Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

49 – L’établissement de la famille Perron-Gargotin à L’Ange-Gardien

Après avoir uni leur destiné, le jeune couple Daniel Perron – Louise Gargotin va s’établir sur une terre à L’Ange-Gardien (lots 150 et 151) adjugée par jugement du Conseil Souverain en 1664, puis en 1674 par sentence de la Prévôté de Québec.

Localisation des lots 150 et 151 à L’Ange-Gardien. (Source : Raymond Gariépy, Les terres de L’Ange-Gardien (Côte-de-Beaupré), Québec, Société de généalogie de Québec, contribution no 44, 1984)

Localisation des lots 150 et 151 à L’Ange-Gardien.
(Source : Raymond Gariépy, Les terres de L’Ange-Gardien (Côte-de-Beaupré), Québec, Société de généalogie de Québec, contribution no 44, 1984)

Louise constatera assez vite que la vie avec Daniel est une aventure ! Il n’y a rien de bien simple avec lui. Elle apprendra à le connaître… car Daniel Perron dit Suire vouera sa vie à la recherche d’un idéal : recouvrer son identité. Ses nombreuses comparutions devant les tribunaux de l’époque pour obtenir la succession vacante de François Peron, son père, en font foi. Va-t-il y arriver ?

6279 avenue Royale, L'Ange-Gardien (Côte-de-Beaupré). (Source : Yahoo Cartes)

6279 avenue Royale, L’Ange-Gardien (Côte-de-Beaupré).
(Source : Yahoo Cartes)

Pour assurer le bien-être de sa famille et de Louise, il faut une terre, une habitation. Daniel négocie avec Michel Desorcis[1], ancien procureur de Peron, pour obtenir sa terre en compensation des biens et effets qu’il doit à son père.

Le 4 avril 1664, Desorcis se dit « prest d’abandonner tout ce qu’il peult posseder en ce pais tant en debtes que d’autres effectz saysis requeste dudict Suyre, pour demeurer generallement quicte avec ledit sieur Peron […] »[2]. Mais pas à n’importe quel prix : « […] a la reserve de l’habitation qu’il faict a St-Francois, pourveu qu’il luy soit relasché et mis entre les mains la somme de six cens livres » pour les enfants qu’il a eu avec la défunte Françoise Delabarre, sa femme[3].

Poursuivant toujours l’exécution des ordres de son père spécifiés dans sa procuration, Daniel aura donc à débourser 600 livres pour acquérir cette terre de trois arpents et habitation sur une lieue et demie de profondeur.

Localisation de la terre de Michel Desorcis en 1663. (Source : Marcel Trudel, Le terrier du Saint-Laurent en 1663, Ottawa, Éditions de l’Université d’Ottawa, 1973, p. 34)

Localisation de la terre de Michel Desorcis en 1663.
(Source : Marcel Trudel, Le terrier du Saint-Laurent en 1663, Ottawa, Éditions de l’Université d’Ottawa, 1973, p. 34)

Mais cette terre semble déjà être la propriété de François Peron, car le 1er avril auparavant, Daniel Perron est condamné à livrer six minots de blé froment « de celuy receülly sur la Concession cy devant appartenant au demandeur [Desorcis] Et presentement audit Sieur Peron »[4] ! Ayant abandonné tous ses biens, Desorcis demandait ce blé pour la subsistance de sa famille.

Maintenant propriétaire (par son père) d’une terre et habitation à L’Ange-Gardien, Daniel doit en payer les cens et rentes qui sont de vingt sols pour chaque arpent de front (60 sols), six deniers de cens et un chapon vif[5], le tout payable à chaque année aux seigneurs de Beaupré.

Aussitôt possesseur de cette terre, aussitôt Daniel est condamné d’en déguerpir à la demande de Jean Grignon, nouveau procureur de François Peron[6] !

La mort du père en 1665 change considérablement la vie de Daniel. Laissant petit à petit son rôle de commis, ou marchand, il doit s’identifier davantage à celui de cultivateur ou habitant. Évidemment, le mode de vie change, car il ne peut plus manipuler l’argent de son père qui lui permettait d’en vivre.

Mais Daniel s’adonne plus à la parole qu’à la culture de la terre. Il va passer plus de temps devant les tribunaux à Québec qu’à L’Ange-Gardien pour exploiter son lopin de terre ! Heureusement, Louise n’est pas une citadine comme Daniel, elle origine de la campagne de La Rochelle, de Thairé d’Aunis. Il va s’en dire que Louise y joue un rôle de premier plan.

Par les nombreuses absences de son mari, Louise sera souventes fois laissée à elle-même pour assurer l’autosubsistance de sa famille. Durant l’été, qui va de juin à septembre, il y a le temps des semences, le temps des foins, le temps des récoltes, l’entretien du jardin potager. La plaine de L’Ange-Gardien est plus étroite qu’à Château-Richer, mais sa pente demeure cultivable[7]. Ces quelques semaines sont celles d’un travail incessant, sans répit… sans oublier la provision de bois pour l’hiver. Pendant quelque temps, Daniel peut compter sur Antoine Gaboury comme fermier pour le « remplacer » sur la terre. En hiver, c’est le repos, les travaux domestiques et familiaux de tous les jours.

La famille Perron-Gargotin n’apparaît pas au premier inventaire nominatif de la population du Canada qu’est le recensement de 1666. Pas étonnant, puisqu’il y manque au moins le quart de la population[8]. À la demande de Colbert, l’intendant Talon recommence l’opération en 1667.

La famille Perron-Gargotin au recensement de 1667. (Source : BAC. MG1, Archives des Colonies, Série G1, Registres de l’état civil, recensements et documents divers, vol. 460. Recensement de 1667.)

La famille Perron-Gargotin au recensement de 1667.
(Source : BAC. MG1, Archives des Colonies, Série G1, Registres de l’état civil, recensements et documents divers, vol. 460. Recensement de 1667.)

La jeune famille Perron-Gargotin compte un enfant de trois ans (Antoine) et possède cinq arpents de terre en valeur, mais aucune bête.

Localisation de la terre de la famille Perron-Gargotin en 1667. (Source : André, Lafontaine, Recensements annotés de la Nouvelle-France, 1666-1667, Sherbrooke, 1988, p. 230)

Localisation de la terre de la famille Perron-Gargotin en 1667.
(Source : André, Lafontaine, Recensements annotés de la Nouvelle-France, 1666-1667, Sherbrooke, 1988, p. 230)

Signature de Daniel Perron dit Suire en 1668.

Signature de Daniel Perron dit Suire en 1668.

Difficile de faire vivre une famille dans de telles conditions. Pour cette raison, Daniel demande au marchand Claude Charron de lui bailler deux vaches à lait pour trois ans (1668-1670) à raison de trente livres pour la première année et soixante livres pour chacune des deux autres[9]. Sur l’acte notarié, on constate que Daniel recouvre son identité en signant « D. Pairon » !

En décembre 1667, on défend à Daniel « de ne plus agir en vertu de la procuration qu’il a cy devant eüe du feu sieur Peron »[10] ! Ce n’est pas connaître l’homme car il requiert, en 1673, que la succession vacante de feu François Peron ait à lui payer ses gages, salaires et vacations pour les travaux qu’il a effectués sur la terre et habitation pour le bien et profit de son père. Daniel est dans son élément… devant la Prévôté de Québec pour défendre ses droits. Louise le sait trop bien ! Réussira-t-il ?

Daniel revient à la charge en 1674 car l’affaire n’est pas encore réglée ! En fin de compte, le 6 mars[11], le juge Louis-Théandre Chartier de Lotbinière adjuge la terre à « François Perron dit Suire » pour en jouir, par lui, ses hoirs et ayants causes en pleine propriété pour la somme de 1 000 livres. On peut dire que c’est seulement depuis cette sentence du 6 mars 1674 que Daniel est légalement propriétaire de la terre acquise dix ans plus tôt par son père, soit le 4 avril 1664.

Extrait de la sentence du 6 mars 1674 dans les registres de la Prévôté de Québec. (Source : BAnQ. Registres de la Prévôté de Québec, vol. 7, fol. 21r. 6 mars 1674.

Extrait de la sentence du 6 mars 1674 dans les registres de la Prévôté de Québec.
(Source : BAnQ. Registres de la Prévôté de Québec, vol. 7, fol. 21r. 6 mars 1674.

Le procès n’étant plus qu’un souvenir… voilà qu’en 1681 (en vain!), puis en 1685, les créanciers tenaces de feu François Peron requièrent leur dû devant le Conseil souverain. Mais Daniel n’est plus là pour se défendre. C’est à sa veuve, Louise Gargotin, qu’on demande de comparaître en justice en compagnie de Charles-Louis Alain, son second mari. L’affaire rebondit encore en 1687 ! Mais les créanciers étant absents… « les choses demeurant En Estat ». Depuis, plus rien !

Ainsi prend fin la saga sur la prise de possession de la terre de L’Ange-Gardien qui aura perduré de 1664 à 1687 !

Louise rêvait-elle d’une si folle aventure en Nouvelle-France ?

« D. PERRON »  est gravé parmi les premiers colons sur le monument érigé en souvenir de la première messe célébrée à L’Ange-Gardien, le 18 octobre 1664, dans la maison de Jean Trudelle.

Monument Trudelle sur la rue Dugal à Boischatel. (Source : Google Street View)

Monument Trudelle sur la rue Dugal à Boischatel.
(Source : Google Street View)

Première messe à L’Ange-Gardien. 18 octobre 1664. (Source : Collection Guy Perron)

Première messe à L’Ange-Gardien. 18 octobre 1664.
(Source : Collection Guy Perron)

 

 Les noms des premiers colons y sont gravés. (Source : Collection Guy Perron)

Les noms des premiers colons y sont gravés.
(Source : Collection Guy Perron)

 

Bien établis à L’Ange-Gardien, Louise et Daniel y auront six enfants : Antoine (1664), François (1666), Marie (1667 ?), Marie-Madeleine (1670), Jean (1672) et Anne (1676).

∞ ∞ ∞

En 1994, l’Association des familles Perron d’Amérique dévoila un monument en hommage à l’ancêtre Daniel Perron dit Suire. Ce monument est situé sur la terre ancestrale à L’Ange-Gardien.

Monument Daniel Perron

(Source : Google Street View)

(Source : Google Street View)

Le monument est situé à côté de la chapelle Brisson à un kilomètre de l’église de L’Ange-Gardien[12].

 


[1] Procuration de François Peron à Michel Desorcis. 17 avril 1657. AD17. Notaire Abel Cherbonnier. 3 E 1128. Vente de terre et habitation de René Cosset à Michel Desorcis. BAnQ. Notaire Guillaume Audouart dit Saint-Germain. 29 octobre 1659.
[2] BAnQ. TP1, S28, P1630. Fonds Conseil Souverain. 4 avril 1664.
[3] Contrat de mariage entre Michel Desorcis et Françoise Delabarre, veuve de Jean Hérault. En marge, il y a une quittance de 600 livres du 15 avril 1656. AD17. Notaire Abel Cherbonnier. 31 janvier 1656. 3 E 273. À noter que Françoise Delabarre était alors la gouvernante de François Peron.
[4] BAnQ. TP1, S28, P1624. Fonds Conseil Souverain. 1er avril 1664.
[5] Jeune coq châtré que l’on engraisse pour la table.
[6] BAnQ. Fonds Conseil Souverain. 21 mars 1665. Cet arrêt ne figure pas dans les jugements et délibérations. Procuration de François Peron à Antoine Grignon (ou à son fils Jean). AD17. Notaire Abel Cherbonnier. 3 E 308. 1er avril 1664.
[7] Karine Légaré, La Coste des Beaux prés, terre d’agriculture dans La Coste des Beaux prés, Société du patrimoine et d’histoire de la Côte-de-Beaupré, vol. 6, No 4 (juin 2001).
[8] Marcel Trudel, « Le recensement de 1666 et l’absence du quart de la population civile », dans Mémoires, SGCF, vol. 40, No 4 (hiver 1989), p. 258-269.
[9] Bail à loyer de deux vaches laitières par Claude Charron à François Perron dit Suire. BAnQ. Notaire Romain Becquet. 16 juin 1668.
[10] BAnQ. Fonds Conseil Souverain. 19 décembre 1667.
[11] Guy Perron, Prévôté de Québec tome IV, transcription des volumes 7 et 8 (registres civils), 9 janvier 1674 au 20 décembre 1675, Longueuil, Les Éditions historiques et généalogiques Pepin, collection Notre Patrimoine national, No 312, 2003, p. 32-33.
[12] La chapelle Brisson, du XVIIIième siècle, est classée monument historique en 1981. Elle servait de reposoir lors des processions religieuses. (Source : Inventaire du patrimoine bâti. Fiche descriptive des bâtiments. MRC de La Côte-de-Beaupré. http://www.mrccotedebeaupre.com ).

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Catégories :Famille Peron - Perron, Filles du Roy, GÉNÉALOGIE, L'Ange-Gardien, Québec

4 réponses

  1. Tes recherches sont d’un interet exemplaire , aupres du lecteur !
    C’est magnifique de connaitre les lieux ou se sont implantés les ancetres pionniers!
    Les plans d’époques et cadastres sont d’une grande richesse pour tout descendant
    qui recherche la moindre identité !
    Bravo , mon cher ami Guy pour toutes ces recherches assidues qui nous mettent tant de
    beaume au coeur !!!

  2. En effet, nous nous replongeons cet hiver dans la biographie de nos ancêtres Perron et la lecture de ce site est une belle trouvaille. Merci à vous. Bernard Perron, Laval

  3. Très bon travail intéressant et plein de détails : bravo !
    Je suis allée au Québec et j’ai été reçue par l’Association l’Ange Gardien, c’était donc un lieu.
    La chapelle Brisson, je me demande si il y a un rapport avec notre curé Brisson de Plancy-l’Abbaye dans l’Aube, en France ?

  4. M. Perron:
    S’il vous plaît pardonnez mon utilisation de Google Translate – que je ne parle pas français. Je suis désolé pour mon erreur sur votre nom de famille sur mon post précédent. J’étais trop pressé. Dans votre blog 49 Je vois que nos ancêtres étaient voisins d’à côté!

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