Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

52 – L’expédition du navire Le Taureau pour le Canada en 1656

Pendant l’hiver 1655-1656, François Peron entreprend des recherches dans le but d’acquérir un nouveau navire pour son expédition de 1656. Rappelons que sa barque Le Petit-François a été capturée par les Espagnols à l’automne 1655 !

expédition_blogueLes circonstances menant à l’acquisition de la flûte Le Taureau (150 tx) sont inconnues. Cependant, il en devient propriétaire pour les ¾ alors que le capitaine de marine Élie Tadourneau, de Marennes, détient l’autre quart. C’est le début d’une longue aventure maritime entre eux.

Navires de commerce rochelais au XVIIième siècle. Flûtes. (Source : Dessins de l’Album dit de Colbert, 1679)

Navires de commerce rochelais au XVIIième siècle. Flûtes.
(Source : Dessins de l’Album dit de Colbert, 1679)

Les préparatifs

Le 12 avril 1656[1], un accord et charte-partie[2] intervient entre les deux hommes. Le capitaine Tadourneau prend en charge le navire et l’équipage et promet faire le voyage aller et retour à Québec, sans détour, sauf pour les fortunes de la mer[3]. Une fois ses dépêches reçues, il promet faire voile au premier beau temps. Cet accord stipule aussi que les victuailles sont fournies par Peron (3/4) et Tadourneau (1/4); le sel qui y est chargé (27 ½ muids) appartient aux deux hommes dans la même proportion. Ce qui reviendra du fret aussi. Les gages de Tadourneau sont de 500 livres.

Ils constatent, à leur insu, que des marchandises ont été chargées par quelques particuliers encombrant ainsi le navire. Pour cette raison, Peron donne pouvoir à Tadourneau, lorsqu’il sera à Québec, de « s’accorder avec ceux qui avoueront lesdites marchandises ainsi chargées, soit pour le fret que dommages et intérêts, attendu qu’il y aurait des marchandises et victuailles destinées pour ledit voyage qui n’ont pu être chargées en ledit navire au préjudice de la parole donnée à ceux à qui lesdites marchandises et victuailles appartenaient ».

Le lendemain[4], dans l’avant-midi, François Peron s’associe avec Jean Gitton, marchand de La Rochelle. Ce dernier devient subrécargue de Peron. Il doit négocier les marchandises et effets mis et chargés par eux en commun et par moitié tel que convenu dans la facture qu’ils en ont faite; convertir les marchandises en tous autres effets du pays, soit pelleteries ou autres, qu’il trouvera les plus avantageux et profitables pour leur bien commun; et, au retour, rendre compte à Peron de toute la négociation de la cargaison.

À noter que Peron met, dans cette communauté, des effets d’une valeur de 689 livres de plus que Gitton. Lui seul courra les risques de mer à raison de 30 % d’intérêts. De plus, il n’est rien demandé à Gitton pour son passage et sa nourriture de l’aller et du retour. Il emporte un coffre avec quelques hardes qui sont pour son service, deux pistolets ainsi qu’une obligation qui lui est due par quelques particuliers à Québec. Si Gitton ne peut charger toute la cargaison pour le retour, il pourra laisser la moitié qui revient à Peron entre les mains de Michel Desorcis[5] qui doit passer dans le navire pour Québec, avec lequel il fera partage de ce qu’il laissera.

Procuration de François Peron à Jean Gitton pour le représenter à Québec. 13 avril 1656. (Source : AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128, pièce 11)

Procuration de François Peron à Jean Gitton pour le représenter à Québec. 13 avril 1656.
(Source : AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128, pièce 11)

Puis, sur l’heure du midi[6], François Peron donne une procuration spéciale à Jean Gitton (qui espère s’embarquer sur Le Taureau au plus tard le lendemain, 14 avril !), concernant tout ce qui lui est dû à Québec soit en obligations ou autres. Peron lui donne pouvoir de recevoir le fret qui lui revient et qui doit être payé à Québec en tant que bourgeois des trois quarts au total du navire. En retour, Gitton reçoit 2 % de commission sur la vente qui se fera en France des castors et autres effets qu’il recevra pour le fret. De plus, Peron promet à Gitton sa place dans le navire pendant le voyage au même endroit que lui-même aurait s’il voyageait en personne.

Dans la même période, sur le point de s’embarquer pour aller à Québec, le marchand rochelais Guillaume Feniou constitue son beau-frère Léonard Compain, aussi marchand rochelais, pour son procureur « comme étant associés en un négoce commun »[7].

Le départ

Enfin prêt à faire voile, Le Taureau part le 30 avril de la rade de Saint-Martin-de-Ré. Et Gitton qui prévoyait s’embarquer au plus tard le 14 ! Est-ce à dire que Peron a payé la nourriture des 31 engagés du 11 au 30 avril ?

Le navire arrive « heureusement » le jeudi 15 juin à Québec après avoir passé 46 jours en mer.

De l’équipage, nous connaissons :

  • Élie Tadourneau, capitaine, de Marennes
  • François Mousnier, contremaître
  • Guillaume Bonin, charpentier
  • Pierre Moreau, marinier et matelot

Des passagers, nous connaissons :

  • Michel Desorcis, marchand, de Paris
  • Jean Gitton, marchand, de La Rochelle
  • Antoine Grignon, marchand, de La Rochelle
  • Jacques Massé, marchand, de La Rochelle
  • les engagés d’Arnaud Peré, marchand, de La Rochelle[8]

Les engagés de François Peron, au nombre de 31, sont :

Charles Achapt Louis Martineau
Antoine Boutelaud Pierre Ménard
Jean Chaperon Jean Millet
Pierre Clément Nicolas Millet
Guillaume Combret Simon Mineau
Mathieu Dousset Jean Nadeau
Jean Fleurand Jean Panie
Jean Forgerat André Peuplat
Jacques Grassiot Jean Rabouin
Guillaume et Simon Grenet, cousins Denis Renbault
Louis Guérineau André Terrien
Jean Lafaurest Jacques Trut
Jean Laurent René Vien
Jacques Marchant Michel Vincent
Joachim Martin François Yvon

La flotte de 1656 pour Québec est composée d’au moins quatre navires dont trois partent de La Rochelle et l’autre de Rouen. Ils sont :

  • La Fortune (100-120 tx), de La Rochelle (capitaine Élie Raymond), frété par Pepin et Thévenin;
  • Le René (80 tx), de La Rochelle (capitaine Jérémie Marion), frété par Antoine Grignon;
  • Le Saint-Sébastien, de Rouen (capitaines Guillaume et Jean Poulet);
  • Le Taureau (150 tx), de La Rochelle (capitaine Élie Tadourneau), frété par François Peron.
Caractéristiques des navires composant la flotte de 1656 à destination de Québec. (Source : Collection Guy Perron)

Caractéristiques des navires composant la flotte de 1656 à destination de Québec.
(Source : Collection Guy Perron)

Le Jésuite Jean De Quen écrit : « On n’avait point vu depuis vingt ans les vaisseaux arriver de si bonne heure en ce pays-ci, ni en plus grand nombre. On en a vu cinq ou six tous à la fois mouiller à la rade de Québec et cela dès le beau commencement du mois de juin[9]. »

Dans l’un des navires rochelais s’est embarqué Jean Roy, marchand rochelais, pour Québec et Trois-Rivières. Il est muni d’une procuration qu’il a obtenu le 4 avril[10], de Jacob Roy l’aîné, son père, pour « recevoir pour et en son nom les sommes de deniers, dettes, biens meubles, marchandises et autres choses » qui lui sont dus, à la réserve des articles concernant Mathurine Poisson, femme de Jacques Aubuchon, et Pierre Miville, Suisse demeurant à Québec.

À Québec, le 16 août[11], Jean Gitton, porteur de procuration de François Peron, reconnaît en son nom avoir reçu d’Arnaud Peré et de Jean Rineveau, marchands associés[12], la somme de 1 840 livres faisant le paiement de 3 500 livres dues par obligation. Cette somme de 1 840 livres provient de Peré et Rineveau pour 852 livres en castors et 990 livres par obligation de Jacques Maheust. Le lendemain[13], Peré et Rineveau acquittent Maheust de la somme de 4 645 livres 10 sols qu’il leur devait sur la vente et livraison de marchandises[14].

Le même jour, Peré et Rineveau s’acquittent respectivement : ils déclarent avoir embarqué pour la somme de 1 400 livres dont ils sont débiteurs en France, une barrique de castors gras pesant 71 livres, 20 livres de castors velus, 41 livres de castors secs et 4 livres de castors demi gras. La présence d’Élie Tadourneau devant le notaire nous fait croire que ces marchandises sont chargées sur Le Taureau pour le retour en France.

De plus, Gitton a pour tâche de se faire rembourser, au nom de Peron, des 1 090 livres avancées en salaires aux 31 engagés de l’année.

Le chargement des navires dut être assez avantageux puisque, à la fin août 1656, vint des Grands Lacs une flotte outaouaise de 50 canots chargés de pelleteries[15]. « Cette flotte marchait gravement et en bel ordre, poussée par 500 bras sur notre grand fleuve, et conduite par autant d’yeux, dont la plupart n’avaient jamais vu les grands canots de bois, je veux dire les navires des Français. » (Relations des Jésuites. Années 1655-1656)

Le retour

De son séjour de plus de trois mois à Québec, Tadourneau est retardé plus d’un mois à cause du refus qu’on lui fait de payer son fret, ce qui l’oblige de plaider contre ceux qui ont des marchandises dans le navire.

Marque des Ursulines de Québec ? (Source : AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128, pièce ?. 21 février 1657)

Marque des Ursulines de Québec ?
(Source : AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128, pièce 24. 21 février 1657)

Par exemple, des poursuites sont entreprises par les Ursulines contre le capitaine Tadourneau possiblement pour des marchandises qu’il ne peut embarquées, plus précisément « une balle encaissée, couverte de paille et toile au-dessus, et cordée en plusieurs endroits. À un bout, il est écrit en grosses lettres Aux Révérendes Mères Ursulines à Québec. Il est aussi écrit Trois cents cinquante »[16]. La balle est marquée [de la marque des Ursulines ?].

Le 21 septembre, les Ursulines donnent ordre à Antoine Grignon, entre autres affaires, de recevoir ladite balle à La Rochelle.

Est-ce cet imbroglio entre les Ursulines et Élie Tadourneau qui retarde le départ du navire ? En fin de compte, Le Taureau part le 22 septembre à destination de La Rochelle.

Au début de novembre, en entrant dans le pertuis d’Antioche, le navire rencontre le mauvais temps. Un grand vent du sud sud-ouest, qui souffle avec une violence extraordinaire, l’oblige d’aller à La Pallice y mouiller toutes ses ancres. Le mauvais temps continuant, Le Taureau est poussé sur un navire flamand rompant sa vergue de misaine. Les marchands à bord (dont Antoine Grignon et Jacques Massé) veulent faire couper les câbles, mais Tadourneau les en  empêche. Néanmoins, ils l’obligent à couper le grand mât qui tombe à la mer avec sa garniture, sauf la grande voile. Pendant le mauvais temps, le navire est envahi d’une grande quantité d’eau. Pour empêcher qu’elle crève le navire, on coup l’amarre de la chaloupe pleine d’eau qui est poussée à la côte. Il faut deux jours (5 et 6 novembre) pour que trois chaloupes et un pilote mettent Le Taureau dans la digue[17]. Le voyage de retour a duré 48 jours.

Le 21 février 1657[18], Antoine Grignon exhibe à François Peron l’ordre qu’il a reçu des Ursulines, signée Sœur Marie de l’Incarnation, daté du 21 septembre 1656. C’est en présence de Pierre Gaigneur, son gendre, qu’il prend possession de la balle de marchandises appartenant aux Ursulines chargée sur Le Taureau l’automne auparavant.

Prêts à recommencer le même genre d’expédition pour 1657[19], François Peron et Élie Tadourneau se quittent respectivement de l’accord et charte-partie du 12 avril 1656.

La rade de La Pallice (B) et La Rochelle (A) au large du pertuis d’Antioche (C). Extrait. Carte du pays d’Aunis et partie du Bas Poitou et Saintonge. (Source : Claude Masse, Recueil des plans de La Rochelle, La Rochelle, Éditions Rupella, 1979, feuille 1)

La rade de La Pallice (B) et La Rochelle (A) au large du pertuis d’Antioche (C).
Extrait. Carte du pays d’Aunis et partie du Bas Poitou et Saintonge.
(Source : Claude Masse, Recueil des plans de La Rochelle, La Rochelle, Éditions Rupella, 1979, feuille 1)

 


[1] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128, pièce 12. 12 avril 1656.
[2] Une charte-partie est un acte constituant un contrat conclu de gré à gré entre un fréteur et un affréteur, dans lequel le fréteur met à disposition de l’affréteur un  navire. Le nom vient de ce que le document était établi en deux exemplaires que l’on découpait par le milieu pour en remettre deux moitiés à chaque partie. Mémoire d’un port. La Rochelle et l’Atlantique XVIe-XIXe siècle. Musée du Nouveau Monde, La Rochelle, 1985, p. 25.
[3] Perte ou dommage fortuitement occasionné à un navire ou à sa cargaison (ex. : guerre, naufrage, feu, etc.).
[4] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128, pièce 13. 13 avril 1656.
[5] Il épouse François Delabarre, gouvernante de François Peron, le 28 février 1656 dans l’église Saint-Barthelémy à La Rochelle. Le 31 janvier auparavant, le couple passait leur contrat de mariage devant le notaire rochelais Abel Cherbonnier.
[6] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128, pièce 11. 13 avril 1656.
[7] AD17. Notaire Pierre Teuleron. Liasse 3 E 1345. 10 avril 1656. Contrat de mariage entre Léonard Compain et Marguerite Feniou passé devant Pierre Teuleron le 12 février 1651.
[8] Bernard Benoît, François Bibault, les frères Pierre et Thomas Cosson, Pierre Febvre, Jean Gladu, Louis Martin, Bertrand Périneau, Nicolas Picard, Denis Roger et Jean Triper. AD17. Notaire Jacques Savin. Registre 3 E 2058, fol. 23, 24v, 53v, 57, 58, 59, 60v, 61 et 63v (16 et 17 février, 26 et 30 mars, 3, 7, 10 et 14 avril 1656).
[9] Marcel Trudel, Histoire de la Nouvelle-France, Montréal, Éditions Fides, vol. III : La seigneurie des Cent-Associés, t. I : Les événements, 1979, p. 235.
[10] Procuration passée devant le notaire rochelais Pierre Tongrelou et déposée à Québec. BAnQ. Notaire Guillaume Audouart dit Saint-Germain. 4 avril 1656.
[11] BAnQ. Notaire Guillaume Audouart dit Saint-Germain. 16 août 1656.
[12] AD17. Notaire Jacques Savin. Registre 3 E 2058, fol. 38v. 31 mars 1655.
[13] BAnQ. Notaire Guillaume Audouart dit Saint-Germain. 17 août 1656.
[14] BAnQ. Notaire Guillaume Audouart dut Saint-Germain. 1er octobre 1655.
[15] Marcel Trudel, op. cit., p. 236.
[16] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128, pièce 24. 21 février 1657.
[17] AD17. Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5661, pièces 3 et 4 (copie). 7 novembre 1656.
[18] Voir note 16.
[19] Voir note 1. Quittance du 17 avril 1657.

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Catégories :Canada, Engagés, Expéditions de navires, France, HISTOIRE, La Rochelle, Nouvelle-France, Québec

2 réponses

  1. Je viens de lire l’article. Je vais partager avec les jumelées et particulièrement Nathalie Dion qui personnifie Marguerite Ardion, l’épouse de Jean Rabouin.

    Je me demandais si c’est une faute de frappe: tu parles des navires de 1656, mais c’est écrit 1663. « La flotte de 1663 pour Québec est composée d’au moins quatre navires dont trois partent de La Rochelle et l’autre de Rouen. »

    Je ne connaissais pas le castor semi-gras. On en apprend tous les jours. Merci Monique/Gargotine

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