Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

112 – L’expédition du navire Le Taureau pour le Canada en 1658

L’année 1658 marque le retour au bercail de la barque Le Petit-François (80-100 tx), prise par les Espagnols en 1655. En effet, c’est en février que le capitaine Élie Raymond arrive de Saint-Sébastien après l’avoir rachetée. À son retour, la barque est chargée de cassonade et de sucre pour le compte de la Société De La Ronde-Godefroy.expédition_blogue

Les affaires sont les affaires, deux mois plus tard, le marchand Peron s’accorde avec Pierre Thomas, de La Tremblade, pour une expédition de la barque à Terre-Neuve (pêche à la morue verte).

Contrairement à son habitude, c’est un mois plus tard que François Peron entreprend les démarches pour son expédition à destination du Canada.

Les préparatifs

Encore une fois, Peron emprunte pour faire réparer sa flûte Le Taureau qui a été endommagée pendant son retour du Canada à l’automne 1657. Rappelons que Peron est propriétaire des ¾ du navire et l’autre quart appartient au capitaine Tadourneau.Obligation de François Peron à Vincent Héron 1658

Le 13 avril[1], par l’intermédiaire de Pierre Allaire, Vincent Héron lui prête la somme de 1 000 livres pour employer de la façon suivante : une moitié aux radoubs et victuailles du navire et une moitié sur les marchandises que Peron chargera pour son compte et ce, moyennant 32% d’intérêts.

La flûte Le Taureau transporte aussi des marchandises pour le compte d’autres marchands. Ainsi, le 16 avril[2], le marchand rochelais Benjamin Anceau emprunte de Daniel Goizin, marchand, la somme de 429 livres 8 deniers (à 30 % d’intérêts) pour vente et livraison de marchandises qu’il dit vouloir charger dans le navire Le Taureau pour les porter à Québec. Pour l’occasion, c’est son  père, Jean Anceau, qui lui sert de caution.

Accord Peron-Tadourneau

Le 17 mai[3], un accord et charte-partie[4] intervient entre François Peron et son fidèle capitaine, Élie Tadourneau. Ce dernier prend en charge le navire et l’équipage et promet faire le voyage aller et retour à Québec, sans détour, sauf pour les fortunes de la mer[5].

Contrat de charte-partie pour l’expédition du navire Le Taureau à Québec. 17 mai 1658. (Source : AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128, pièce 121. 17 mai 1658)

Contrat de charte-partie pour l’expédition du navire Le Taureau à Québec. 17 mai 1658.
(Source : AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128, pièce 121)

Cet accord stipule aussi que les victuailles (équipage et passagers) sont fournies par Peron (3/4) et Tadourneau (1/4); le sel qui y est chargé (22 muids) appartient aux deux hommes dans la même proportion. Ce qui reviendra du fret aussi. Les gages de Tadourneau sont de 500 livres.

Tadourneau promet bailler au commis de Peron à Québec (Michel Desorcis), une liste de ce qui sera chargé dans Le Taureau et non mentionné dans les connaissements[6]. Ajoutons que le marchand Peron acquitte, à lui seul, les billets et autres choses qui ont été pris pour les réparations du navire et les victuailles selon les clauses contenues dans les comptes qu’ils ont faits entre eux.

Le départ

Une fois ses dépêches reçues, Tadourneau promet de faire voile au premier beau temps. La flûte Le Taureau quitte le port de La Rochelle le mercredi 29 mai 1658 et arrive rapidement, après 38 jours, le samedi 6 juillet[7] à Québec.

De l’équipage, nous connaissons :

  • Élie Tadourneau, capitaine, de Marennes
  • Daniel Graton, marinier
  • Jean Brevoisin, marinier
  • Josué Perroy, marinier
  • Jean Rait, marinier

Les engagés de François Peron, au nombre de 16 (1 femmes, 15 hommes), sont :

Charles Allaire Isaac Lalleman
Jean Allaire Nicolas Massard
Michel Ballanger Pierre Millet
Louis Broussard Pierre Motte
Nicolas Chavigneau Pierre Mourier
Mathurine De La Crosse Jean Nepardeau
Nicolas Giard Yvon Rassavouin
Mathurin Guichard François Roux

La flotte de 1658 partant pour la Nouvelle-France est composée de quatre navires dont trois partent de La Rochelle et un de Rouen. Ils sont :

  • Le Prince Guillaume (200 tx), de La Rochelle (capitaine Jacques Jamain), frété par Pierre Gaigneur;
  • Le Sacrifice d’Abraham (300 tx), de La Rochelle (capitaine Élie Raymond);
  • Le Saint-Sébastien, de Rouen;
  • Le Taureau (150 tx), de La Rochelle (capitaine Élie Tadourneau), frété par François Peron.
Caractéristiques des navires composant la flotte de 1658 à destination de Québec. (Source : Collection Guy Perron)

Caractéristiques des navires composant la flotte de 1658 à destination de Québec.
(Source : Collection Guy Perron)

Les marchands Jean Gitton[8] et Guillaume Feniou sont de passage à Québec. Après s’être entendu avec ses créanciers pour reste d’un dû[9], Feniou chargera ses pelleteries de façon égale dans trois navires (Le Prince Guillaume, Le Sacrifice d’Abraham et Le Taureau) pour les expédier à La Rochelle. Elles sont adressées à Jean Roy et Jean Chanjon qui en donneront avis aux autres créanciers.

Le 28 septembre[10], Martin Grouvel s’oblige à rembourser 942 livres 5 sols à Michel Desorcis à la Saint-Jean de l’année 1659 pour vente de marchandises. C’est que Grouvel va entreprendre, en 1659, un voyage à la recherche d’une nouvelle source de traite. Le présence de Desorcis nous fait croire que ce sont des marchandises vendues par François Peron puisqu’il y a une première quittance de 642 livres 5 sols de Desorcis à Michel Fillion, époux de Marguerite Aubert (veuve Grouvel) le 27 avril 1662, et une dernière de 202 livres 16 sols, le 8 janvier 1663, de Daniel Suire à Fillion; Suire agissant en tant que procureur de Peron, son père « au moyen de la révocation sur ledit Peron faite de Michel Desorcis ».

Toujours le 28 septembre[11], Roger Doré reconnaît devoir 221 livres à Desorcis pour vente de marchandises qu’il promet de rembourser à l’arrivée du premier vaisseau venant de France en 1659. Il en est de même pour Nicolas Bélanger qui a reçu des marchandises de Desorcis pour un montant de 302 livres 6 sols[12].

Ainsi, à l’automne 1658, Michel Desorcis vend des marchandises à divers particuliers de Québec pour un total de 1 465 livres 11 sols.

Le 7 octobre[13], sur le point de s’embarquer à bord de la flûte Le Taureau pour la France, Desorcis « sieur de Boutantrain » donne procuration à son ami Léonard Pilote de recevoir les sommes qui sont et pourront être données par quelques personnes.

Aussi, une barrique de retailles de castors est chargée dans le navire Le Taureau pour le compte de Benjamin Anceau à La Rochelle[14].

Le retour

La flotte de 1658 repart en France avec une quantité indéterminée de fourrures. Après avoir fait décharger son navire et l’avoir rechargé d’autres marchandises pour apporter à La Rochelle, Tadourneau quitte le port de Québec le 14 octobre ayant à son bord Mathurine De La Crosse, renvoyée du pays.

Pour son retour[15], la flûte Le Taureau sort des terres de la Nouvelle-France de conserve avec le navire Le Sacrifice d’Abraham, commandé par Élie Raymond. Dix jours plus tard, un mauvais temps venant du sud-est les incommode fortement, et les deux navires reçoivent, durant quatre jours, divers « coups de mer » qui leur jettent une grande quantité d’eau.

Poursuivant leur route, au 46e degré et demi de latitude, ils sont toujours assaillis par un grand vent du sud-est, puis du sud-ouest, qui dure 48 heures et qui détruit la chaloupe du navire. La mer est si violente et le navire Le Taureau prenant tellement d’eau sous les hautes vagues, que Tadourneau croit périr ! Tentant de retenir quelques barriques de marchandises, le capitaine est blessé à un doigt de la main droite.

Comme il y a une grande quantité de rats dans le navire, on craint de perdre les marchandises. Il ne reste plus que quatre chats sur les dix mis sur le navire le jour du départ !

La flûte Le Taureau arrive près des côtes rochelaises le jeudi 28 novembre. Une traversée de 46 jours.

Extrait. Rapport d’Élie Tadourneau sur le voyage du navire Le Taureau à Québec. 2 décembre 1658. (Source : AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5663, pièce 226. 2 décembre 1658)

Extrait. Rapport d’Élie Tadourneau sur le voyage du navire Le Taureau à Québec. 2 décembre 1658.
(Source : AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5663, pièce 226. 2 décembre 1658)

Remboursement d’emprunt

Cette expédition de 1658 semble avoir été profitable pour François Peron puisque, le 2 avril 1659[16], Pierre Allaire lui donne quittance de l’obligation de 1 000 livres en principal et des profits aventureux.


François Peron en Nouvelle-France en 1658 ?

Dans son Catalogue[17], l’historien Marcel Trudel énumère ceux qui sont de passage en Nouvelle-France en 1658. À la page 374, il mentionne le nom de François Peron, même si son allégation « se fonde sur assez peu de chose »[18].

Voyons le fil des événements. Le navire Le Taureau part le 29 mai 1658 pour Québec. Le 6 juin suivant[19], à La Rochelle, François Peron vend les victuailles de la barque Le Petit-François à Jean Depont, marchand. Comment aurait-il pu être à bord du navire Le Taureau à destination du Canada ?

François Peron, marchand-engagiste, bourgeois et avitailleur rochelais, n’est jamais venu en Nouvelle-France. Qu’on se le dise !


Jeune fille à marier

Au printemps 1657, Marie Capin, veuve de Martin Poirier, rencontre Louis-Théandre Chartier de Lotbinière à La Rochelle, qui est sur le point de s’embarquer pour Québec. Elle a l’intention de luy envoyer une jeune fille et lui dit que s’il trouvait un bon garçon pour la marier, elle lui donnerait la somme de 100 livres.

Elle lui recommande donc Marie Godeau qui est « parent avec son mari ». Des recherches ont démontré que la jeune fille est la filleule de Marie Capin et que Martin Poirier était le parrain de son jumeau ! Enfants de Paul Godeau et de Jeanne Ardouin, Marie et Martin sont baptisés le 2 avril 1643 dans l’église Saint-Barthelémy à La Rochelle.

Acte de baptême de Marie Godeau. 2 avril 1643. (Source : AD17. GG 182. La Rochelle. Paroisse Saint-Barthelémy. Baptêmes. 1630-1655. Vue 87/165)

Acte de baptême de Marie Godeau. 2 avril 1643.
(Source : AD17. GG 182. La Rochelle. Paroisse Saint-Barthelémy. Baptêmes. 1630-1655. Vue 87/165)

À l’automne 1657, commis de Peron à Québec, Michel Desorcis vend des marchandises à Chartier pour un total de 100 livres. Pour payer cette facture, le 26 septembre, Chartier signe une cédule[20] (ou billet) envers Peron, transférant de ce fait le paiement à Marie Capin, qui lui devait le même montant.

Le 24 avril 1658[21], François Peron se rend au domicile de Marie Capin pour se faire payer des 100 livres qu’elle devait à Chartier. Il lui présente le billet, signé Chartier.

Je Recognois avoir Receu pour la Somme de cent livres de marchandises de
M[onsieu]r Michel desorcis commis de monS[ieu]r peron marchand a la Rochelle auquel Sieur
peron Jay donné mesme Somme de cent livres a prendre Sur madame la vefve poirier
pour payemant en foy de quoy Jay Signé la presante ceddulle Ce Jourdhuy
vingt Sixiesme Septembre 1657 ainsy Signé, Louis theandre Chartier.

Assisté du notaire Cherbonnier, il somme la veuve Poirier de lui payer cette somme qui lui est due depuis quelques mois, sinon il retournera le billet à Chartier à Québec. La veuve Poirier répond à Peron qu’elle ne doit rien à Chartier car il ne lui a par certifié, ni attesté, que la jeune fille soit mariée. Cependant, elle est toujours prête à payer cette somme à condition qu’on lui confirme ce mariage.

Quelques mois plus tard, le 6 août, Marie Godeau (15 ans) épouse Pierre Petit[22] (20 ans) à Québec en la présence de Louis-Théandre Chartier. Ainsi, le marchand Peron pourra se faire rembourser des 100 livres dues par Marie Capin !

Marie Godeau décède à l’âge de 19 ans, le 21 avril 1662, à Château-Richer, sans postérité. Elle est enterrée dans le cimetière de la paroisse, le surlendemain, « sans avoir pu recevoir les sacrements, étant morte en bref, ayant vécu en bonne chrétienne ».

 


[1] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128, pièces 29 et 29 bis (copie). 13 avril 1658.
[2] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 302. 16 avril 1658.
[3] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128, pièce 121. 17 mai 1658.
[4] Une charte-partie est un acte constituant un contrat conclu de gré à gré entre un fréteur et un affréteur, dans lequel le fréteur met à disposition de l’affréteur un  navire. Le nom vient de ce que le document était établi en deux exemplaires que l’on découpait par le milieu pour en remettre deux moitiés à chaque partie. Mémoire d’un port. La Rochelle et l’Atlantique XVIe-XIXe siècle. Musée du Nouveau Monde, La Rochelle, 1985, p. 25.
[5] Perte ou dommage fortuitement occasionné à un navire ou à sa cargaison (ex. : guerre, naufrage, feu, etc.).
[6] Déclaration contenant un état des marchandises chargées sur un navire, le nom de ceux à qui elles appartiennent, l’indication des lieux où on les porte, et le prix du fret. Tous les connaissements sont signés par le capitaine et par l’armateur.
[7] Le Journal des Jésuites mentionne le 6 août. Abbés Laverdière et Casgrain, Le Journal des Jésuites, Québec, Léger Brousseau, 1871, p. 238.
[8] Sur le point de s’embarquer dans un navire pour aller faire un voyage « au pays de Canada », et advenant son décès, Jean Gitton fait son testament, le 11 février 1658, dans lequel il lègue tous ses biens à son épouse, Dominge Marot. AD17. Notaire Pierre Moreau. Registre 3 E 59/263, fol. 37r et 37v. 11 février 1658.
[9] AD17. Notaire Pierre Teuleron. Liasse 3 E 1347. 17 avril 1658.
[10] BAnQ. Notaire Guillaume Audouart. Acte numéro 685. 28 septembre 1658.
[11] BAnQ. Notaire Guillaume Audouart. 28 septembre 1658.
[12] BAnQ. Notaire Guillaume Audouart. 28 septembre 1658.
[13] BAnQ. Notaire Guillaume Audouart. Acte numéro 697. 7 octobre 1658.
[14] Voir note 2.
[15] AD17. Fonds Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5663, pièce 226. 2 décembre 1658.
[16] Voir note 1.
[17] Marcel Trudel, Catalogue des immigrants (1632-1662), Éditions Hurtubise HMH, 1983, p. 374.
[18] Trudel explique : «  De fait, nulle part dans nos registres d’état civil, ni dans les greffes de notaire n’apparaît ce Perron [sic]. Je me suis fondé sur un texte qui n’est pas parfaitement clair : le gouverneur d’Argenson écrit que ce marchand a eu l’insolence de nous envoyer une débauchée et qu’il l’a condamnée à la ramener en France. Ramener est équivoque, et il peut tout aussi bien signifier (c’est son premier sens) que Perron [sic] repartira avec elle, alors qu’envoyer ne suppose pas nécessairement qu’il est arrivé avec elle. Comme plusieurs de ces marchands de La Rochelle sont venus ici, j’ai supposé, à cause de ce ramener que Perron [sic] est venu : je reconnais que le fondement est fragile. » Communication de Marcel Trudel à Guy Perron (1er juillet 1985).
[19] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 302. 6 juin 1658.
[20] Écrit (billet) sous seing privé par lequel le signataire reconnaît devoir quelque somme.
[21] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 302. 24 avril 1658.
[22] Fils de Pierre Petit et d’Antoinette Lafroye de la paroisse d’Auneuil (Picardie).

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Catégories :Canada, Engagés, Expéditions de navires, France, HISTOIRE, La Rochelle, Nouvelle-France, Québec

3 réponses

  1. François Roux et François Leroux Cardinal semblent avoir le même père et la même mère. Pouvez-vous confirmer ?

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