Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

44 – Les engagés levés par François Peron pour le Canada en 1655

En 1645, la Communauté des Habitants de Québec prend en charge les frais d’administration de la colonie et détient la responsabilité des embarquements, donc du recrutement des colons. D’elle aussi relève l’essence même de la vie économique, la traite des fourrures. En 1650, Jean Bourdon est nommé procureur général de la Communauté[1]. Toutefois, à cause d’une mauvaise administration des fonds et d’une conjoncture de guerres iroquoises, elle devra cesser en 1651 d’assurer elle-même ces embarquements.
Recrutement - Le blogue de Guy Perron

Dès 1652, ce sont des marchands de Rouen et de La Rochelle qui se chargent d’amener des immigrants et de vendre les fourrures sur les marchés d’Europe. À partir de 1655, à la place de la Compagnie de la Nouvelle-France, les enrôlements sont faits par plusieurs marchands rochelais qui ont obtenu permission de la Compagnie d’équiper un navire à leur compte pour Québec. Ils sont : Jacques Pépin, Arnaud Péré, Antoine Grignon, Pierre Gaigneur et Jacques Massé. Ils y mènent vivres et marchandises, passagers et engagés[2].

Au fil du temps, les listes d’engagés ne tardent pas à s’allonger : les marchands sont maîtres. S’ils ont des capitaux et du crédit, ils se font recruteurs en main-d’œuvre, pourvoyeurs d’hommes. Ils prennent des hommes (ou engagés) pour les recéder dans les colonies où il y a une demande régulière de main-d’œuvre.

Contrat d’engagement de Gérault Laroche et de François Mares pour le Canada. 19 juin 1655. (Source : AD17. Greffe Abel Cherbonnier. 3 E 1128. Liasse Canada (pièce 31, anciennement pièce 8)

Contrat d’engagement de Gérault Laroche et de François Mares pour le Canada. 19 juin 1655.
(Source : AD17. Notaire Abel Cherbonnier. Liasse 3 E 1128, pièce 31 (anciennement pièce 8)

On ne connaît pas les raisons qui motivent François Peron à imiter ses compatriotes rochelais, mais il participe activement, à sa façon, au développement de la jeune colonie. Il a le goût du risque, c’est certain.

C’est dans sa maison et sa boutique situées au 17, rue Saint-Yon, que débute l’aventure maritime chez l’homme. En 1655, il devient marchand-engagiste, bourgeois et avitailleur[3].

Sans expérience, âgé de 40 ans, il débute sa première levée d’engagés le 19 juin. Cette levée va s’échelonner jusqu’au 7 août alors que 20 hommes de travail sont recrutés.

Si les passagers libres vont rarement devant le notaire et règlent leurs arrangements avec le capitaine ou l’armateur, les ouvriers (hommes de travail), au contraire, ont intérêt à faire dresser un contrat précis et daté. Ce contrat d’engagement fixe les conditions de leur voyage, de leur travail et entretien, souvent aussi de leur retour[4].

C’est devant son cousin et notaire rochelais protestant, Abel Cherbonnier, que François Peron va faire rédiger le contrat d’engagement des hommes de travail qu’il recrute.

Voici un contrat-type d’engagement entre l’engagiste (François Peron) et l’engagé (homme de travail) en 1655.

Contrat-type d’un engagé levé par François Peron en 1655. (graphie contemporaine)
Personnellement établit [prénom, nom, surnom], natif de [localisation], âgé de [nombre] ans ou environ, [occupation] de sa profession. Lequel a volontairement promis au sieur François Peron, marchand demeurant en cette ville, pour ce personnellement établit, stipulant et acceptant dès lors que ledit Peron le requerra ou fera requérir de s’embarquer en un navire dont ledit Peron en a la direction pour, sauf les fortunes de la mer[5], passer en ledit navire de cette ville au lieu de Québec, pays de Canada, où étant demeurera à la direction, service, fidélité et obéissance du sieur [engageur], marchand demeurant audit Québec, qui le pourra  employer à ce qu’il aura besoin, étant honnête et civil durant le temps et cours de [nombre] ans prochains consécutifs, sans intervalle, et ne pourra pendant lesdites [nombre] années s’engager à autres. Lesquelles années commenceront à courir du jour seulement qu’il mettra pied à terre audit Québec moyennant, en premier lieu, que ledit Peron payera sa nourriture à commencer de ce jourd’hui, à raison de dix sols pour chacun jour jusqu’à son embarquement, plus son passage et nourriture allant audit Québec. Et y étant, ledit sieur [engageur] sera tenu le nourrir et payer pour chacun an, pour ses salaires et gages, [nombre] livres tournois à la fin de chacune année. Sur la première, lui sera déduit [nombre] livres que ledit Peron lui a présentement payé et avancé dont il s’en contente. Est accordé que si la coutume du pays est que les maîtres fussent obligés de faire repasser leurs serviteurs à leurs dépens, le temps de son service étant fini, ledit sieur [engageur] sera tenu et obligé de ce envers le susdit engagé. Ce qui a et de tout ce que dessus été stipulé par les parties et à l’entretien sans &. Ils ont obligé tous leurs biens &. Outre, ledit [prénom, nom, surnom] sa personne à tenir prison &. Renonçant &. Promis &. Juré &. Jugé et condamné &. Fait à La Rochelle, étude du notaire, [avant ou après]-midi, ce [jour, mois, année]. Présents, [prénom, nom] et [prénom, nom], clercs, demeurant en ladite Rochelle. Signatures

Le 19 juin, deux amis de la ville de Tulle (Limousin) ont rendez-vous chez le notaire Cherbonnier, rue Château-Gaillard, pour faire rédiger et signer (si possible) leur contrat d’engagement qui leur permettra d’aller travailler « au lieu de Québec, pays de Canada ». On peut penser que quelques heures auparavant, les limousins Gérault Laroche et François Mares se sont présentés chez François Peron, rue Saint-Yon, pour s’enquérir des conditions d’engagement.

C’est dans son étude que Cherbonnier rédige le contrat qui liera l’engagé (Laroche, Mares) à son engagiste (Peron) pour le compte d’un engageur (ex. : Bourdon). Les limousins déclinent leurs prénoms, noms et surnoms (s’il y a lieu), leur lieu d’origine, leur profession. Le notaire écrit les conditions dans lesquelles ils s’engagent : le lieu et la durée de leur travail, le nom de leur engageur, leur salaire annuel et l’avance accordée. De plus, les nouveaux engagés seront nourris par l’engagiste dès la passation du contrat jusqu’à leur embarquement. Le contrat signé, Gérault Laroche et François Mares doivent s’embarquer à la première réquisition.

Après les Limousins, c’est au tour du parisien Charles Parseval de s’engager le 29 juin suivant pour la Nouvelle-France et ainsi de suite…

Juin 1655
Lundi Mardi Mercredi Jeudi Vendredi Samedi Dimanche
1 2 3 4 5 6
7 8 9 10 11 12 13
14 15 16 17 18 19 Gérault Laroche / François Mares 20
21 22 23 24 25 26 27
28 29 Charles Parseval 30
Juillet 1655
Lundi Mardi Mercredi Jeudi Vendredi Samedi Dimanche
1 François Turmel 2 3 Jean Peronau / Pierre Lefebvre 4
5 Zacharie Fouchard 6 André Bourget 7 Jean Dupuis / Pierre Dubry / Jean Grotton / Henri Benoît 8 Guillaume Combret / Jean Millet 9 10 11
12 13 14 15 16 17 18
19 20 21 22 23 24 25
26 27 28 29 30 François Pasquier 31 Jacques Depresle
Août 1655
Lundi Mardi Mercredi Jeudi Vendredi Samedi Dimanche
1
2 Jean Dumaine / Jean Prieur 3 4 5 6 7 Jean Houdin / Léonard Bourrelier 8
9 10 11 12 13 14 15
16 17 18 19 20 21 22
23 24 25 26 27 28 29
30 31

Assurément, François Peron sait que le voyage de l’aller à Québec dure de un à deux mois et perdure souvent jusqu’à trois mois et que son navire doit revenir avant les glaces. Alors, pourquoi le recrutement commence-t-il si tard et s’étale sur huit semaines ? Est-il le seul marchand à répondre à cette commande de la Communauté des Habitants de lever à tout prix des engagés en 1655 ?

Comme tout bon engagiste, Peron doit rapprocher le plus possible le jour de la signature du jour de l’embarquement pour ne pas augmenter inutilement les frais de nourriture de ses engagés (10 sols / jour). Dès le 19 juin, il doit les installer dans une auberge et prendre leur entretien à sa charge. Rappelons que les dépenses pour le recrutement, l’entretien, les avances, les frais d’auberge et la traversée d’un engagé montent à une centaine de livres. Les frais de levée, de notaire et de pot-de-vin sont d’une dizaine de livres. Le prix du passage coûte de 30 à 35 livres. C’est sur la somme de 100 livres que François Peron s’arrange pour gratter quelque ristourne. Elle ne compte vraiment que s’il peut la prélever sur un grand nombre d’hommes partant en même temps[6].

Qui sont les engagés de 1655 ? Ce sont des émigrants qui s’engagent généralement pour trois ans (d’où leur nom de « trente-six mois ») au service d’un colon, d’une communauté ou société. Sur les 20 engagés recrutés, 19 sont levés pour le compte de Jean Bourdon, procureur de la Communauté des Habitants, et un pour le compte d’Arnaud Péré et Jean Rineveau, associés. Dans ce dernier cas, le contrat d’engagement stipule que Péré et Rineveau se sont déjà embarqués sur le navire du capitaine Poulet (Le Sacrifice d’Abraham), mais qu’advenant leur absence à Québec, l’engagé demeurera au service de Bourdon.

Ces 20 engagés sont :

  • Henri Benoît dit Desrosiers, de Nevers (Nivernais);
  • André Bourget, de La Rochelle (Aunis);
  • Léonard Bourrelier, de Charles (Orléanais);
  • Guillaume Combret, de Bordeaux (Guyenne);
  • Jacques Depresle, de Rouen (Normandie);
  • Pierre Dubry dit Laverdure, de Dinant (Belgique);
  • Jean Dumaine, de La Rochelle (Aunis);
  • Jean Dupuis, d’Angers (Anjou);
  • Zacharie Fouchard, de Saint-Pierre d’Oléron (Saintonge);
  • Jean Grotton dit Lafleur, de Châtillon-sur-Seine (Bourgogne);
  • Jean Houdin, de Paris (Île-de-France);
  • Gérault Laroche, de Tulle (Limousin);
  • Pierre Lefebvre, de Bordeaux (Guyenne);
  • François Mares, de Tulle (Limousin);
  • Jean Millet (Midet), de Troyes (Champagne);
  • Charles Parseval, de Paris (Île-de-France);
  • François Pasquier, de La Rochelle (Aunis);
  • Jean Peronau, de Bordeaux (Guyenne);
  • Jean Prieur, de Troyes (Champagne);
  • François Turmel, de Rennes (Bretagne).
Tableau des engagés levés par François Peron en 1655. (Source : Collection Guy Perron)

Tableau des engagés levés par François Peron pour le Canada en 1655.
(Source : Collection Guy Perron)

Un engagé est originaire de l’Anjou, 3 de l’Aunis, 1 de la Belgique, 1 de la Bourgogne, 1 de la Bretagne, 2 de la Champagne, 3 de la Guyenne, 2 de l’Île-de-France, 2 du Limousin, 1 du Nivernais, 1 de la Normandie, 1 de l’Orléanais et 1 de la Saintonge.

Origine des engagés levés par François Peron en 1655. (Source : Collection Guy Perron)

Origine des engagés levés par François Peron en 1655.
(Source : Collection Guy Perron)

Les engagés quitteront La Rochelle le soir du 15 août à bord du Petit-François (50 tx), propriété de François Peron, à destination de Québec. Après la prise de la barque par une frégate espagnole, près du banc de Terre-Neuve, ils sont tous mis dans un navire flamand et reviennent à La Rochelle le soir du 5 novembre.

Qu’on se le dise, ces 20 engagés NE SONT JAMAIS VENUS au Canada en 1655.

La levée de ces engagés sur une longue période (8 semaines) et si tardive (période estivale), un contrat individuel pour chacun (frais de notaire plus élevés) et la nourriture fournie dès la signature du contrat jusqu’à l’embarquement me font croire que la Communauté des Habitants tenait à tout prix à recruter des hommes de travail pour Québec en 1655. François Peron est le seul marchand rochelais, fut-il protestant, à répondre à cette commande. Est-ce pour cette raison que le Conseil de la Nouvelle-France va lui émettre officiellement un congé et permission le 2 octobre 1655 en retour de service rendu (malgré la prise du navire) ?

Même si ces engagés de 1655 n’ont pas mis pied à terre à Québec, qu’est-il advenu des 671 livres que l’engagiste leur a avancé en salaire et des 385 livres en frais de nourriture avant leur embarquement sans oublier la dépense de nourriture durant la traversée (15 août – novembre) ?

L’assurance prise sur sa barque Le Petit-François va indemniser François Peron des sommes encourues car l’assureur est tenu responsable des dangers de la mer (naufrage, prise de navire, perte et dommage dus aux tempêtes, etc.). Même si aucun document n’a été retracé en ce sens, il est permis d’y croire, car le marchand Peron « retirera » sa barque à Saint-Sébastien (Espagne) deux ans plus tard…

 


[1] Marcel Trudel, Histoire de la Nouvelle-France, Montréal, Éditions Fides, vol. III : La seigneurie des Cent-Associés, t. I : Les événements, 1979, p. 212.
[2] Gabriel Debien, « Engagés pour le Canada au XVIIe siècle vus de La Rochelle », RHAF, vol. VI, no 2 (septembre 1952), p. 190.
[3] Guy Perron, François Peron (1615-1665) : marchand-engagiste, bourgeois et avitailleur de La Rochelle, Sainte-Julie, Éditions du Subrécargue, 1998, 382p.
[4] Ibid., p. 179.
[5] Perte ou dommage fortuitement occasionné à un navire ou à sa cargaison (ex. : guerre, naufrage, feu, etc.).
[6] Gabriel Debien, op.cit., p. 215-216.

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Catégories :Engagés, France, La Rochelle, Québec

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