Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

64 – Le Grand Temple de La Rochelle (1603-1628) 1/2

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Le Grand Temple de La Rochelle était considéré, par les chroniqueurs de l’époque, comme l’édifice le plus remarquable que la Réforme ait produit en France[1]. Voyons la genèse de ce bâtiment (aujourd’hui disparu).

Les « idées luthériennes » pénètrent à La Rochelle vers 1530, mais elles demeurent clandestines pendant près de trente ans[2]. Malgré quelques supplices pour hérésie, une communauté protestante y est constituée en 1558 avec l’arrivée du pasteur Pierre Richer[3].

Dès la fin de mai 1562, la populace acquise à la Réforme pille plusieurs églises et se met à harceler les religieux dans les rues. En janvier 1568, toutes les églises catholiques sont détruites[4], à l’exception de la chapelle Sainte-Marguerite, et les prêtres sont arrêtés par le maire Pontard. Rien n’est épargné ! Animés par leur maire, les Réformés rochelais se jettent dans les églises, déchirent les images, abattent les statues, brisent tout ce qui sert à la décoration des églises[5].

Ils transforment les églises pillées en temples, se servant des cloches pour leurs exercices religieux. Par la suite, ils descendent les cloches des clochers et les brisent en prévision sans doute qu’ils auraient besoin de canons pour la défense de leur ville[6].

La Rochelle est désormais la capitale des Réformés.

La liberté dont jouissent les protestants rochelais leur suggère, en 1569, l’idée d’élever un temple dans de monumentales proportions[7]. Pour ce faire, la ville de La Rochelle cède aux Réformés « une place pour bâtir un temple, sise en la place du Chasteau »[8]. Trois ans plus tard, on dénombre 55 ministres et un prêtre catholique !

17. Place ou estoit basty le grand Temple qui n’estoit pas edifié devant le Siège de 1573, quoiqu’on l’aye marqué en ce plan. Extrait. Plan de la ville de La Rochelle en l’état qu’elle était en 1572. (Source : Claude Masse, Recueil des plans de La Rochelle, La Rochelle, éditions Rupella, 1979, feuilles 6 et 7)

17. Place ou estoit basty le grand Temple qui n’estoit pas edifié devant le Siège de 1573, quoiqu’on l’aye marqué en ce plan.
Extrait. Plan de la ville de La Rochelle en l’état qu’elle était en 1572.
(Source : Claude Masse, Recueil des plans de La Rochelle, La Rochelle, éditions Rupella, 1979, feuilles 6 et 7)

Le projet de bâtir un temple reprend avec plus de vigueur quand, en 1573, la première pierre est posée avec grandes solennités par Henri 1er, prince de Condé. L’édifice prend alors le nom de « Grand Temple »[9].

Les guerres absorbant toutes les ressources du parti protestant, les travaux reprennent qu’en 1577[10] ! La ville juge alors le moment favorable pour commencer l’édifice dont Philibert de l’Orme, l’architecte du roi, avait dressé les plans. La peste à La Rochelle (1582), l’apparition de la Ligue catholique et les luttes armées des partis protestant et catholique sont des facteurs qui vont de nouveau ralentir les travaux[11].

À cette époque, l’exercice religieux se tient dans une salle de festin (salle Saint-Michel), dans l’une des pièces de la maison d’un particulier (salle Gargoulleau), dans un ancien réfectoire de moine (salle Saint-Yon) et dans une modeste chapelle de nonnes (salle Sainte-Marguerite)[12].

La publication de l’édit de Nantes permet aux catholiques rochelais de retrouver, en août 1599, la possession de la chapelle Sainte-Marguerite (que les protestants avaient aménagé en salle de prêche[13]) et des ruines de l’ancienne église Saint-Barthélemy, de laquelle il ne restait que le clocher et un pan de mur au chevet de l’édifice. Il aura fallu la perte de cette salle pour qu’ils se résignent à engager les fonds nécessaires à la construction du Grand Temple[14]. Les travaux reprennent en juin 1600 en y posant les seconds fondements sur les vieux du temple d’autrefois, commencé en 1577 sur la place du Château[15].

Le Grand Temple se situait au sud-est de la place du Château. (Source : Plan-relief de La Rochelle en 1628. www.kleioscope.fr)

Le Grand Temple se situait au sud-est de la place du Château.
(Source : Plan-relief de La Rochelle en 1628. http://www.kleioscope.fr)

Le 21 juin 1600, le ministre Merlin pose une pierre fondamentale des fondements du temple, sous la muraille de la petite porte[16].

L’historien J.-B.-E. Jourdan a retrouvé un document concernant la construction du Grand Temple. Daté du 5 août 1600, et conservé dans les minutes du notaire rochelais David Bion, il s’agit d’un marché entre les huit commissaires, anciens et diacres (choisis par le Consistoire), et Phédon, tailleur de pierre (auquel s’étaient adjoints six autres tailleurs de pierre et maçons). Jourdan s’interroge sur le fait que ce marché a eu lieu un mois et demi après la pose de la première pierre par Merlin[17] !

Quoiqu’il en soit, les entrepreneurs s’engagent à terminer les travaux dans un délai de huit mois, temps relativement court pour une construction de cette importance. Sans doute que ce délai a été dépassé puisque ce n’est que trois ans après le marché que le premier prêche eut lieu dans le nouveau temple[18].

Marché pour la construction du Grand Temple de La Rochelle.
5 août 1600. Notaire Paul Bion.
Cet édifice avait la forme d’un quadrilatère peu allongé, à pans coupés, ou d’un octogone à côtés inégaux. Sa longueur et sa largeur ne sont pas indiquées dans le marché, parce que, dès 1577, on en avait établi les fondements, qui ne sortaient pas même de terre quand les travaux avaient été interrompus. Les murailles, entièrement en pierre de taille et légèrement taludées à l’extérieur, devaient avoir trente pieds d’élévation hors de terre, ou plus s’il estoit besoing, et se terminer dans toute leur étendue, tant en dehors qu’en dedans, par un entablement en forme de corniche, avec une épaisseur de quatre pieds et demi à leur base et de trois pieds et demi seulement au-dessous de l’entablement. Chacune des quatre faces principales aurait une porte et deux fenêtres et les quatre pans coupés, une fenêtre divisée par des meneaux de pierre. Trois des portes : celle de l’est, du côté de la rue Chaudrier (1), celle du sud, vers le cimetière de Saint-Barthelémy, et celle du nord, du côté de la place du Château, devaient avoir douze pieds de hauteur et sept de largeur, et être encadrées entre deux pilastres cannelés et d’ordre corinthien, surmontés et couronnés « de pieds d’estras, bosse et chapiteaux, équitrave, frèze, corniche…, avec trois armoiries et sentences de l’escripture ». Ces trois portes étaient précédées d’un perron de six pieds de face et de sept pieds et demi de hauteur, formé d’un escalier double de sept marches avec garde-corps. La quatrième porte, plus simple, parce qu’elle ouvrait derrière des maisons, n’aurait que six pieds et demi d’élévation sur trois de largeur. Les fenêtres élevées à douze ou treize pieds du sol, devaient être hautes de quinze pieds et large de six. Le prix de la main-d’œuvre était fixé à cinq écus la brasse carrée, sans augmentation pour les sculptures, ornements et inscriptions. Tous les matériaux, bois d’échafaudage, cordes et instruments de travail devaient être fournis aux entrepreneurs, qui s’engageaient à terminer leurs travaux dans le délai de huit mois, à peine de dommages-intérêts.(1) À la place de cette porte, les dessins qui nous restent représentent un clocher, soit que les plans aient été modifiés dans le cours des travaux, soit que ce clocher, dont ne parle pas le marché, ait été ajouté plus tard, à l’époque peut-être où le Grand Temple fut transformé en cathédrale.
Source : J.-B.-E. Jourdan, Éphémérides historiques de La Rochelle, La Rochelle, A. Siret, deuxième volume, 1871, p. 274-276.
Première page du registre des baptêmes et mariages du Temple neuf. (Source : AD17. I156 (I20). La Rochelle. Collection du greffe. Pastoral. 1603-1610. Vue 2/208)

Première page du registre des baptêmes et mariages du Temple neuf.
(Source : AD17. I156 (I20). La Rochelle. Collection du greffe. Pastoral. 1603-1610. Vue 2/208)

Le Grand Temple (aussi appelé Temple neuf) est inauguré le 7 septembre 1603 par le pasteur Luc Dumont, le plus ancien des ministres, qui y fait le premier prêche[19]. Plus de 3 500 personnes y assiste. Le coût de cette construction est de 40 000 livres[20].

Coupe et profil du Grand Temple de La Rochelle. Figure 5. Élévation. Figure 6. Intérieur. (Source : Claude Masse, Recueil des plans de La Rochelle, La Rochelle, éditions Rupella, 1979, feuille 76)

Coupe et profil du Grand Temple de La Rochelle.
Figure 5. Élévation. Figure 6. Intérieur.
(Source : Claude Masse, Recueil des plans de La Rochelle, La Rochelle, éditions Rupella, 1979, feuille 76)

Cet édifice formait un octogone irrégulier, de 49 m de long sur 30 m de large et 60 m de haut. La toiture repose sur une charpente en corbeille, sans aucun pilier de soutènement, elle est recouverte de plomb. On admirait surtout l’immense charpente, écrit Jourdan, qui « n’était supportée d’aucuns piliers, mais soutenue par deux clefs de bois d’une riche invention et artifice. » L’intérieur du bâtiment était garni de bancs, placés en amphithéâtre[21].

Désormais propriétaire du Grand Temple, locataire pour 99 ans de la salle Saint-Yon et jouissant d’une moitié de la salle Saint-Michel, l’Église Réformée de La Rochelle a maintenant à sa disposition tous les locaux nécessaires[22].

Figure 3. Coupe du Grand Temple. (Source : Claude Masse, Recueil des plans de La Rochelle, La Rochelle, éditions Rupella, 1979, feuilles 76)

Figure 3. Coupe du Grand Temple.
(Source : Claude Masse, Recueil des plans de La Rochelle, La Rochelle, éditions Rupella, 1979, feuilles 76)

Au mois d’août 1613, le feu éclate dans la toiture du Grand Temple à la suite d’imprudence des ouvriers, mais il est promptement éteint. Le ministre Merlin raconte en ces termes le malheureux événement : « Entre quatre et cinq heures du soir, le feu s’est pris à la charpente du Temple neuf, par la faute des couvreurs, qui ont laissé le chaudron plein de charbon, pour souder le plomb, et puis sont allés boire; tellement que le vent d’ouest-nord-ouest soufflait avec véhémence; la flamme est sortie du charbon, a brûlé la latte et fondu même le plomb en cet endroit. Mais comme on s’est aperçu de la fumée, incontinent le feu a été éteint[23]. »

Le Grand Temple servira pour le prêche encore quinze ans… jusqu’en 1628 ! Pendant le Grand Siège (1627-1628), au milieu des calamités qui affligent la malheureuse ville, raconte Cholet, on s’y réunissait toujours pour les prêches et les prières publiques[24].

Le 18 novembre 1628, le roi Louis XIII publie à La Rochelle sa célèbre « Déclaration[25] » qui va fixer le sort de la ville vaincue. L’article IX de cette Déclaration rend au clergé ses biens, aux catholiques tous leurs droits. Il est spécifié que le Grand Temple, construit par la Réforme sur la place du Château, serait transformé en Cathédrale… après que Sa Majesté aurait obtenu du Saint Père que le siège de l’un des évêchés voisins fût transféré à La Rochelle. En attendant, le roi l’affectait à l’usage des catholiques[26].

Plan de La Rochelle en 1620. (Source : Extrait de la « Topographia Gallie de Caspar Merian. Musée rochelais d’histoire protestante)

Plan de La Rochelle en 1620.
(Source : Extrait de la « Topographia Gallie de Caspar Merian. Musée rochelais d’histoire protestante)

Selon Pierre Mervault[27], ce temple « tant par sa grandeur et architecture que par son admirable charpente, est estimé de tous ceux qui le voient comme un des plus beaux chefs-d’œuvre qui se puisse voir ».

 


[1] Paul-François-Étienne CHOLET, Notice historique sur la Cathédrale de La Rochelle, La Rochelle, J. Deslandes, 1862, p. 16.
[2] Marcel Delafosse et autres, Histoire de La Rochelle, Toulouse, Éditions Privat, « coll. Pays et villes de France », 1985, p. 88.
[3] Pierre Richer dit de l’Isle rentrait du Brésil et se dota d’un consistoire de huit membres, sans pourtant sortir de la clandestinité. Il est considéré comme le père de l’Église réformée de La Rochelle.
[4] « Dans l’intérieur de la ville seulement, douze grandes églises sont ruinées de fond en comble ». (Source : Cholet, op.cit. (p. 13).
[5] Louis-Étienne Arcère, Histoire de La Rochelle et du pays d’Aunis, La Rochelle, R.-J. Desbordes, tome premier, 1756, p. 356.
[6] J.-B.-E. Jourdan, Éphémérides historiques de La Rochelle, La Rochelle, A. Siret, premier volume, 1861, p. 25.
[7] Émile Couneau, La Rochelle disparue, La Rochelle, Alain Thomas, vol. I, 1999, p. 369.
[8] Paul-François-Étienne Cholet, op. cit., p. 16-17.
[9] Paul-François-Étienne Cholet, ibid., p. 17.
[10] J.-B.-E. Jourdan, op. cit., p. 209.
[11] Paul-François-Étienne Cholet, op. cit., p. 17.
[12] J.-B.-E. Jourdan, op. cit., p. 208-209.
[13] Dans le culte protestant, c’est la lecture commentée de la Bible par le pasteur ou par un membre de la communauté.
[14] Étienne Trocmé, « L’église réformée de La Rochelle jusqu’en 1628 » dans Bulletin, SHPF, vol. 29, (juillet-septembre 1952), p. 173-174.
[15] Paul-François-Étienne Cholet, op. cit., p. 18.
[16] Paul-François-Étienne Cholet, ibid., p. 18-19.
[17] J.-B.-E. Jourdan, Éphémérides historiques de La Rochelle, La Rochelle, A. Siret, deuxième volume, 1871, p. 274.
[18] J.-B.-E. Jourdan, op. cit., p. 276.
[19] Paul-François-Étienne Cholet, op. cit., p. 19.
[20] M. De Richemond, « Anciennes églises et lieux de culte des Réformés à La Rochelle » dans Bulletin, SHPF, vol. 7,8 et9, (juillet-septembre 1895), p. 369.
[21] J.-B.-E. Jourdan, op. cit., vol. 1, p. 210.
[22] Étienne Trocmé, op. cit., p. 174.
[23] Paul-François-Étienne Cholet, op. cit., p. 19-20.
[24] Paul-François-Étienne Cholet, op. cit., p. 20.
[25] Déclaration du Roi, sur la réduction de la ville de La Rochelle en son obéissance : contenant l’ordre et police que Sa Majesté veut y être établie.
[26] Paul-François-Étienne Cholet, op. cit., p. 21-22.
[27] Émile Couneau, La Rochelle disparue, La Rochelle, Alain Thomas, vol. IV, 1999, p. 372.

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Catégories :France, La Rochelle

2 réponses

  1. Bonjour Guy, merci pour ce topo intéressant et bien documenté. Une petite nuance, toutefois, si tu me le permets : il n’est pas tout à fait exact d’affirmer que les « idées luthériennes » ont engendré la Réforme — on pourrait également parler des « idées de Jan Hus » son prédécesseur, à qui Luther était lui-même redevable. En France, ce furent les enseignements de Jean Calvin qui la propagèrent. Calvin marque une rupture avec les enseignements de Luther. À l’époque de la construction du Grand Temple, la vaste majorité des réformés de La Rochelle pratiquent non pas le Luthéranisme, mais bien le Calvinisme — comme le démontreront par la suite leurs abjurations forcées. On y renoncera à « l’hérésie de Calvin ». Les adeptes de Luther, à La Rochelle, se comptaient surtout parmi les Hollandais ou Flamands présents dans la ville pour les raisons de leur commerce. Ces derniers, malgré leur position prépondérante dans l’économie rochelaise – qu’on pense seulement au Canton des Flamands – ont continué de pratiquer leurs croyances, mais l’ont fait en marge du Calvinisme en faveur à La Rochelle.

    • Bonjour Mona Andrée. Dans mon texte, je n’affirme pas que les « idées luthériennes » ont engendré la Réforme. Je mentionne seulement qu’elles arrivent à La Rochelle en 1530, en me basant sur Histoire de La Rochelle de Marcel Delafosse, historien et archiviste rochelais (voir note 2). Je sais très bien que les Réformés Rochelais sont de confession calviniste. Sauf que Calvin adopte les nouvelles idées de la Réforme protestante à l’automne 1533. C’est peut-être pour cela que M. Delafosse n’a pas écrit « idées calvinistes » en 1530 !

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