Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

78 – L’expédition du navire La Notre-Dame-des-Neiges pour l’Acadie en 1656

En 1656, le navire La Notre-Dame-des-Neiges (80-90 tx) est envoyé à la pêche au poisson sec à Terre-Neuve… en apparence, car dans les faits c’est un voyage de pêche et de traite qui l’attend en Acadie !expédition_blogue

En effet, le 20 février, bourgeois et avitailleurs du navire, Isaac Auboineau, Antoine Lucas et Philippe Rozet, marchands rochelais, promettent à tout l’équipage de payer leur voyage comme si le navire arrivait à bon port. Ils craignent ainsi la prise du navire pour les marchandises de traite expédiées « en Canada » à Emanuel Leborgne fils[1].

Cette crainte est justifiée puisque Nicolas Denys et Emanuel Leborgne père se disputent un territoire depuis la victoire des Anglais (1654), mais ces derniers n’occupent pas tout ce que les Français considèrent comme étant l’Acadie. Comme les Anglais ne tentent rien au détroit de Canseau, ni au-delà, écrit Marcel Trudel, Nicolas Denys va poursuivre ses opérations sans être inquiété par cette conquête[2] et met sur pied une compagnie pour l’exploitation de son monopole (1654)[3]. Il reprend possession du Cap-Breton, où Emanuel Leborgne père avait laissé un de ses hommes pour commander.

Plan de Terre-Neuve, Nouvelle-France, Nouvelle-Angleterre et golfe du Saint-Laurent (Pascaerte van Terra Nova, Nova Francia, Nieuw Engeland en de groote revier van Canada), par H. Donckert. 1665. (Source : gallica.bnf.fr. N8595896_JPEG_1_1DM)

Plan de Terre-Neuve, Nouvelle-France, Nouvelle-Angleterre et golfe du Saint-Laurent (Pascaerte van Terra Nova, Nova Francia, Nieuw Engeland en de groote revier van Canada), par H. Donckert. 1665.
(Source : gallica.bnf.fr. N8595896_JPEG_1_1DM)

Les disputes ne sont pas terminées entre les deux hommes… En 1655, un arrêt du roi en faveur de Nicolas Denys défend à Emanuel Leborgne père de ne pas le troubler de ce qui lui a été concédé par les Cent-Associés[4].  Malgré tout, dans les rapports soumis devant l’Amirauté de La Rochelle, en 1656, on constate que cette possession de territoire reste ambiguë :

« Attendu que c’est une terre hypothéquée à son dit père [Lebogne] par défunt le sieur d’Aulnay qui en avait don du Roi pour plusieurs avances par lui faites pour la manutention du pays et subsistance du séminaire y établi et de ce que ledit lieu est aujourd’hui en la domination des Anglais par la prise qu’ils firent en l’année 1654 de Port-Royal et de la rivière Saint-Jean, lesquels ils n’ont pas encore rendus à ceux à qui ils appartiennent[5]. »

Quoiqu’il en soit, Leborgne père se soumet à l’arrêt : au printemps 1656, il ordonne à son fils d’abandonner le fort Saint-Pierre et de se retirer à La Hève. C’est le navire La Notre-Dame-des-Neiges qui sera la victime d’une nouvelle dispute !

Le départ

Commandé par le capitaine Bernard Marot, le navire Le Notre-Dame-des-Neiges (80-90 tx) part de La Rochelle le 27 février 1656 pour faire « le voyage de Terre-Neuve et coste de Canada » et faire la « pêche et négoce » à la côte de l’Acadie. Il arrive au passage de Canseau le 15 avril suivant. Là, le capitaine envoie les passagers Simon François et Philibert Narp dit Laplume dans un « canot de sauvage » au fort Saint-Pierre (Cap-Breton) pour porter des lettres à Emanuel Leborgne fils de la part de son père.

L’habitation de La Hève (A) est à quelques 60 lieues de Canseau (B) et du fort Saint-Pierre (C). Extrait. Pascaerte van Terra Nova, Nova Francia, Nieuw Engeland en de groote revier van Canada, par H. Donckert. 1665. (Source : gallica.bnf.fr. N8595896_JPEG_1_1DM)

L’habitation de La Hève (A) est à quelques 60 lieues de Canseau (B) et du fort Saint-Pierre (C).
Extrait. Pascaerte van Terra Nova, Nova Francia, Nieuw Engeland en de groote revier van Canada, par H. Donckert. 1665.
(Source : gallica.bnf.fr. N8595896_JPEG_1_1DM)

Leborgne père ordonne à son fils d’abandonner le fort Saint-Pierre et de s’en aller à La Hève, à cause du différend entre lui et Nicolas Denys « qui prétendent tous deux le même lieu » et jusqu’à ce que le tout ce soit réglé par arrêt.

Comme Leborgne fils n’a pas de navire pour transporter « son attirail et marchandises », il va trouver le capitaine Marot à bord de La Notre-Dame-des-Neiges, accosté à Canseau, et demande de les lui porter à La Hève, là ou le navire doit faire sa pêche. Le navire ne devait-il pas faire sa pêche à Terre-Neuve ?

Pour récompenser le capitaine Marot, la traite qui se fera durant la pêche à La Hève sera partagée par moitié entre Leborgne et Marot, pour les bourgeois du navire. Arrivé le 5 mai à l’île de Mariscady (à une lieue et demie de La Hève), Marot y fait sa pêche pendant que Leborgne y décharge ses marchandises de traite et de provisions.

Suivant les ordres de son père, Leborgne fils va porter des victuailles et quelques marchandises de traite à La Hève qu’il charge à bord de La Notre-Dame-des-Neiges ainsi que toutes les pelleteries (mille orignaux et quatre barriques de castors). Le navire arrive à La Hève le 23 août.

Quatre jours après son arrivée à La Hève, soit le 27 août, le navire est investit par le navire Le Saint-Jean, commandé par Charles Naulau dit Nargonne, assisté de 40 à 50 hommes dans trois chaloupes. Se disant tous avoués de Nicolas Denys, ils se rendent maîtres du navire. L’épée à la main, Nargonne frappe le capitaine Marot de plusieurs coups, le prend par le collet et lui demande la clé de sa chambre et de son coffre pour se saisir de ses papiers et autres choses… à défaut, il le tuera !

Les hommes de Denys font ce qu’ils veulent ! Ils prennent toutes les armes de l’habitation de La Hève, vivres, munitions, canons, marchandises de traite, hardes des habitants, lesquels sont faits prisonniers et mis dans une île. Par la suite, ils se dirigent vers le navire de Marot qui fait sa pêche à l’île de Mariscady. Voulant se défendre « et traiter ces gens-là en pirates », le capitaine Marot est abandonné par son équipage et il est contraint de céder à la force.

Nargonne et ses hommes saisissent le navire La Notre-Dame-des-Neiges qui est emmené au fort Saint-Pierre.  En route, ils reprennent les prisonniers de La Hève qu’ils ont mis dans une île et rendus au fort, ils pillent tout le navire : mille orignaux ou environ et quatre barriques de castors appartenant à Leborgne et aux bourgeois du navire; tout le poisson et sel, et toutes les marchandises; les canons, les pierriers, les boulets, les balles, la poudre, la mèche, les armes, les bons câbles et bons cordages du navire avec les ustensiles et les bonnes voiles. Ainsi, de ce qui reste dans le navire n’a que peu de valeur.

Après ce pillage, Nicolas Denys change l’équipage du navire et y met quelques matelots basques et passagers et les envoie de cette façon en France ! Le navire La Notre-Dame-des-Neiges arrive le 16 novembre dans la rade de La Rochelle et entre dans le havre le lendemain.

L’équipage original du navire est retenu par Denys pour le faire déposer en sa faveur et « pour le récompenser » d’avoir livré leur navire de cette façon !

Le retour

Le capitaine Bernard Marot et le contremaître Guillaume Heurtin sont mis dans le navire Le Saint-Jean, commandé par Moïse Girardin (maître) et Jean Richard (pilote), et d’autres matelots. Le navire arrive à Port-Louis vers le 16 novembre, et conduit par la suite à Concarneau par les hommes de Denys… avec les pelleteries volées ! Voyant cela, Marot s’embarque dans un navire basque pour La Rochelle, tandis que Heurtin s’y dirige par voie terrestre.

Toute cette histoire est racontée dans les dépositions du 18 novembre 1656 (François Baudry, Michel Ferrand, Jean Benoit, Vincent Lebas et Étienne Talbot, anciens habitants du fort Saint-Pierre), du 20 novembre (les passagers Simon François, marchand, et Philibert Narp dit Laplume) et du 20 décembre 1656 (le capitaine Bernard Marot et le contremaître Guillaume Heurtin).

Cinq jours après l’arrivée du navire La Notre-Dame-des-Neiges à La Rochelle, ses bourgeois et propriétaires présentent une requête devant l’Amirauté pour faire visiter le navire et estimer son mauvais état après avoir été pillé en Acadie. Selon le rapport des experts, le navire est fort délabré et démis de la plus grande part de ses apparaux, cinq pièces de mauvaises voiles, mauvais câbles et un bout d’ancre, une partie de la garniture, des haubans, une douzaines de poulies petites et grandes sans aucuns ustensiles. Le corps du navire est en fort mauvais état, délabré, ayant largué le travers du grand mât, son mât devant rompu, une garlande[6] rompue, le barrot aussi rompu. Les experts n’ont pu voir le fonds du navire à cause du lest.

Dans l’état où il est, le navire est estimé à 1 000 livres et les agrès et apparaux à 300 livres[7].

Castors et orignaux

Le 5 janvier 1657, un jugement est rendu en faveur de Pierre Cornu, marchand de Bordeaux, contre Isaac Auboineau et Philippe Rozet pour se faire rembourser de l’argent prêté à la grosse aventure[8] sur le navire La Notre-Dame-des-Neiges[9]. La suite nous est inconnue !

Par les jugements des 17 et 31 janvier 1657, les pelleteries volées en Acadie et qui sont entre les mains de Jean Bourdet, capitaine de marine, seront inventoriées et entreposées dans la maison de Jean Yvonnet, marchand rochelais, qui en aura la garde.

Pendant ce temps-là, Emanuel Leborgne, Isaac Auboineau et Philippe Rozet poursuivent Nicolas Denys et ses complices pour la prise et le pillage de leurs pelleteries à La Hève. Par sentence de contumax et sur le point d’avoir sentence définitive, ils sont avertis que les pelleteries saisies et entreposées dans une chambre haute de la maison d’Yvonnet, sont issues du pillage. C’est pourquoi, le 3 février, on procède à l’inventaire des pelleteries saisies[10] :

  • dans un sac : deux paquets de peaux de castors de 19 pièces chacun;
  • dans un sac : deux paquets de peaux de castors, l’un de 10 castors, l’autre 14;
  • dans un sac : 17 peaux de castors gras;
  • dans une demie barrique : 34 peaux de castors et deux loutres;
  • dans un sac : 27 peaux de castors gras;
  • dans un paquet : 23 castors maigres;
  • 7 peaux d’orignaux.
Mémoire des pelleteries saisies entre les mains de Jean Bourdet, capitaine de Marine. (Source : AD17. Fonds de l’Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5663, fol. 29r, anciennement pièce 13. 3 février 1657)

Mémoire des pelleteries saisies qui sont entre les mains de Jean Bourdet, capitaine de marine.
(Source : AD17. Fonds de l’Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5663, fol. 29r, anciennement pièce 13. 3 février 1657)

Retiré du sac de procès par Philippe Rozet. (Source : AD17 en ligne. Fonds de l’Amirauté de La Rochelle. B 198, fol. 24r. Retirés des sacs. 1617-1687. Vue 28/82. 6 février 1657)

Retiré du sac de procès par Philippe Rozet.
(Source : AD17 en ligne. Fonds de l’Amirauté de La Rochelle. B 198, fol. 24r. Retirés des sacs. 1617-1687. Vue 28/82. 6 février 1657)

Le 26 février suivant, au greffe de l’Amirauté, Philippe Rozet retire le sac[11] du procès intenté contre Nicolas Denys et ses hommes pour la prise et le pillage qu’ils ont fait du navire La Notre-Dame-des-Neiges et des marchandises appartenant à ses bourgeois et propriétaires[12].

En vertu d’un jugement du 1er août, on ordonne que les pelleteries saisies et entreposées dans la maison du marchand Yvonnet, et inventoriées le 3 février, soient vendues aux enchères. C’est ainsi que le 4 août suivant[13], l’huissier Petit fait savoir à haute voix que lesdites pelleteries sont à vendre au plus offrant et dernier enchérisseur. S’ensuit une série de transactions toutes aussi techniques que complexes : publication d’enchères, pesée des castors et orignaux, quittances entre derniers enchérisseurs et saisissants, frais et droits de bureau, déductions, désistement, etc.[14].

C’est ainsi que se termine l’épopée du navire La Notre-Dame-des-Neiges… sans qu’on sache ce qu’il advint par la suite !

 


[1] AD17. Fonds de l’Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5663, fol. 16r-17v (anciennement pièce 9). 24 janvier 1657.
[2] Marcel Trudel, Histoire de la Nouvelle-France, Montréal, Éditions Fides, vol. III : La seigneurie des Cent-Associés, t. 1 : Les événements, 1979, p. 93.
[3] Compagnie que Nicolas Denys forme avec les deux frères Abraham et Jacob Duquesne et avec Christophe Fouquet de Chalain, cousin du surintendant Fouquet.
[4] Marcel Trudel, op. cit., p. 93.
[5] AD17. Fonds de l’Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5663, fol. 36r-42v (anciennement pièce 13ter). 18 novembre-20 décembre 1656.
[6] Rebord de la hune.
[7] AD17. Fonds de l’Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5663, fol. 43r-43v (anciennement pièce 13quater). 23 novembre 1656.
[8] Obligations passées devant le notaire Pierre Moreau les 26 et 30 janvier 1656.
[9] AD17. Fonds de l’Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5663, fol. 16r-17v (anciennement pièce 9). 24 janvier 1657.
[10] AD17. Fonds de l’Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5663, fol. 27r-31v (anciennement pièces 12 et 13). 3 février 1657.
[11] Sac où l’on met les pièces du procès.
[12] AD17 en ligne. Fonds de l’Amirauté de La Rochelle. B 198, fol. 24r. Retirés des sacs. 1617-1687. Vue 28/82. 26 février 1657.
[13] AD17. AD17. Fonds de l’Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5663, fol. 32r-35v (anciennement pièce 13bis). 4 août-14 août 1657.
[14] AD17. AD17 en ligne. Fonds de l’Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5663, fol. 60-61r. Vues 80-81/369.

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Catégories :Acadie, Expéditions de navires, France, La Rochelle

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