Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

107 – La navigation entre La Rochelle et le Canada : observations de Jean Talon en 1665

Le 23 mars 1665[1], Jean Talon recevait une commission du roi le nommant intendant de la justice, police et finances en Canada, Acadie, île de Terre-Neuve et autres pays de la France septentrionale.

Lundi, le 18 mai suivant, l’intendant Talon quitte La Rochelle à bord du vaisseau royale Le Saint-Sébastien (250 tx) vers la Nouvelle-France. Après une traversée de 117 jours[2], il entre en rade de Québec le samedi 12 septembre.

Pendant la traversée, il fait des observations sur la navigation entre La Rochelle et le Canada. Le tout est consigné dans un document du 3 octobre 1665[3].

« Comme la traversée de la Rochelle en Canada est rude et longue, écrit-il, Et que dans tout le grand ocean Il ne s’en fait pas qui ne donne lieu aux vaisseaux blessez ou manquans de victuailles, ou d’eau de se radouber, de faire de nouvelles victuailles ou du moins de Legader du bois en relaschant en quelques terres ou Isles, celle cy seule se faisant sans prendre connoissance de terre qu’apres huict cens lieues de trajet », il est important de prendre en considération certains éléments, précise-t-il.

Extrait. Observations de Jean Talon au sujet de la navigation entre La Rochelle et le Canada. 3 octobre 1665. (Source : Archives nationales d’outre-mer (France). COL C11E 13/fol. 113-115)

Extrait. Observations de Jean Talon au sujet de la navigation entre La Rochelle et le Canada. 3 octobre 1665.
(Source : Archives nationales d’outre-mer (France). COL C11E 13/fol. 113-115)

Voici les observations (lire recommandations) de Jean Talon :

  • [de] choisir de forts vaisseaux équipés d’un bon nombre de matelots et fournis abondamment de victuailles;
  • [s’équiper] de bons câbles et plusieurs grelins[4] à cause de la profondeur du fleuve Saint-Laurent;
  • [s’équiper de] trois ancres proportionnées à la grandeur du vaisseau et deux autres (une de toue[5] et une petite sur le pont);
  • [s’équiper de] deux jeux de voiles et de bons agrès;
  • [s’équiper de] deux chaloupes, dont l’une plus grande que l’autre, soit pour faire du bois, soit pour sonder à l’approche des terres et aux mouillages. Dans le fleuve Saint-Laurent « les vens de terre sont si frequens et souSflent par surprise avec tant de violence, écrit-il, qu’une chaloupe n’y peut estre en seureté. »;
  • [de] partir de bonne heure, au plus tard le 15 avril, pour profiter des vents du nord et du nord-est qui dominent en cette saison. Il précise sa pensée : « La pratique de tous les Terreneuviers marque assez l’avantage qu’ils tirent des la premiere saison et quoyque quelque fois les glaces facent de grands obstacles a la navigation, comme cela arrive rarement et qu’elles sont ordinairement dissipées au 15e de May tous les capitaines de vaisseaux et les premiers Pilotes de ce pays concluent à la naviga[ti]on d’avril pour faire le retour a bonne heure et prevenir les vens orageux qui precedent l’hiver. »

Après avoir parlé de ce qu’il faut « pour le bon équipage », Jean Talon poursuit ses observations en regard, cette fois, du trajet à parcourir entre La Rochelle et le Canada.

Mettons les voiles et suivons notre observateur !

Allant de l’est vers l’ouest, en partant par le 46e degré 2/3, il est mieux de suivre le nord que le sud, tant pour profiter des vents qui soufflent plus de cette partie qu’ailleurs que pour éviter la route des corsaires, les chaleurs et les calmes du sud.

En quittant le Grand Banc, si on le coupe à la latitude de 46 degrés jusqu’au 46 2/3, il faut éviter trois basses[6], faire route plus au sud et prendre le cap de Raze (A).

Extrait. Carte du golfe et fleuve Saint-Laurent. Du Grand Banc au Cap de Raye. (Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE SH 18 PF 125 DIV 1 P 3)

Extrait. Carte du golfe et fleuve Saint-Laurent. Du Grand Banc au Cap de Raye.
(Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE SH 18 PF 125 DIV 1 P 3)

Du Cap de Raze, si le temps est commode et si le vent porte à la route, il faut prendre connaissance des îles de Saint-Pierre (B) ou, à défaut, faire route droit au Cap de Raye (C) avec précaution à cause « des voustes qui desrobent la connoissance de la terre ».

Du cap de Raye, se diriger vers les îles aux Oiseaux (D) ou les îles Brion (E) qui sont en droite route, évitant les deux pointes de l’est et de l’ouest de l’île d’Anticosti (F).

Extrait. Carte du golfe et fleuve Saint-Laurent. Du Cap de Raye à Matane. (Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE SH 18 PF 125 DIV 1 P 3)

Extrait. Carte du golfe et fleuve Saint-Laurent. Du Cap de Raye à Matane.
(Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE SH 18 PF 125 DIV 1 P 3)

Parce qu’entrant dans le fleuve, les terres de l’Acadie qui le bornent étant plus saines que celles d’Anticosti, il faut les longer au sud du fleuve, autant que les vents le permettent, jusqu’au travers des Monts Notre-Dame (G).

Si le vent n’est pas contraire, il est bon de doubler les Sept îles (H), de passer au nord à la vue des Monts Pelés (I), faisant route au large des monts à cause des dangers et battures qui dominent à cet endroit.

Extrait. Carte du golfe et fleuve Saint-Laurent. Des Monts Notre-Dame à l’île Rouge. (Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE SH 18 PF 125 DIV 1 P 3)

Extrait. Carte du golfe et fleuve Saint-Laurent. Des Monts Notre-Dame à l’île Rouge.
(Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE SH 18 PF 125 DIV 1 P 3)

Quittant les Monts Pelés, on peut traverser jusqu’à Matane (J) et continuer à longer les terres du sud jusqu’à la rivière du Bic (L) ou l’île Saint-Barnabé (K).

De l’île Saint-Barnabé, on a coutume de faire la traversée jusqu’au Moulin Baude (M) à une lieue de Tadoussac (N). On observe soigneusement d’y arriver de jour pour y faire le mouillage sur les conseils des pilotes qui sont destinés et envoyés à Tadoussac à cet effet avant l’arrivée des vaisseaux. Cet endroit est délicat, tant à cause des courants de la rivière du Saguenay qu’à cause de la grande pointe des Alouettes (O) qu’il faut doubler avec beaucoup de précaution.

Aller chercher l’île Rouge (P), qui est au sud de la pointe, suivre le sud et le sud-ouest à la faveur et gouverné par le pilote du fleuve pris à Tadoussac.

Extrait. Carte du golfe et fleuve Saint-Laurent. De Matane à Québec. (Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE SH 18 PF 125 DIV 1 P 3)

Extrait. Carte du golfe et fleuve Saint-Laurent. De Matane à Québec.
(Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE SH 18 PF 125 DIV 1 P 3)

De là, longer l’île aux Lièvres (Q) et, de cette île, tenir la côte du nord de la Malbaie (R) jusqu’au Cap aux Oies (S).

Ensuite, prendre l’île aux Coudres (T), au milieu du chenal, jusqu’à la première pointe nord et longer de nouveau la côte du nord de la baie Saint-Paul (U), prenant pour guide les balises de futailles flottantes qui seront mises aux deux pointes des battures qui serrent le chenal à cet endroit.

Et, de là, mouiller jusqu’au Cap Brûlé (V) en attendant le temps convenable pour passer la traversée qui conduit du Cap Tourmente (W) jusqu’à de petites îles qui sont au large de l’île aux Oies (X) et ne laisse qu’un chenal de fort peu de fond. Ce qui fait qu’il ne faut passer que le flot de ladite traversée, se réglant sur les deux balises qui seront mises sur les extrémités des battures du nord et du sud sur l’île au Ruau (Y) en prenant la tierce partie de l’île du côté de l’est jusqu’à une demie lieue de terre ou environ.

Enfin, de là, dresser son cours sur l’île d’Orléans (Z) longeant jusqu’à Québec (AA), celle des deux terres que les vents favoriseront davantage.

Extrait. Carte du golfe et fleuve Saint-Laurent. Localisation des lieux cités par Jean Talon dans ses observations sur la navigation entre La Rochelle et le Canada. 3 octobre 1665. (Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE SH 18 PF 125 DIV 1 P 3)

Extrait. Carte du golfe et fleuve Saint-Laurent. Localisation des lieux cités par Jean Talon dans ses observations sur la navigation entre La Rochelle et le Canada. 3 octobre 1665.
(Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE SH 18 PF 125 DIV 1 P 3)

Légende
A Cap de Raze J Matane S Cap aux Oies
B Îles Saint-Pierre K Île Saint-Barnabé T Île aux Coudres
C Cap de Raye L Rivière du Bic U Baie Saint-Paul
D Îles aux Oiseaux M Moulin Baude V Cap Brûlé
E Îles Brion N Tadoussac W Cap Tourmente
F Île d’Anticosti O Pointe aux Alouettes X Île aux Oies
G Monts Notre-Dame P Île Rouge Y Île au Ruau
H Sept îles Q Île aux Lièvres Z Île d’Orléans
I Monts Pelés R Malbaie AA Québec

 


[1] Commission du roi nommant Jean Talon intendant de la justice, police et finances en Nouvelle-France. 23 mars 1665. Archives nationales d’outre-mer (France). COL C11A 2/fol.169-169v.
[2] Lettre de Talon au ministre. BAC. Nouvelle-France. Correspondance officielle. Série 1. MG 8, A 1, vol. 1, p. 53-71. 4 octobre 1665.
[3] Observations de Jean Talon au sujet de la navigation entre La Rochelle et le Canada. 3 octobre 1665. Archives nationales d’outre-mer (France). COL C11E 13/fol. 113-115.
[4] Le plus petit des câbles d’un vaisseau.
[5] Espèce de bateau.
[6] Endroit où il y a peu de hauteur d’eau.

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Catégories :France, La Rochelle, Québec, Terre-Neuve

1 réponse

  1. Allo Guy,

    Le vieux document est plaisant à parcourir de par l’écriture très belle et soignée.

    Merci

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