Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

33 – Dépense pour l’armement de L’Aigle d’Or et Le Jardin de Hollande pour Québec et Plaisance en 1663

En 1663, Louis XIV désire mettre en œuvre une nouvelle politique coloniale qui consiste à reprendre l’administration des colonies et à la placer sous l’autorité royale. C’est ainsi qu’il émet un édit, le 20 mars 1663, érigeant la Nouvelle-France en province royale[1].

Le même jour, il signe un « État de la dépense que le roi veut et entend être faite pour le radoub et armement des vaisseaux L’Aigle d’Or et Le Jardin de Hollande qui doivent porter à Québec et à Plaisance les secours que Sa Majesté y envoie et pour la levée, subsistance et vivres des familles qui doivent passer aux dits lieux »[2].

Dans la même veine, huit jours plus tard, il accorde à Nicolas Gargot de La Rochette (1619-1664), dit Jambe de bois, une commission de Grand Maître, Chef et Surintendant général de la navigation et commerce de France pour commander deux vaisseaux du roi à destination de Terre-Neuve et « païs de Canada ou nouvelle france »[3].

L’embarquement de 1663 se précise davantage. On procède ainsi à un deuxième « État de la dépense » le 22 avril suivant, rédigé par Henry Caboud, trésorier général de la Marine, et contresigner par Louis Matharel, secrétaire général de la Marine[4]. Cet état de dépense est différent du premier du fait qu’on définit beaucoup plus l’armement des vaisseaux L’Aigle d’Or et Le Jardin de Hollande. Ce n’est pas étonnant, après avoir commissionné Gargot de La Rochette, on connaît maintenant le capitaine de l’autre vaisseau, son lieutenant Jean Guillon !

État de la dépense du 22 avril 1663. Extrait. (Source : Archives nationales d’Outre-Mer (ANOM, France), COL C11A 113/fol. 3-8)

État de la dépense du 22 avril 1663. Extrait.
(Source : Archives nationales d’Outre-Mer (ANOM, France), COL C11A 113/fol. 3-8)

Ce deuxième état de dépense nous fait connaître aussi le lieutenant (sieur Delisle) et l’enseigne (sieur de la Rivière) de L’Aigle d’Or, de même que le lieutenant (Ambroise Bellot sieur de Lafontaine) du Jardin de Hollande qui ne sont pas cités dans le premier état. Un seul article a été soustrait lors de la rédaction du deuxième état : les trois cents livres de poudre de Limoges pour le mousquet, à 10 sols la livre, revenant à 150 livres.

Parce qu’il est plus détaillé que le premier état de la dépense, voici le deuxième « État de la dépense » du 22 avril 1663 (français contemporain). J’y inclus quelques annotations pour une meilleure compréhension de certains termes de l’époque.

22 avril 1663. État de la dépense que le Roi veut et entend être faite par le commis à l’exercice de la charge de trésorier général de la Marine, Messire Henry Caboud, pour le radoub et armement des vaisseaux de Sa Majesté nommés L’Aigle d’Or et Le Jardin de Hollande qui doivent porter à Québec et à Plaisance, en la Nouvelle-France, le secours que Sa Majesté y envoie la présente année 1663 et pour la levée, subsistance et vivres des familles qui doivent passer aux dits lieux ainsi qu’il en suit.

Article Prix unitaire Sous-total Total
Radoub des vaisseaux L’Aigle d’Or et Le Jardin de Hollande : journées d’ouvriers employés au radoub, carène, lestage et délestage, clous, brai, étoupe, planches et autres marchandises nécessaires sans comprendre celles qui seront prises des magasins du Roi, la somme de 1000 livres (outre et au parsus les 4000 livres employés dans l’état du port de Seudre pour l’entretien de ces deux vaisseaux) 1 000 livres
Bidons, goubillons, chandelle, huile et autres ustensiles de l’armement, le fret des barques et le raccommodage de 100 tonneaux de futailles à eau. Et pour d’autres dépenses imprévues 1 800 livres
Armement du vaisseau
L’Aigle d’Or
Au sieur [Nicolas] Gargot, capitaine, commandant le vaisseau pour ses appointements (gages) par mois 300 livres
Au sieur Delisle, lieutenant 100 livres
Au sieur de la Rivière, enseigne 50 livres
À l’aumônier 30 livres
Au chirurgien, compris le coffre 50 livres
À 12 officiers mariniers pour leur solde 21 livres / mois 252 livres
À 43 matelots et soldats pour leur solde 12 livres / mois 516 livres
Montant de la solde par mois Sous-total 1 298 livres
Quatre mois de solde (4 x 1298 livres) 5 192 livres
Six mois de nourriture aux 55 hommes de l’équipage du vaisseau L’Aigle d’Or 10 livres / mois 3 300 livres
Armement du vaisseau
Le Jardin de Hollande
Au sieur [Jean] Guillon, capitaine, commandant le vaisseau pour ses appointements (gages) par mois 200 livres
À Ambroise Bellot, sieur de la Fontaine, lieutenant 75 livres
À l’aumônier 30 livres
Au chirurgien 50 livres
À 8 officiers mariniers pour leur solde 21 livres / mois 168 livres
À 24 matelots et soldats pour leur solde 12 livres / mois 288 livres
Montant de la solde par mois Sous-total 811 livres
Quatre mois de solde (4 x 811 livres) 3 244 livres
Six mois de nourriture aux 31 hommes de l’équipage du vaisseau Le Jardin de Hollande 10 livres / mois 1 860 livres
Total pour le radoub et l’armement des deux vaisseaux     16 396 livres

Subsistance pour l’habitation de Québec

Subsistance pendant deux mois et demi de 20 personnes qui doivent passer sur les vaisseaux 10 livres / mois 5 500 livres

Subsistance pour  l’habitation de Plaisance

Subsistance pendant 45 jours de 80 personnes 10 livres / mois 1 200 livres
Total pour la subsistance     6 700 livres
Dépenses pour les familles qui passent à Québec et pour la fourniture de ses magasins
Cent milliers de farines qui seront portées dans les vaisseaux à mettre dans les magasins de Québec, pour subvenir à la nourriture des familles qui doivent y passer 70 livres / millier 7 000 livres
Dix milliers de lard pour les magasins de Québec 120 livres / millier 1 200 livres
16 barriques d’eau de vie 70 livres / barrique 1 120 livres
200 barriques pour y mettre la farine et 20 barriques pour y mettre le lard 3 livres / barrique 660 livres
100 couvertures de lit 110 sols / pièce 550 livres
200 paires de souliers pour les soldats 55 sols / pièce 550 livres
4 cavales pleines et un cheval qui servira d’étalon[5] 800 livres
6 bâtiments en boîtes : 2 barques longues et 4 chaloupes, y compris leurs agrès[6] 1 500 livres
4 charpentiers de navires qui passent à Québec pour bâtir les vaisseaux[7] 480 livres
Achat de clous de différentes longueurs et grosseurs pour la construction des vaisseaux et pour divers outils nécessaires aux charpentiers 300 livres
Total  pour les familles qui passent à Québec et pour la fourniture des magasins     14 160 livres
Dépenses pour l’habitation de Plaisance
Solde et entretien pendant une année de 20 matelots 90 livres / matelot 1 800 livres
20 matelas et couvertures pour les matelots 13 livres / pièce 260 livres
20 douzaines de lignes à pêcher la morue 18 livres / douzaine 360 livres
20 douzaines de lignes à pêcher le maquereau 3 livres / douzaine 60 livres
50 douzaines d’haims (hameçons) à pêcher la morue 30 livres
50 douzaines d’haims (hameçons) à pêcher le maquereau 15 livres
400 livres de plomb en barre pour attacher aux lignes 128 livres / cent 72 livres
6 douzaines de couteaux à éventrer la morue 12 livres / pièce 72 livres
1 seine[8] et 3 rets[9] pour pêcher le saumon et la boîte[10] pour la pêche des morues 300 livres
4 toiles d’Olonne, 8 grappins[11], 2 quintaux de cordage, de la toile pour faire « farguer[12] » et autres ustensiles pour garnir les 4 chaloupes de pêche 400 livres
Bottes, devanteaux (tabliers), mitaines, gaffes[13] et autres instruments nécessaires aux pêcheurs 500 livres
Habits et linges pour l’entretien du sieur du Perron Thalour, commandant, et de 29 soldats qui sont avec lui pour leur servir de solde 1 200 livres
Vivres nécessaires pendant un an pour 100 personnes : 30 soldats arrivés en 1662, 20 soldats et 50 personnes (dont 20 familles) qui doivent passer à Plaisance
50 milliers de farine 70 livres / millier 3 500 livres
20 tonneaux de vin 60 livres / tonneau 1 200 livres
10 barriques d’eau de vie 70 livres / barrique 700 livres
8 milliers de lard 120 livres / millier 960 livres
20 barriques remplies de pois et de fèves 18 livres / barrique 360 livres
10 quintaux d’huile d’olive 36 livres / quintal 360 livres
5 quintaux de beurre 36 livres / quintal 180 livres
120 barriques pour y mettre les farines et le lard 360 livres
Ustensiles pour le magasin de Plaisance
Outils nécessaire pour un forgeron : soufflet, enclume, étaux, marteaux, limes, etc. 300 livres
Un millier de fer 100 livres
1 barrique pleine de clous de différentes grandeurs et grosseurs 150 livres
Outils et ferrement d’un tonnelier 30 livres
800 planches 400 livres
½ tonneau de diverses graines pour semer 80 livres
100 chandelles 40 livres
12 chaudrons et poêles 50 livres
12 scies, grandes et moyennes 72 livres
12 lampes 3 livres
3 livres de coton pour les lampes 1 livre 16 sols
Un millier de brai[14] 40 livres
600 livres d’étoupe[15] 72 livres
50 livres de soufre[16] 10 livres
Cierges pour la chapelle 30 livres
Drogues et outils pour rafraîchir le coffre du chirurgien 150 livres
200 livres de poudre à fusil 10 sols / livre 100 livres
6 000 pierres à fusil 25 livres
4 moules de fer pour faire des balles de plomb 12 livres
Chapelle de Plaisance
Ornements, livres, etc. et le passage et l’embarquement de l’aumônier 200 livres
Total de la dépense pour l’habitation de Plaisance     14 554 livres 16 sols
Fret des barques, chaloupes, journées d’ouvriers et de matelots employés à l’embarquement des marchandises, et frais de voyage     800 livres
Montant total des dépenses     52 610 livres 16 sols
À Henry Caboud, trésorier général de la marine, pour ses taxations[17] 6 deniers / livre 1 315 livres 6 sols 6 deniers
Grand total des dépenses     53 926 livres 2 sols 6 deniers

En résumé, voici le récapitulatif du deuxième état (estimé) de la dépense de 1663 qui s’élève à 53 926 livres 2 sols 6 deniers.

RÉCAPITULATIF
Radoub et armement des vaisseaux L’Aigle d’Or et Le Jardin de Hollande 16 396 livres
Subsistance de 100 personnes 6 700 livres
Dépenses pour Québec et ses magasins 14 160 livres
Dépenses pour Plaisance et son magasin 14 554 livres 16 sols
Fret de barques, chaloupes et d’embarquement 800 livres
Taxations d’Henry Caboud, trésorier 1 315 livres 6 sols 6 deniers
GRAND TOTAL 53 926 livres 2 sols 6 deniers

En conclusion de ce deuxième état de dépense, on demande à Henry Caboud, trésorier général de la Marine, de payer et acquitter les sommes y contenues aux capitaines des vaisseaux L’Aigle d’Or et Le Jardin de Hollande de même que les soldes et nourritures à chacun des équipages. Les autres dépenses seront payées aux fournisseurs des marchandises dénombrées ci-haut.

Hélas ! Pour les autorités de la Nouvelle-France, la flotte de 1663 n’apporte pas encore le secours militaire si attendu[18]. Même si la colonie de Plaisance est sauvée par l’apport de nouveaux soldats, il en est autrement pour Québec avec ses Iroquois qui gênent la colonisation et le commerce[19]. Malgré tout, septembre 1663 marque l’arrivée à Québec de 34 filles du Roy[20]…

L'arrivée des bateaux provenant de France, 1660 (Lawrence R. Batchelor, vers 1931). (Source : Bibliothèque et Archives Canada / C-011924) Site web : http://www.privateers.ca/_fr/va_2020.html

L’arrivée des bateaux provenant de France, 1660 (Lawrence R. Batchelor, vers 1931).
(Source : Bibliothèque et Archives Canada / C-011924)
Site web : http://www.privateers.ca/_fr/va_2020.html

 


[1] France. Archives nationales, Fonds des Colonies. Série C11A. Correspondance générale, Canada, roi de France, Édit du roi Louis XIV érigeant la Nouvelle-France en province royale, 1663, vol. 2, fol. 5-7.
[2] État de la dépense. 20 mars 1663. Archives nationales d’Outre-Mer (ANOM, France), COL C11A 2/fol. 62-69v.
[3] Archives Canada-France en ligne. B198. Registre de Majesté de l’Amirauté de La Rochelle, 1650-1668, vue 90/95. 26 avril 1663.
[4] État de la dépense. 22 avril 1663. Archives nationales d’Outre-Mer (ANOM, France), COL C11A 113/fol. 3-8. Des sites web citent la date du 22 août, probablement à cause d’une mauvaise lecture du texte.
[5] Dans une lettre qu’il écrit à Colbert, le 30 mai 1663, Mgr de Laval mentionne qu’il n’y a pas de place pour embarquer les chevaux. ArchiviaNet. France. Bibliothèque nationale. Département des manuscrits. Mélanges de Colbert.
[6] Pour maximiser l’espace dans le vaisseau, on mettait les embarcations démontées dans des boîtes (caisses) pour être assemblées par la suite.
[7] Ils sont Moïse Hilleret et Daniel Beau (huguenots) et Pierre Esmery et Laurent Nafrechou. (Source : http://savart.info/page14/page11/page27/page122/page332/page332.htm)
[8] Sorte de filet qui se traîne sur les grèves.
[9] Filet, ouvrage de corde, de fil, de soie, noué par mailles et à jour, pour prendre du poisson, des oiseaux, etc.
[10] Appas, ce qui se met à l’hameçon pour attirer la morue.
[11] Instrument de fer à plusieurs pointes recourbées (ex. : ancre) dont on se sert soit pour accrocher un vaisseau, soit pour l’aborder.
[12] Les fargues sont une bande de toile goudronnée pour empêcher l’eau de pénétrer dans une embarcation.
[13] Perche avec un croc de fer à deux branches, dont l’une est droite et l’autre courbe.
[14] Espèce de goudron, mélange de gomme et d’autre matière propre à calfater.
[15] Sous-produit fibreux non tissé issu essentiellement du travail du chanvre ou du lin qui sert à colmater les interstices entre les planches pour rendre l’embarcation étanche.
[16] Utilisé pour fabriquer la poudre à canon.
[17] Droits attribués à des officiers qui ont le maniement des deniers du Roi.
[18] Marcel Trudel, Histoire de la Nouvelle-France, tome IV, La seigneurie de la Compagnie des Indes occidentales, Montréal, Éditions Fides, 1997, p. 21.
[19] Mémoire de ce qui est à faire au Canada. 22 janvier 1663. Archives nationales d’Outre-Mer (ANOM, France), COL C11A 2/fol. 36-39v.
[20] Marie-Anne Agathe, Marie Albert, Marguerite Ardion, Catherine Barré, Catherine de Boisandré, Françoise Brunet, Louise Charrier, Marie-Madeleine de Chevrainville, Hélène Dufiguier, Catherine Dupuis, Marie Faucon, Catherine Fièvre, Louise Gargotin, Anne Gendreau, Anne Labbé, Marie Lafaye, Joachine Lafleur, Jacqueline Lauvergnat, Anne Lemaître, Anne Lépine, Suzanne de Licerace, Louise Menacier, Françoise Moisan, les sœurs Catherine et Marguerite Moitié, Catherine Paulo, Marguerite Peuvrier, Catherine Pillat, Marthe Ragot, les sœurs Jeanne et Marie Repoche, Marie Targer, Mathurine Thibault et Marie Valade.

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Catégories :Filles du Roy, France, La Rochelle, Québec, Terre-Neuve

2 réponses

  1. Bonjour,

    savez vous qui est ce J (Jean?) GUY sur ce timbre de terre neuve ?
    Avez vous fait un article sur celui-ci ,

    sur delcampe :
    http://www.delcampe.net/page/item/id,256476600,var,TerranovaTerre-NeuveNew-foundland-nave-di-J-Guy-ship-of-J-Guy-navire-de-J-Guy,language,F.html

    cordialement

    • Bonjour M. Planchon,

      Je ne connaissais pas ce John Guy jusqu’à ce que je découvre un site web qui saura répondre à votre question.

      En 1610, John Guy, un marchand de Bristol, quittait l’Angleterre avec trente-neuf colons avec pour instruction précise d’aller fonder et fortifier un établissement à Cupids alors connu sous le nom de Cuper’s Cove dans la baie de la Conception à Terre-Neuve.

      Pour en savoir davantage, voici le site : http://pages.infinit.net/duc1/John_Guy/john_guy.html

      Merci de m’avoir fait connaître ce personnage, M. Planchon.

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