte !

Pendant la nuit, pour sauver leur navire (qui est tout de travers) et les marchandises, on utilise la chaloupe pour gagner la rive. Ayant mis pied à terre, le capitaine y trouve 30 ou 40 Français de l’île dont un gentilhomme, nommé Deguitre. Démontrant son infortune, il demande des hommes pour aller rejoindre Le Bon François afin de sauver ce qui pourrait s’en retirer et les marchandises qui sont à bord, soit seulement quatre poinçons de castors qui sont en mauvais état.

Les poinçons de castors sont roulés jusqu’au haut de la côte alors que les agrès et apparaux du navire sont portés par les membres de l’équipage, aidés par les gens de l’île. Pour le service et l’assistance qui leur a fait donner, le gouverneur de l’île d’Yeu demande au capitaine Poulet de lui payer la somme de 500lt (salaires et nourriture des hommes) et onze castors !

Suivant la coutume de l’île, les navires qui y échouent appartiennent au gouverneur s’ils ne se retirent dans les trois jours suivants. C’est pourquoi, le gouverneur de l’île demande au capitaine Poulet de renoncer à son navire, ses agrès et apparaux avec ses six pièces de canon et munitions. Cette renonciation est consignée dans un acte par un notaire de l’île.

C’est ainsi que le 18 novembre, défense leur est faite d’aller à bord du navire Le Bon François et d’y prendre des choses. On permet à deux membres de l’équipage (Jean Poulet et Guillaume Terrien) d’aviser Jacques Pepin, marchand rochelais, que leur navire s’est échoué à l’île d’Yeu. À bord d’une chaloupe, ils arrivent à La Rochelle avec les quatre poinçons de castors, le jeudi 16 décembre suivant.

Le lendemain[7], le capitaine Guillaume Poulet se présente devant l’Amirauté de La Rochelle pour faire état des événements survenus pendant son expédition à Québec et plus précisément de l’échouage du navire Le Bon François à l’île d’Yeu. Pour faire son rapport, Poulet est accompagné de son fils, Jean Poulet, pilote, et de Nicolas Drouillard, membre de l’équipage. Ce rapport est ratifié, le 20 décembre, par Toussaint Sellier, calfateur, et Guillaume Terrien, chirurgien, qui prêtent serment de dire la vérité pendant leur audition.

La somme de 960lt, empruntée le 7 juin 1663, est remboursée les 13 et 27 juin 1650[8], alors que celle de 800lt, empruntée le 5 juin 1663, est remboursée le 27 juin 1651[9].

On ne sait ce qu’il est advenu du navire Le Bon François par la suite.

 


[1] AD17. Notaire Pierre Teuleron. Registre 3 E 1296, fol. 21r, 21v. 28 mai 1649.
[2] Une charte-partie est un acte constituant un contrat conclu de gré à gré entre un fréteur et un affréteur, dans lequel le fréteur met à disposition de l’affréteur un  navire. Le nom vient de ce que le document était établi en deux exemplaires que l’on découpait par le milieu pour en remettre deux moitiés à chaque partie. Mémoire d’un port. La Rochelle et l’Atlantique XVIe-XIXe siècle. Musée du Nouveau Monde, La Rochelle, 1985, p. 25.
[3] Perte ou dommage fortuitement occasionné à un navire ou à sa cargaison (ex. : guerre, naufrage, feu, etc.).
[4] Gratification accordée par convention au capitaine d’un navire.
[5] AD17. Notaire Pierre Teuleron. Liasse 3 E 370bis. 5 juin 1649.
[6] AD17. Notaire Pierre Teuleron. Liasse 3 E 370bis. 7 juin 1649.
[7] AD17. Fonds de l’Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B5660, pièce 46 (fol. 75, 76).
[8] Voir note 5.
[9] Voir note 6.

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Catégories :Canada, Expéditions de navires, France, HISTOIRE, La Rochelle, Nouvelle-France, Québec

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