Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

70 – Complot à La Rochelle en 1684

Le vendredi 14 juillet 1684, on prêche pour la dernière fois à La Rochelle. C’est le ministre Daniel-Henry Delaizement[1] qui le fait… ne sachant pas ce qui va arriver le lendemain, à lui et à ses collègues ! Prémonitoire ou non, son texte est pris dans la première Épitre de Saint-Pierre au Chapitre III en ces mots :

« que celui qui aime la vie et qui veut voir ses jours bien heureux

garde sa langue de mal et ses lèvres de prononcer aucune fraude,

qu’il se détourne du mal et qu’il fasse le bien

qu’il cherche la paix et qu’il la poursuive. »

Extrait. Façade du temple de la Villeneuve. (Source : Claude Masse, Recueil des plans de La Rochelle, La Rochelle, éditions Rupella, 1979, feuille 76)

Extrait. Façade du temple de la Villeneuve.
(Source : Claude Masse, Recueil des plans de La Rochelle, La Rochelle, éditions Rupella, 1979, feuille 76)

Ce n’est pas le hasard, raconte A. Tessereau[2], qui fait que ce texte sert de sujet au dernier prêche entendu dans le temple de la Villeneuve : Dieu les appelait d’une façon particulière eux et leur troupeau.

Dans la seconde moitié du 17e siècle, la persécution est implacable contre les protestants. Tout sert de prétexte pour entraver l’exercice du culte de la religion prétendue réformée (R.P.R.)[3].

En novembre 1663, on a recours aux subtilités légales pour restreindre le nombre des lieux où est permis l’exercice du culte réformé[4]. Plus tard, on redouble les attaques contre les ministres. Chose facile puisque les édits multiplient de plus en plus devant eux les écueils, ou plutôt les pièges[5].

Par exemple, un arrêt du 19 février 1672 ordonne l’uniformité des bancs dans les temples[6]. En conséquence de cet arrêt, l’intendant de Demuin entreprend de faire changer l’état des temples à l’effet d’en faire ôter tous les bancs de distinction[7].

En 1677, un arrêt du Conseil d’État défend aux protestants de suborner les catholiques à changer de religion, soit par argent, sous prétexte de mariage, ni autrement, à peine de 1 000 livres d’amendes[8].

Évêque de La Rochelle, Henry de Laval participe aux assemblées du Clergé de France de 1681 et 1682; à la seconde, il siège dans la commission des affaires de la Religion et, à ce titre, contribue à l’élaboration de l’Avertissement pastoral aux réformés[9]. De retour à La Rochelle, il estime de son devoir épiscopal d’aller lui-même signifier cet Avertissement au Consistoire de la ville[10].

Qu’en est-il de cet avertissement pastoral ? Le 1er juillet 1682, l’assemblée extraordinaire du Clergé de France adresse aux protestants du royaume l’Avertissement pastoral de l’Église gallicane assemblée à Paris par l’autorité royale à ceux de la religion prétendue réformée pour les porter à se convertir et à se réconcilier avec l’Église.

L’évêque se présente au prêche de la Villeneuve le lundi 21 décembre 1682 accompagné de l’intendant de Demuin, l’un de ses grands vicaires, le lieutenant général de la ville ainsi que trois ecclésiastiques[11]. Il y a aussi deux notaires royaux. Les quatre ministres sont : Delaizement, Guybert[12], Le Blanc[13] et Tandebaratz[14] qui agit comme modérateur.

Évidemment, le but de l’évêque est de montrer au Consistoire qu’il est leur légitime Pasteur et d’inviter les ministres à rentrer dans l’Église romaine[15] ! Après le discours de l’évêque, le modérateur s’adresse à l’Intendant en ces termes : « Monseigneur, dit-il, nous venons d’ouïr des lettres où il est parlé de nous et des nôtres en des termes terribles, mais qui, grâce à Dieu, ne nous conviennent nullement…[16] ».

Malgré tout, cette visite de l’évêque au Consistoire se passe bien. Les catholiques usent beaucoup d’honnêteté et les protestants tâchent de rendre à leurs visiteurs le respect qui leur est dû. Malheureusement, c’est le début de la fin pour le culte réformé à La Rochelle.

Le 24 mai 1683, une déclaration est publiée à La Rochelle à l’effet que si un catholique romain ou un « relaps » (personne retombée dans l’hérésie) entre dans un temple, les ministres de la R.P.R. seront interdit de leur ministère et leurs temples démolis. En conséquence, les catholiques font imprimer une liste d’environ 2 000 noms de nouveaux convertis qui est signifiée au Consistoire le 7 août suivant, afin que les pasteurs aient soin de ne plus les recevoir dans leurs temples et assemblées, ni leurs enfants âgés de moins de 14 ans. Le Consistoire sait mieux que personne que cette déclaration ne peut être exécutée dans une Église aussi nombreuse que celle de La Rochelle. Pourtant, il s’était dit satisfait, en 1679, d’une autre déclaration voulant que leur soient signifiés les actes d’abjuration en bonne forme et non pas une simple liste de noms de personnes pour la plupart inconnues[17].

Derrière cette liste… un complot se trame… l’avocat du roi, Pierre Bomier, et quelques prêtres de l’Oratoire de La Rochelle (qui sont curés des quatre principales paroisses de la ville). Ils s’unissent, l’un pour satisfaire sa passion et les autres par passion et par intérêts[18] !

Après avoir vainement essayé, à plusieurs reprises, de faire entrer des nouveaux convertis au temple de la Villeneuve, les prêtres de l’Oratoire mettent enfin la main sur le personnage qui va leur permettre de réussir. Le personnage central du complot Bomier-prêtres de l’Oratoire est une pauvre victime : Marie Gautier… La complice… Marie Bonneau[19], sa cousine, fille publique, vulgairement appelée la Borgne

Originaire de Mauzé, simple et ignorante au possible, Marie Gautier (16-17 ans) est servante chez Bertrand Brisson, chapelier protestant, rue des Taillandiers. Elle a abjuré en 1681, mais n’a pas sur elle le certificat pour le prouver.  Sa cousine la persuade que si elle veut abjurer une seconde fois, elle lui fera gagner de l’argent.

Les deux cousines se présentent chez le père supérieur, François de Launay, oratorien. Ce dernier consulte la liste pour savoir s’il y a une personne du nom de Marie Gautier qui avait abjuré à Mauzé. Mais comme il n’en a pas la preuve, il lui conseille d’aller au prêche « que certains ministres, zélés observateurs des déclarations, lui en défendraient l’entrée » si elle avait déjà abjuré. Sinon, le fait d’assister au culte prouvera qu’elle est huguenote.

Pour prouver qu’elle est de la R.P.R., Marie Gautier se rend au temple de la Villeneuve mais au lieu d’entrer dans l’édifice, elle pénètre dans la cour qui entoure le temple et là elle est vue dans la foule qui sort de la prière. Marie Bonneau et une autre personne, nommée Anne Drouart, sont chargées par le Père de Launay pour suivre Marie Gautier afin de lui rapporter le soir (15 mars) si elle a effectivement été au temple. Dès le lendemain, 16 mars, une plainte est déposée par Bomier et le 17, une information est commencée à l’effet de prouver que les pasteurs de La Rochelle avaient laissé pénétrer dans leur temple une personne qu’on savait, par la fameuse liste, avoir abjuré en 1681. Devant témoins, le Père de Launay fait faire à Marie Gautier la déclaration suivante : « Qu’elle se repentait de l’avoir voulu tromper en soutenant qu’elle n’avait jamais abjuré, ce qu’elle n’avait fait que dans la crainte de n’être pas reçu à faire profession de la religion catholique. Qu’ayant demeuré chez Brisson, elle avait repris sa première religion, allant au prêche et qu’elle y fut le 15 mars à la prière[20]. »

Le 12 mai 1684, une nouvelle information, à propos de Renée de la Serre, jeune fille de 9 à 10 ans, qu’on accuse d’avoir été conduite au temple pas sa mère protestante, mais qu’on n’a également vue que dans la cour du temple !

Ces pitoyables manœuvres réussissent. Ce furieux persécuteur qu’est Pierre Bomier et ses complices oratoriens avaient joué cette comédie que pour se donner un prétexte de détruire l’Église de La Rochelle.

Un jugement du présidial est rendu le 12 septembre suivant condamnant les quatre ministres protestants de La Rochelle « à faire amende honorable devant la principale entrée de l’église Cathédrale, où ils seront conduits par l’exécuteur de la haute justice, nus, en chemise, la corde au cou, tenant entre leurs mains une torche ardente, du poids de deux livres, et là, étant à genoux, déclareront qu’au mépris des déclarations du roi, ils ont reçu dans leur temple Marie Gautier, relapse; ce fait seront bannis à perpétuité hors le royaume, avec injonction de garder leur ban sur peine de vie; dit que leurs biens seront confisqués; les condamne en outre à 4 000 livres d’amende envers le Roi et en 800 livres d’aumônes… Et au regard du Temple des réformés, ordonne qu’il sera démoli par eux dans un mois pour tout délai, si non qu’il sera procédé à sa démolition à leurs frais[21]. ».

La Bastille. (Source : Louis Bretez. Plan de Paris dit Plan de Turgot, 1739)

La Bastille.
(Source : Louis Bretez. Plan de Paris dit Plan de Turgot, 1739)

Les condamnés en appellent au Parlement. Écroués à la Conciergerie à Paris, le 9 octobre, ils sont transférés à la Bastille le 31 décembre.

Après les sollicitations de l’évêque de La Rochelle, appuyées par un ordre du Roi, le 18 janvier 1685,  le Parlement émet un arrêt qui interdit le culte public à La Rochelle et ordonne la démolition du temple de la Villeneuve. Cet arrêt est exécuté au mois de mars suivant.

Les ministres sont mis en liberté par une nouvelle lettre de cachet environ trois mois après la ruine de leur église. Ne pouvant souffrir de rester sous le coup d’une sentence infamante, ils adressent un placet à Louis XIV lui demandant la permission de faire vider leur recours. Ils vont l’obtenir ! Et le 22 août, est rendue la sentence définitive qui les condamne à être admonestés, à s’abstenir pendant un an de la ville et banlieue de La Rochelle et chacun à quatre livres d’aumône pour les prisonniers de la Conciergerie[22]. Cette condamnation si légère n’est nullement comparable au jugement du 12 septembre 1684 !

La sentence définitive découlait naturellement de celle du 18 janvier et elle prouve que le but unique du procès des quatre ministres était la démolition du temple de La Rochelle.

Après un jugement si criant rendu contre une Église de l’importance de La Rochelle, conclut Abraham Tessereau[23], on pouvait bien croire que les Réformés du Royaume de France n’en avaient pas pour longtemps.

 


[1] Fils de Jean, orfèvre, et de Marie Bouguereau, Daniel-Henry Delaizement est né le 24 octobre 1640 (baptisé le 4 novembre) à La Rochelle. Il est reçu ministre le dimanche 17 juin 1663. Le 5 février 1668, il épouse Claude Brunet. Il suivit ses collègues dans l’exil en 1685.
[2] Abraham Tessereau, Histoire des Réformés de La Rochelle depuis l’année 1660 jusqu’à l’année 1685, Amsterdam, veuve Pierre Savouret, 1689, p. 220.
[3] Émile Couneau, La Rochelle disparue, La Rochelle, Alain Thomas, tome IV, 1999, p. 373.
[4] Léopold Delayant, Histoire des Rochelais racontée à Julien Méneau par son grand-père, La Rochelle, A. Siret, deuxième volume, 1870, p. 117.
[5] Les ministres sont exclus de la direction de la ville et du collège des médecins. On leur interdit de professer la médecine, de prendre part à l’élection des directeurs, d’ouvrir boutique d’apothicaire, etc. Léopold Delayant, op. cit., p. 120.
[6] Tessereau, op. cit., p. 110.
[7] Loc. cit.
[8] Élie Benoist. Histoire de l’édit de Nantes, Delft, Adrien Beman, vol. 3, no 3, 1695, p. 97.
[9] Louis Pérouas, Le diocèse de La Rochelle de 1648 à 1724, Paris, SEVPEN, 1964, p. 315.
[10] Loc. cit.
[11] Ludovic Lalanne, « Rapport sur une visite de Henri de Laval de Bois-Dauphin, évêque de La Rochelle, au consistoire de cette ville » dans Revue des Sociétés Savantes des départements, Paris, Imprimerie Nationale, septième série, tome II, 1880, p. 141.
[12] Jacques Guybert débute son ministère en 1661 à La Rochelle. Le 25 juillet 1662, il épouse Élizabeth Guiton, fille du maire Jean Guiton (1628). Il quitte la France après la révocation de l’édit de Nantes.
[13] Théodore (Le) Blanc débute son ministère en 1681 à La Rochelle. Il quitte la France, victime des poursuites religieuses.
[14] Jacques (De) Tandebaratz débute son ministère en 1660 à La Rochelle. Le 29 avril 1663, il épouse Madeleine Vincent. Il quitte la France à la suite des persécutions contre les réformés.
[15] Ludovic Lalanne, op. cit., p. 143.
[16] Loc. cit.
[17] Abraham Tessereau, op. cit., p. 199-200.
[18] Choix de documents inédits, « La condamnation du temple de la Villeneuve » dans Bulletin historique et littéraire, Société de l’histoire du protestantisme français, quatrième série, nos 7, 8 et 9, juillet-septembre 1895, p. 486.
[19] Ayant abjuré en 1684, Marie Bonneau « servit utilement pour trouver des preuves de faits suffisants pour parvenir à la démolition des temples ». Elle obtint une pension en récompense de ses honteux services, ce qui ne l’empêcha pas de mourir dans la misère. Eugène Haag, La France protestante ou vie des protestants français qui se sont fait un nom dans l’histoire, Genève, Joël Cherbuliez, tome V, 1855, p. 211.
[20] Choix de documents inédits, op. cit., p. 488.
[21] J.-B.-E. Jourdan, Éphémérides historiques de La Rochelle, La Rochelle, A. Siret, premier volume, 1861, p. 333.
[22] Eugène Haag, op. cit., p. 212
[23] Abraham Tessereau, op. cit., p. 235.

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Catégories :France, La Rochelle

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