Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

106 – L’expédition du navire La Paix pour le Canada en 1665

La flotte de 1665 à destination de Québec est composée de douze navires, selon Marie de l’Incarnation. Elle écrit : « Les douze vaisseaux qui sont arrivez, ont pensé périr[1] ».expédition_blogue

Cinq navires sont frétés par le roi qui envoie les soldats du régiment de Carignan-Salière[2] pour porter secours aux habitants de la Nouvelle-France, dont un pour le transport de vivres et de marchandises. Un autre navire est frété « pour le roi » par un particulier (Pierre Gaigneur). La mission du régiment : établir la paix avec les nations iroquoises qui massacrent les colons français et détournent le commerce des fourrures vers les Anglais nuisant au développement de la colonie.

Les préparatifs

Vaisseau royal, la flûte La Paix compte parmi les cinq navires formant l’escadre qui transporte les troupes du régiment à Québec[3]. Le capitaine est Jean Guillon de Leaubertière « entretenu pour le service du roi en la marine ».

Le départ

C’est de Chef de Baie que la flûte La Paix quitte La Rochelle le 15 mai en compagnie du navire L’Aigle d’Or. Elle est chargée de « gens de guerre et de diverses sortes de munitions de guerre et de bouche » pour les porter à Québec. Les navires étaient prêts à partir dès le 27 avril[4], mais ils attendaient le premier temps convenable[5].

De l’équipage, nous connaissons :

  • Jean Guillon de Leaubertière, capitaine
  • Éthier Guillon, lieutenant
  • Jean Boutin, maître
  • Jean Masson, maître-valet
  • Louis Auriau, marinier
  • Élie Bordes, marinier, de Croix-Chapeau
  • René Lidal, marinier

Des passagers, nous connaissons :

Sur les douze navires, onze sont identifiés. Neuf navires partent de La Rochelle et deux de Normandie. Ils sont :

  • L’Aigle d’Or (300 tx), de La Rochelle (capitaine de Villepars), frété par le roi;
  • Le Chat (300 tx), de La Rochelle (capitaine Charles Dabin), frété par la Alexandre Petit;
  • Le Jardin de Hollande (300 tx), de La Rochelle (capitaine Desbouiges), frété par le roi;
  • La Justice (400 tx), de La Rochelle (capitaine Pierre Guillet), frété par le roi;
  • La Marie-Thérèse, du Havre (capitaine Guillaume ou Jean Poulet);
  • L’Orange (250 tx), de La Rochelle;
  • La Paix (300 tx), de La Rochelle (capitaine Jean Guillon), frété par le roi;
  • Le Saint-Jean-Baptiste (300 tx), de Dieppe (capitaine Pierre Fillye);
  • Le Saint-Philippe (150 tx), de La Rochelle;
  • Le Saint-Sébastien (250 tx), de La Rochelle (capitaine DuPas de Jeu), frété par le roi;
  • Le Vieux Siméon (200 tx), de La Rochelle (capitaine Simon Douwen), frété par Pierre Gaigneur.
Caractéristiques des navires composant la flotte de 1665 à destination de Québec. (Source : Collection Guy Perron)

Caractéristiques des navires composant la flotte de 1665 à destination de Québec.
(Source : Collection Guy Perron)

À Tadoussac, le capitaine Guillon prend un pilote (moyennant 10 écus et la nourriture) pour remonter son navire à Québec[6] où il arrive, le 19 août, après une traversée de 96 jours. Il y demeure pendant un mois, soit jusqu’au 19 septembre, tant pour débarquer les troupes et décharger les marchandises que pour lester le navire.

Dans une lettre à Colbert, l’intendant Jean Talon fait part des témoignages des officiers du régiment de Carignan-Salière, et de leurs soldats, à l’égard des capitaines des navires L’Aigle d’Or et La Paix à l’effet qu’ils ont été bien traités pendant la traversée[7]. On écrit que Guillon s’est même distingué lors de son voyage[8] !

Pendant son séjour, le capitaine Guillon reçoit deux certificats concernant les soldats qu’il transportait dans son navire :

  • certificat des capitaines et officiers qui commandent les troupes, du 29 août (signé Contrecoeur, de Mignarde[9] et Maximy);
  • certificat de l’intendant Talon, du 18 septembre, concernant le nombre d’hommes qui sont débarqués à Québec[10].

Le retour

Après le coup de canon « de partance », tiré du bord du navire L’Aigle d’Or, la flûte La Paix est fin prête pour retourner en France. Les deux navires quittent le 19 septembre.

À 80 lieues de Québec, au travers du cap de Matane, un grand vent du nord nord-est se lève. Il grêle, il neige. La grand-voile est défoncée obligeant le capitaine de mettre l’artimon pour capéer[11] à la mer, mais l’artimon est crevé par un grand tourbillon de vent ! L’équipage a donc recours à une grande voile de rechange qu’il envergue… mais aussitôt déchirée !

L’Aigle d’Or, qui navigue de conserve avec La Paix, est hors de vue et ne peut rien faire car lui-aussi « fait eau » depuis Tadoussac[12], mais réussit à rentrer en France.

Extrait. Carte du golfe et fleuve Saint-Laurent. 16.. Localisation du naufrage de la flûte La Paix à Matane, le 26 septembre 1665. (Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE SH 18 PF 125 DIV 1 P 3)

Extrait. Carte du golfe et fleuve Saint-Laurent. 16.. Localisation du naufrage de la flûte La Paix à Matane, le 26 septembre 1665.
(Source : Bibliothèque nationale de France, département Cartes et plans, GE SH 18 PF 125 DIV 1 P 3)

Le vent s’élevant de plus en plus, sans voile, la flûte La Paix est poussée vers la côte de Matane malgré l’effort des membres de l’équipage. La tempête brise deux câbles de deux ancres qu’ils ont mouillées « pour tâcher de se sauver ». Le 26 septembre, elle se brise de l’emplanture[13] jusqu’à la quille et sombre à Matane !

Peu avant, craignant la perte du navire, Élie Bordes, marinier de Croix-Chapeau, près de Marennes, se jeta à la mer pour gagner la terre à la nage. Il se noie ! Cet événement freine l’ardeur des autres compagnons de bord qui voulaient en faire autant. Dix hommes de l’équipage se sont blessés et estropiés à la suite des coups de mer et de la tempête.

Le vent se calmant, tous mettent pied à terre… non sans péril !

Le lieutenant, Ethier Guillon, embarque dans la chaloupe du navire avec sept mariniers pour aller à Québec. Il est chargé d’aviser Prouville de Tracy, lieutenant général des armées du roi, de leur malheur et du naufrage de la flûte La Paix.

Sans nouvelles de leur lieutenant, n’ayant pas de pain, les naufragés sont obligés de se nourrir des victuailles mouillées et gâtées provenant de leur navire échoué ainsi que des coquillages de la côte. Ils ont tout perdu… vêtements et hardes !

Désespérés, toujours sans nouvelles, ils prennent la résolution de « se mettre en chemin », moitié par terre, moitié par eau, pour se rendre à Québec. Ils avaient trouvé le moyen de se bâtir un petit bateau des débris du navire.

Pendant ce temps-là, averti du naufrage, Prouville de Tracy ordonne aux capitaines des navires Le Saint-Sébastien, Le Jardin de Hollande et La Justice de se rendre au lieu du naufrage, à Matane, pour prendre les naufragés et les ramener en France. À défaut, leur donner des vivres pour leur subsistance.

Le 21 octobre, seul le navire Le Saint-Sébastien s’amène à Matane, soit près d’un mois après le naufrage !

Pourtant, dans une lettre à Colbert, Colbert de Terron écrit « Le capitaine de La Paix Guillon Laubertière n’était pas fautif. Trois jours après le naufrage, M. Pas de Jeu, capitaine du Saint-Sébastien, a rescapé l’équipage qui s’était réfugié sur la rive[14] ».

Qui croire ? L’équipage a-t-il été rescapé un mois après le naufrage (selon le capitaine Guillon et témoins) ou trois jours (selon Colbert de Terron) ?

Les membres de l’équipage et six passagers embarquent ainsi dans le navire en laissant à la côte de Matane tout ce qu’ils ont pu sauver du naufrage. Les choses sauvegardées ont été inventoriées, puis entreposées dans deux « cabanes » qu’ils ont fabriqué sur place.

Ils arrivent « heureusement » à La Rochelle, à bord du navire Le Saint-Sébastien, le vendredi 20 novembre suivant.

Trois jours plus tard, le capitaine Jean Guillon de Leaubertière se présente devant l’Amirauté de La Rochelle pour faire état des événements survenus pendant son expédition à Québec et plus précisément du naufrage de la flûte La Paix. Pour faire son rapport, Guillon est accompagné de Jean Boutin, maître, de Jean Masson, maître valet, de René Lidal et Louis Auriau, mariniers de l’équipage, et de Jean Grignon et Arnaud Peré, marchands rochelais, passagers dans le navire. Tous prêtent serment de dire la vérité dans leur déclaration.

Extrait. Rapport de Jean Guillon sur le voyage de la flûte La Paix à Québec. 23 novembre 1665. (Source : AD17. Fonds de l’Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5666, pièce 107 (fol. 146 et 147)

Extrait. Rapport de Jean Guillon sur le voyage de la flûte La Paix à Québec. 23 novembre 1665.
(Source : AD17. Fonds de l’Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5666, pièce 107 (fol. 146 et 147)

Au cours de l’été 1666, Talon envoie une barque récupérer « quelques agrèz et une assez bonne quantité de pelleteries[15] ».

Récit du naufrage de la flûte La Paix

par Marie de l’Incarnation

« Cet accident arriva la nuit, raconte Mère de l’Incarnation, tout le monde étant couché et en repos, excepté les pilotes, et tout d’un coup le vaisseau coule à fond entre deux rochers. Il y avoit trois honêtes Dames qui alloient en France pour leurs affaires; il les fallut tirer du péril par des poulies attachées au haut du mas, puis les enlever par le moien des cordes, avec des peines nonpareilles pour les mettre sur des roches. Tous se sont retirez sur les monts de notre Dame qui [est] le lieu le plus stérile, et le plus froid de l’Amérique, n’aiant que pour douze jours de vivres qu’ils avoient sauvez du débris. » Le navire transportait « une assez bonne quantité de pelleteries appartenantes à des marchands »; il y avait là, précise l’Ursuline, « nos plus considerables réponses, et les papiers de nos plus importantes affaires »; il se perdit un matelot, mais on sauva « une bonne partie du bagage, ce qui me laisse quelque espérance que nos lettres et nos mémoires auront échappé du naufrage ».

Source : Marie de l’Incarnation à son fils. 29 octobre 1665. Correspondance dans Marcel Trudel, Histoire de la Nouvelle-France, Montréal, Éditions Fides, vol. IV : La seigneurie de la Compagnie des Indes occidentales 1663-1674, 1997, p. 236-237.

 


[1] Marcel Trudel, Histoire de la Nouvelle-France, Montréal, Éditions Fides, vol. IV : La seigneurie de la Compagnie des Indes occidentales 1663-1674, 1997, p. 236.
[2] Voir aussi : Michel Langlois, Carignan-Salière 1665-1668, Drummondville, La Maison des ancêtres, 2004, 517p.
[3] Lettre de Colbert de Terron à Colbert. BAC. Série Mélanges de Colbert. MG 7, I, A 6, vol. 128, p. 25. 13 avril 1665.
[4] Lettre de Colbert de Terron à Colbert. BAC. Série Mélanges de Colbert. MG 7, I, A 6, vol. 128, p. 30. 27 avril 1665.
[5] Lettre de Colbert de Terron à Colbert. BAC. Série Mélanges de Colbert. MG 7, I, A 6, vol. 129, p. 34-24. 10 mai 1665.
[6] Lettre de Talon à Colbert. BAC. Série Mélanges de Colbert. MG 7, I, A 6, vol. 133, p. 121-122. 18 septembre 1665.
[7] Loc. cit.
[8] Lettre de Tracy à Colbert. BAC. Série Mélanges de Colbert. MG 7, I, A 6, vol. 133, p. 120. 20 septembre 1665.
[9] Sixte Charrier, sieur de La Mignard, lieutenant de la compagnie Colonelle.
[10] Lettre de Talon à Colbert. BAC. Série Mélanges de Colbert. MG 7, I, A 6, vol. 133, p. 121-122. 18 septembre 1665.
[11] Tenir la cape pendant un coup de vent.
[12] Lettre de Colbert de Terron à Colbert. BAC. Série Mélanges de Colbert. MG 7, I, A 6, vol. 131bis, p. 83. 21 septembre 1665.
[13] Ouverture pratiquée dans la carlingue du navire, pour y faire entrer le pied des bas mâts.
[14] Lettre de Colbert de Terron à Colbert. BAC. Série Mélanges de Colbert. MG 7, I, A 6, vol. 133, p. 125-126. 22 novembre 1665.
[15] Marcel Trudel, op. cit., p. 237.

 

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Catégories :Canada, Expéditions de navires, France, HISTOIRE, La Rochelle, Nouvelle-France, Québec

6 réponses

  1. Excellent document….

  2. Bonjour vous avez fait dans le passé la transcription d’actes notariés plus d’une cinquantaine pour moi, offrer vous encore ce service?

  3. Vous avez identifié 11 des douze navires. J’ai une lettre écrite de La Rochelle (29 avril 1665) que j’essayer de dater par la mention du navire Le Triomphe dont l’embarquement a lieu sur la Charente à 3h du matin (je vois que les navires étaient prets depuis le 27). Mr Dumont et 700 à 800 hommes, dont un nommé Porneuf. Est-ce le vaisseau manquant?

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