Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

45 – L’expédition de la barque Le Petit-François pour le Canada en 1655

En 1655, François Peron commence son aventure avec les colonies d’Amérique : c’est une première expédition à destination de Québec « pays de Canada ». Le bâtiment qu’il va y expédier est une barque de 50 tonneaux, identifiée de son prénom : Le Petit-François. Il en est l’unique propriétaire.

expédition_bloguePour expédier sa barque Le Petit-François pour la jeune colonie de Québec, Peron doit l’équiper, la charger de vivres et marchandises et y faire embarquer passagers et engagés pour le compte de la Communauté des Habitants.

On ne connaît pas les circonstances de l’achat de cette barque, ni de ses origines (construction, propriétaires), voire même de ses expéditions antérieures.

Navires de commerce rochelais au XVIIième siècle. Flibots (ou barques). (Source : Dessins de l’Album dit de Colbert, 1679)

Navires de commerce rochelais au XVIIième siècle. Flibots (ou barques).
(Source : Dessins de l’Album dit de Colbert, 1679)

Le 19 juin, il commence à recruter des engagés, cette main-d’œuvre que la colonie a tant besoin. Alors que la liste des engagés s’allonge, François Peron fait l’état des marchandises qu’il charge lui-même dans Le Petit-François.

État des marchandises reçues à bord de la barque Le Petit-François (50 tx). (Source : AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128 (pièce 55). 30 juillet 1655)

État des marchandises reçues à bord de la barque Le Petit-François (50 tx).
(Source : AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128 (pièce 55). 30 juillet 1655)

Le 7 juillet, il charge :

  • 320 barres de fer plat
  • 37 barres de fer plat
  • 26 barres de fer carré

Le 13 juillet, il charge :

  • 3 paquet d’acier en barre, marqués xFxPx
  • 3 barils d’acier en [barre], marqués en bar xFxPx
  • 44 paquets de fer en verge
  • 26 barriques de vin, marquées xFxPx
  • 3 caisses de savon, marquées xFxPx
  • 1 baril de fer blanc, marqué xFxPx
  • 48 barils de plomb, marqués xFxPx
  • 54 barres de plomb
  • 7 barriques, 15 quarts, 12 barils d’eau de vie xFxPx
  • 7 tables de plomb, marquées xFxPx _

enfin, le 28 juillet, il charge :

  • 1 barrique et ¼ de clous, marquée xFxPx
  • 10 balles de tabac de trois rôles, marquées xFxPx
  • 16 balles de tabac de deux rôles, je dis deux rôles xFxPx
  • 2 coffres de chandelles, marqués xFxPx
  • 3 barriques d’huile, marquées xFxPx
  • 12 caisses de mercerie et quincaillerie, marquées xFxPx
  • 1 ballot de quincaillerie en paille et un colis, marqués xFxPx
  • 1 balle de chapeaux et mercerie, marquée xFxPx
  • 16 balles de draps et toiles, marquées xFxPx
  • 8 balles de poudre, marquées xFxPx
  • 1 baril de haches, marqué xFxPx
  • 3 paquets de fusils, marqués xFxPx
  • 1 paquet d’épées montées, marqué xFxPx
  • 1 paquet de canons de fusil, marqué xFxPx
  • 2 barils de raisins, marqués xFxPx
  • 30 fromages de Flandre
  • 2 petits sacs de poivre, marqués xFxPx
  • 1 ballot de couteaux à deux manches et de marteau xFxPx
  • 1 petit sac de pierres à fusil, marqué xFxPx

Cette liste de marchandises est-elle rédigée par François Peron ?

Le 30 juillet[1], le marchand Peron et Pierre Delafont, habitant de La Rochelle, signent un contrat de charte-partie[2]. Par cet acte d’affrètement, Delafond reconnaît avoir la direction du Petit-François qui est en état de faire le voyage à Québec avec son artillerie, ses munitions, ses marchandises, ses passagers et engagés. Il promet aussi de bien et dûment s’acquitter de la navigation. Ensuite[3], il reconnaît que les marchandises « ont été par ledit peron chargées » dans Le Petit-François. Par ce connaissement[4], il promet en tant que maître et conducteur de la barque, de livrer ces marchandises à l’ordre du commis de Peron à Québec qui est Jean Bourdon, procureur de la Communauté des Habitants.

Le départ

Une fois les marchandises chargées, les passagers et engagés embarqués, Le Petit-François est prêt à faire voile. Il est armé d’une pièce de canon de fer et de deux pierriers, 18 mousquetons, 12 hallebardes, 12 demi-piques avec poudre bandoulière, balles et autres munitions de guerre[5].

De l’équipage, au nombre de dix (huit hommes et deux garçons), nous connaissons :

  • Pierre Delafond, capitaine, de La Rochelle
  • Charles Dabin, pilote
  • Pierre [Le]Beau (23-24 ans), marinier, de La Rochelle
  • Jean Haras, marinier, de Châtelas (Saintonge)
  • Yvon Moron, charpentier, de Le Conquet en Bretagne
  • Daniel Graton (25 ans), de Royan

Des passagers, nous connaissons :

  • Pierre Fillye (25-26 ans), marchand, de Dieppe[6]
  • Julien Crespeau, de Marsilly en Aunis (24 ans), engagé pour le compte des Jésuites[7]

Les engagés, au nombre de vingt, sont :

Henri Benoît dit Desrosiers Jean Houdin
André Bourget Gérault Laroche
Léonard Bourrelier Pierre Lefebvre
Guillaume Combret François Mares
Jacques Depresle Jean Millet (Midet)
Pierre Dubry dit Laverdure Charles Parseval
Jean Dumaine François Pasquier
Jean Dupuis Jean Peronau
Zacharie Fouchard Jean Prieur
Jean Grotton dit Lafleur François Turmel

La barque porte à son bord la Relation des Jésuites de l’année 1654[8] !

Le soir du dimanche 15 août, Le Petit-François quitte la rade de Chef-de-Baie en compagnie du navire Le Chat Bouqué dont le maître est Pierre Mouroux[9]. Ils naviguent ensemble pendant un jour et deux nuits, rencontrent dix à douze navires de flotte, se quittent et continuent seuls leur route.

Carte de l'Atlantique Nord Détail montrant la position du Grand Banc de Terre-Neuve par rapport au méridien 0 de l'île de Fer. (Source : Tiré de Pierre Bouguer, Nouveau traité de navigation contenant la théorie et la pratique du pilotage, 1753, planche VII, p. 160, Bibliothèque nationale du Canada)

Carte de l’Atlantique Nord
Détail montrant la position du Grand Banc de Terre-Neuve par rapport au méridien 0 de l’île de Fer.
(Source : Tiré de Pierre Bouguer, Nouveau traité de navigation contenant la théorie et la pratique du pilotage, 1753, planche VII, p. 160, Bibliothèque nationale du Canada)

La prise de la barque

En mer, le mauvais temps incommode fortement Le Petit-François. À près de quinze lieues du banc de Terre-Neuve, il est contraint de faire demi-tour, avec son mât de hune abaissé. Le lendemain de la Toussaint, vers neuf heures du matin, à six lieues de l’île d’Yeu, la barque rencontre La Sainte-Anne, une frégate de Saint-Sébastien, armée de vingt pièces de canon et commandée par le capitaine Martin Dandaye. Après avoir tiré quelques coups de canon et mousqueterie, et voyant la force de la frégate espagnole, Le Petit-François se rend.

master_and_commander

(Source : Tiré du film Master and Commander : The Far Side of the World)

Le capitaine basque envoie sa chaloupe pour y faire embarquer les passagers et l’équipage et les mettre à son bord. Le même jour, Dandaye renvoie le maître Delafond et le pilote Dabin avec six à huit Espagnols dans Le Petit-François pour le conduire à Saint-Sébastien, en Espagne. Dépouillés, les passagers et le reste de l’équipage sont mis à bord d’un navire flamand qui reçoit l’ordre de Dandaye de les mettre à terre; ce qu’il fait en Olonne sans leur avoir rien laissé emporter « au contraire les auraient mis tout nu »[10] ! Ils arrivent à La Rochelle, de La Tranche (au sud des Sables d’Olonne), le soir du vendredi 5 novembre. Une aventure de 83 jours !

Quant à Delafond et Dabin, ils se présentent devant l’Amirauté espagnole, font décharger en partie leur barque et reçoivent un passeport pour se retirer. Ils arrivent par voie de terre à La Rochelle où ils exhibent leur passeport, écrit en espagnol, devant l’Amirauté rochelaise le 20 novembre[11].

La catastrophe

Si cette première expédition est un échec pour François Peron, la flotte de 1655 en direction de Québec est une catastrophe puisque sur les cinq navires[12], deux seulement vont atteindre leur destination.

  • Le Chat Bouqué (60 tx), de La Rochelle : pris par les Anglais;
  • La Fortune (100 tx), de La Rochelle : atteint Québec;
  • Navire flamand, de Rouen : perdu en mer.
  • Le Petit-François (50 tx), de La Rochelle : pris par les Espagnols;
  • Le Sacrifice d’Abraham, de Rouen : atteint Québec;
Caractéristiques des navires composant la flotte de 1655 à destination de Québec. (Source : Collection Guy Perron)

Caractéristiques des navires composant la flotte de 1655 à destination de Québec.
(Source : Collection Guy Perron)

Dans cette catastrophe, les armateurs, le gouverneur général, les Jésuites, les Hospitalières, les Ursulines et les particuliers à qui on apportait des provisions, sont durement éprouvés[13].

Le retour de la barque

Deux ans après la prise de sa barque, François Peron a bon espoir de la récupérer. Le 16 octobre 1657[14], il donne procuration à Élie Raymond, capitaine de marine, de se rendre à Saint-Sébastien pour reprendre Le Petit-François avec tous ses agrès, voiles et autres choses contenues dans l’inventaire qu’il lui a délivré suivant un accord d’achat qu’il a fait. Peron a-t-il été dans l’obligation de racheter sa barque ? Probablement, car le 9 août auparavant[15], il emprunte la somme de 6 240 livres d’Anne Gassan, veuve de noble homme Henri Bardet.

Le capitaine Raymond arrive en Espagne le 8 décembre avec son équipage (dont Jean Dupuis, 35 ans; Pierre Curaudeau, 40 ans; Pierre Chambreau, 22 ans, mariniers), rachète Le Petit-François d’un marchand de Saint-Sébastien et le met en bon état pour le ramener en France. Un marchand bayonnais y charge 49 coffres de cassonade et 36 autres de sucre à transporter à La Rochelle pour le compte de la Société De La Ronde-Godefroy.

Partie de Saint-Sébastien, le 16 décembre[16], la barque rencontre le mauvais temps trois jours plus tard, se laisse mener au vent qui est si violent qu’elle ne peut naviguer. À la vue de la rivière de Bordeaux, une autre tempête l’oblige « d’arrêter » ses voiles et se mettre « sur le côté en travers » durant deux jours. À quelques lieues de l’île d’Oléron, une troisième tempête s’élève rompant le mât devant et le beaupré, ce qui oblige l’équipage à couper les cordages et les manœuvres qui étaient attachées et à les jeter à la mer. La vergue de misaine est employée pour faire le mât devant afin de gouverner Le Petit-François jusqu’à l’île de Ré. Quel retour ! Sur l’ordre de son capitaine, le marinier Dupuis se rend chez le sieur Godefroy, à La Rochelle, pour l’aviser que la barque est arrivée en mauvais état et mouille à Saint-Martin de Ré. Godefroy apprend aussi qu’un coffre de cassonade s’est fendu et vidé sur le pont lors d’une tempête. Il demande que le déchargement de la barque se fasse à La Flotte (île de Ré).

Ayant laissé la barque à La Flotte avec son équipage, le capitaine Raymond arrive le 14 février 1658 à La Rochelle, puis fait son rapport devant l’Amirauté. Les affaires sont les affaires. Au mois de mai suivant, François Peron envoie Le Petit-François à Terre-Neuve pour aller faire la pêche à la morue verte[17] !

 


[1] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128 (pièce 53). 30 juillet 1655.
[2] Une charte-partie est un acte constituant un contrat conclu de gré à gré entre un fréteur et un affréteur, dans lequel le fréteur met à disposition de l’affréteur un  navire. Le nom vient de ce que le document était établi en deux exemplaires que l’on découpait par le milieu pour en remettre deux moitiés à chaque partie. Mémoire d’un port. La Rochelle et l’Atlantique XVIe-XIXe siècle. Musée du Nouveau Monde, La Rochelle, 1985, p. 25.
[3] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128 (pièce 55). 30 juillet 1655.
[4] Déclaration contenant un état des marchandises chargées sur un navire, le nom de ceux à qui elles appartiennent, l’indication des lieux où on les porte, et le prix du fret.
[5], La France est en guerre avec l’Angleterre et l’Espagne. Deux ans plus tard, l’Angleterre s’allie à la France contre l’Espagne et participe au traité des Pyrénées (1659).
[6] Attestation de Pierre Fillye de la prise de la barque Le Petit-François en lequel il était passager. AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128 (pièce 64). 8 novembre 1655.
[7] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128 (pièce 64). 6 novembre 1655.
[8] « […] des Lettres du Père de Quen, supérieur de nos Missions en ces contrées, qui m’apprennent qu’il devait envoyer à V.R. la Relation entière de ce qui s’est passé depuis un an dans nos Missions, dont il m’a adressé, par avance, quelques cahiers. Or, le navire auquel on l’avait confié, ayant été pris par les Espagnols, et toutes les lettres qui s’y sont trouvées ayant été jetées à la mer […] »  Relation des Jésuites (1656-1657), Québec, Augustin Côté, éditeur-imprimeur, 1858, p. 1.
[9] AD17. Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5661, pièce 192 (anciennement pièce 20). 8 novembre 1655.
[10] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128 (pièce 64). 6 novembre 1655.
[11] AD17. Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5661, pièce 203 (anciennement pièce 21). 20 novembre 1655.
[12] Copie de deux lettres envoyées de la Nouvelle-France. Relation des Jésuites (1655), Québec, Augustin Côté, éditeur-imprimeur, 1858, p. 1.
[13] Marcel Trudel, Histoire de la Nouvelle-France, Montréal, Éditions Fides, vol. III : La seigneurie des Cent-Associés, t. I : Les événements, 1979, p. 235.
[14] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 301. 16 octobre 1657.
[15] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128. 9 août 1657.
[16] AD17. Amirauté de La Rochelle. Documents du greffe. B 5663, fol. 257-258 (anciennement pièce 134). 15 février 1658.
[17] AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 302. 23 mai 1658.

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Catégories :Canada, Engagés, Espagne, Expéditions de navires, France, HISTOIRE, La Rochelle, Nouvelle-France, Québec, Terre-Neuve

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