Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

47 – Le Grand Siège de 1627-1628 à travers les registres catholiques de La Rochelle

Le samedi 25 septembre 1627, le père oratorien J. Jousseaume est expulsé de la ville de La Rochelle. Rappelons les faits.

En juillet 1627, menés par le duc de Buckingham, les Anglais abordent sur l’île de Ré (plage de Sablanceaux[1]). Le gouverneur de l’île, le maréchal de Toiras, n’arrive pas à s’opposer à leur débarquement. Il s’enferme dans la citadelle inachevée de Saint-Martin. Les Anglais et 800 Rochelais l’assiègent pendant un peu plus de trois mois. En août, le blocus de La Rochelle commence grâce à une ligne de circonvallation de 12 km ponctuée de forts et redoutes.

Le Siège de La Rochelle en 1627. La plage de Sablanceaux (encerclé rouge). (Source : (Source : Auteur : Orlandi, 1627 in Wikimedia Commons, la médiathèque libre)

Le Siège de La Rochelle en 1627. La plage de Sablanceaux (encerclé rouge).
(Source : Auteur : Orlandi, 1627 in Wikimedia Commons, la médiathèque libre)

Le 10 septembre, un coup de canon tiré en direction des troupes royales ouvre officiellement les hostilités entre La Rochelle et l’armée de Louis XIII. Le Grand Siège commence !

Prêtre de l’Oratoire (aussi appelée église Sainte-Marguerite), le père Jousseaume est un témoin oculaire des événements. À n’en pas douter, il « vit l’histoire » et la raconte dans les registres paroissiaux de son église.

Après avoir enregistré son dernier acte de sépulture (13 juillet 1627), le père Jousseaume écrit :

Sépultures juillet 1627Ce finissant Les enterremens de lad[ite] annee accause que le _
20 dud[it] moys Jour de s[ain]te marg[ueri]te Les anglois parurent aud[it] este _
pres Lisle de Re le 22 Jour de s[ain]te Magdelaine d’y faire _
Leur descente a sablanceau en lad[ite] Isle sur les 6 heures du soir _
a raison de quoy Les catholiques oppresses par Les huguenots de la _
Rochelle rebelles au Roy et qui avoient appelle Lesd[its] Anglois _
a Leur service furent contraints de se retirer comme Ilz _
peurent et pour verite de ce que dessus Led[it] p[rése]nt Reg[ist]re a esté _
par nous soubzsigné Pretre de loratoire [de plus ?] superieur en _
La maison de s[ain]te  Marg[ueri]te ou pour Lors se faisoit le service divin _
pour touttes Les eglises de lad[ite] Rochelle le jour et an q le 10 septembre _
aud[it] an dans la fin ou en[tr]e duquel moyen avons este expulsé _
de la Rochelle. Signé : JJousseaume(Source : AD17 en ligne. Ms 256. La Rochelle. Collection communale. Sépultures. Sainte-Marguerite. 1625-1627. Vue 3/3)
Débarquement de Buckingham à Sablanceaux (île de Ré) en 1627. (Source : Auteur : Jacques Callot, 1630 in Wikimedia Commons, la médiathèque libre)

Débarquement de Buckingham à Sablanceaux (île de Ré) en 1627.
(Source : Auteur : Jacques Callot, 1630 in Wikimedia Commons, la médiathèque libre)

En effet, le 20 juillet (fête de Sainte-Marguerite) les Anglais apparaissent devant l’île de Ré et le 22 (fête de Sainte-Madeleine), ils font leur descente à Sablanceaux vers les 6 heures du soir.

Il donne comme raison : les catholiques, oppressés par les huguenots de La Rochelle « rebelles au Roy » et qui avaient appelés les Anglais à leur service, furent contraints de se retirer comme ils purent…

On apprend aussi que c’est dans l’église Sainte-Marguerite que se fait le service divin « pour toutes les églises [catholiques] de La Rochelle[2].

Peu de temps après, les soldats du roi débarquent fin octobre au fort de La Prée (île de Ré). Buckingham se replie en déroute et rembarque pour l’Angleterre !

Un an plus tard, la famine ayant réduit la population de 25 000 à 5 000 âmes, la paix devient une nécessité. Le 26 octobre 1628, le maire Jean Guiton et le Conseil prennent la décision de se rendre et de demander grâce. Les 28 et 29 octobre 1628, après une courte négociation, les termes de la capitulation sont acceptés et les députés rochelais sont conduits devant le roi. Le 30 octobre, les premières troupes entrent en ville avec des vivres.

Le 1er novembre, le cardinal de Richelieu dit la première messe dans l’église Sainte-Marguerite[3]. Vers 14 heures, Louis XIII entre triomphalement…

Le 6 novembre, c’est le premier enregistrement d’un acte de sépulture dans le registre paroissial de l’église Saint-Marguerite depuis le début du siège. Juste avant, le père Jousseaume écrit : « Papier des enteremens des catholiques de la Rochelle de la presante annee 1628 apres le restablissement solennel de lexercice de la Religion Catholique Apostolique e& Romaine »[4].

La table alphabétique du registre des actes de sépultures 1628-1636 est intitulée : Table alphabétique suivant l’alphabet des noms de ceux qui sont décédés en la religion catholique, apostolique et romaine depuis le lundi sixième jour de novembre mil six cent vingt-huit auquel mois fut fait le rétablissement solennel de l’exercice de ladite religion, et enterrés en la ville de La Rochelle tant en l’église de Sainte-Marguerite que cinq églises et cimetières des cinq paroisses d’icelle »[5].

L’enregistrement des actes de baptêmes se termine le 19 septembre 1627 pour reprendre le 10 novembre 1628. À cet effet, le père Jousseaume raconte dans le registre paroissial l’« Expulsion des Ecclesiastiques de la Rochelle. Entrée du Roy dans la Rochelle » :

Baptêmes septembre 1627Le 25 dud[it] mois qui fut un sabmedy le service a este Interompu en leglise de s[ain]te marg[ueri]te en ayant este moy d[it] Susd[it] Jousseaume _
chasse par le s[ieu]r Godefroy lors maire de la ville de la Rochelle et par son conseil de guerre assemble en sa maison _
Et Lannee suyvante 1628 le Roy en a este maistre & le seigneur des gardes y est entre la deux devant la vigile _
de tous les s[ain]ts qui fut un lundy a 9 [heures] du matin ou environ, et le Jour de la Toussaincte le Roy y fist son entree.(Source : AD17 en ligne. Ms 253. La Rochelle. Collection communale. Baptêmes. Sainte-Marguerite. 1620-1639. Vue 27/267)

L’enregistrement des actes de mariages se termine le 13 septembre 1627 pour reprendre le 2 décembre 1628. Le père Jousseaume résume la « Reduction de la Rochelle » dans le registre paroissial :

Mariages 1628Cette Interruption de temps sest faitte accause de la guerre deppuis le 25 septembre _en lannee mil six cens vingts huit [sic] que le sieur Godesfroy estoit maire de la Rochelle _
qui fist commandement au p[ère] Jousseaume lors superieur de la maison de loratoire _
& estant assemble en sa maison le Conseil de guerre de vuider la ville dans 24 _
heures ce qui arriva le Jeudy 23 septembre sur les 3 heures ou environ et sortie le _
sabmedy 25 et apr Lannee dapres le penultiesme Jour doctobre 1628 le Roy en prit _
possession de lad[ite] ville de la Rochelle contraints de se rendre par un extreme nesessitte _
de touttes sortes de vivres, et est a remarquer que les premiers qui ont receu les sacremens _
sont de penitens baptesme et mariage ont este des            a la foy, et enfans de parens _
heretiques, affin qu’on voye Icy a la posteritte les esfets de la divine providence et que dieu _
en soit glorisfie. Amen.
(Source : AD17 en ligne. Ms 255. La Rochelle. Collection communale. Mariages. Sainte-Marguerite. 1624-1636. Vue 5/89)

Par ces deux derniers récits (registre des baptêmes, registre des mariages), on comprend davantage les faits vécus par le père Jousseaume… peu après le début des hostilités et quelques jours après la fin du Grand Siège.

C’est ainsi que le 23 septembre 1627, vers 15 heures, au nom du Conseil de guerre, le maire Jean Godefroy ordonna au père Jousseaume, supérieur de la maison de l’Oratoire, de quitter la ville de La Rochelle dans les 24 heures. Ce qu’il fit le 25 septembre en interrompant le service divin.

Le 1er novembre 1628, jour de la Toussaint, vers 9 heures du matin, le roi se fait maître et seigneur des gardes de La Rochelle et y fait son entrée. Louis XIII prend possession de la ville qui est contrainte de se rendre par une extrême nécessité de « toutes sortes de vivres ».

Constatant qu’il vit un événement marquant, le père Jousseaume prend le soin d’écrire tout cela… pour la « postérité » afin que l’on constate les effets de la divine providence … et demande que Dieu en soit glorifié !

∞ ∞ ∞

 Entrée de Louis XIII à La Rochelle

1er novembre 1628. On avait craint sans doute pour le Roi l’influence pernicieuse de tant de cadavres entassés sans sépulture dans la ville, et l’on avait attendu que tous les morts fussent enterrés. Le jour de la Toussaints, après qu’Henri de Sourdis, le fidèle lieutenant de Richelieu (qui venait de le faire archevêque de Bordeaux), eût consacré de nouveau l’église de Sainte-Marguerite, le cardinal, redevenu de général prêtre, y célébra la messe et donna la communion au maréchal de Schomberg, et à tous ceux qui se présentèrent. Vers les deux ou trois heures de l’après-midi[6], Louis XIII, à cheval et tout armé, arriva du côté de la porte de Cougnes; le cardinal, aussi à cheval, marchait seul immédiatement devant lui, précédé du duc d’Angoulême et des maréchaux de Schomberg et de Bassompierre, placés sur la même ligne; « puis les maréchaux de camp, deux à deux, et après quantité de seigneurs et de noblesse, avec les gens d’armes, les mousquetaires, les gardes du corps et le reste du régiment des gardes et celuy des Suisses, qui aussy alloient devant eux. Au dehors de la porte, se trouvèrent cinquante ou soixante des principaux de la ville, suivant le commandement qui leur en avoit été fait par M. le maréchal de Schomberg, qui se mirent à genoux lorsque le Roy passa. Sa Majesté leur dit : mes amis, criés grâce et vive le Roy; ce qu’ils firent avec un grand ressentiment de douleur et de joye. Le Maire le receut à la porte, avec les eschevins et plus grands de la ville, et luy rendit les mesmes submissions que les premiers, et le Roy les receut de mesme. Ils l’accompagnèrent ainsy par la ville, le peuple criant de tous costés : miséricorde ! vive le Roy. » Les magistrats, qui étaient restés dans la ville, malgré la translation du présidial à Marans vinrent se jeter aux pieds du Roi, pendant qu’i1 traversait une rue et, n’ayant pu obtenir de lui faire une harangue, se bornèrent à crier : vive le Roy, qui nous a fait grâce. Pendant ce temps-là, « tous les canons des forts, des navires et ceux de la ville se faisoient oüir parmy un nombre infiny de mousquetades. Il fut remarqué que voyant les pauvres habitans comme des anatomies et qui à peine avoient face d’hommes, le Roy en eut pitié jusques à épandre des larmes. » Le cortège se dirigea vers l’église de Sainte-Marguerite, où le garde des sceaux, Messieurs du conseil et les maîtres des requêtes attendaient le Roi. Après un Te Deum et les vêpres, il y eut un sermon du père Suffren, confesseur de Louis XIII. Le Roi retourna ensuite à Laleu, mais auparavant il fit distribuer 10,000 pains aux habitants.

(Source : J.-B.-E. Jourdan, Éphémérides historiques de La Rochelle, La Rochelle, A. Siret, premier volume, 1861, p. 415-416)

 


[1] La plage de Sablanceaux est située sur la pointe est de l’île de Ré, aujourd’hui Rivedoux-Plage.
[2] Les cinq paroisses de La Rochelle sont : Notre-Dame-de-Cougnes, Saint-Barthelémy, Saint-Jean-du-Pérot, Saint-Nicolas et Saint-Sauveur.
[3] Cette messe n’est pas relatée dans les registres paroissiaux de l’église Sainte-Marguerite.
[4] AD17 en ligne. Ms 255. La Rochelle. Collection communale. Sépultures. Sainte-Marguerite. 1628-1636. Vue 50/59).
[5] Voir note 2.
[6] Le père Jousseaume écrit « à 9 heures du matin ou environ ».

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Catégories :France, La Rochelle

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