Le blogue de Guy Perron

La vie de nos ancêtres à travers les documents d'archives… entre La Rochelle et les colonies…

30 – Mémoire sur le secours donné par le Roi au Canada en 1664

Les catholiques de Normandie

plutôt que les protestants de La Rochelle…

Pour l’année 1664, un mémoire est rédigé concernant les secours « qu’il plaît au roi de donner au Canada » faisant suite aux embarquements des années 1662 et 1663. Ce document est conservé dans le Fonds du Secrétariat d’État à la Marine et aux Colonies, disponible en ligne[1].

Intitulé du Mémoire.                                         (Source : Archives Canada-France. Base de données.)

Intitulé du Mémoire.
(Source : Archives Canada-France. Base de données.)

Dans ce mémoire, il est question, entre autres :

  • de la levée de 300 hommes sur deux navires marchands plutôt que sur des vaisseaux du Roi;
  • de l’envoi d’hommes et non de femmes, ni d’enfants;
  • de l’embarquement des gens provenant des provinces du nord de la France (lire : catholiques) plutôt que de La Rochelle (lire : protestants);
  • du retour sur la traversée de 1663;
  • du montant accordé à chaque homme pour se vêtir et s’armer contre les Iroquois;
  • de la distribution des hommes dès leur arrivée à Québec par le Conseil de Québec;
  • de la date du départ des navires (12 avril 1664) afin que les hommes soient à Québec pour les travaux d’été;
  • l’un des navires marchands pourrait partir de Dieppe et l’autre de La Rochelle afin de créer de l’émulation entre les armateurs.

Une « Réponse »  est jointe à ce mémoire[2]. Il s’agit d’observations apportées sur chacun des treize articles. Dans ce document, il est question :

  • de continuer l’envoi de femmes;
  • du transport des gens par des navires marchands;
  • de l’état des frais pour le passage d’une personne;
  • du Conseil de Québec qui doit s’occuper de la distribution des hommes;
  • de l’intérêt particulier des ecclésiastiques qui mènent le Conseil de Québec;
  • de la guerre contre les Iroquois.
Première page de la « Réponse » au Mémoire.  (Source : Archives Canada-France. Base de données.)

Première page de la « Réponse » au Mémoire.
(Source : Archives Canada-France. Base de données.)

Les rédacteurs de ces deux documents (Mémoire/Réponse) ne sont pas connus puisqu’il n’y a pas de signataire.

Ces deux documents sont intéressants puisque leurs auteurs exposent et souhaitent de nouvelles façons de faire pour l’embarquement de 1664 à destination de Québec et ainsi éviter les inconvénients survenus lors des envois d’hommes et de femmes en 1662 et 1663. De plus, on y explique l’assistance apportée aux passagers (vêtements, nourriture, etc.) avant, pendant et après la traversée. De même, on comprend aussi l’apport des marchands rochelais et normands « qui ont tousiours bien reüssy lors qu’ils ont eu besoin de faire passer des hommes en Canada. »

Voici la transcription « in extenso » de ces documents. Ils ont été juxtaposés pour confronter chacun des articles.

 

Mémoire Réponse
Le Roy ne desirant pas donner sitost un secours entier au Canada capable de porter la guerre dans le pays des Iroquois; et ayant la bonté de fournir a l’envoy de 300 personnes en deux navires, comme Il a fait les deux anneés dernieres[3]. Pour Respondre Au Memoire Cy Joinct.
1o Il ne faudrait point qu’il y eust ny filles ny femmes ny enfans; mais que ce fussent tous hommes bien choisis, bons villageois et gens de travail, dont le pays seroit fortifié, et dont lon pourroit faire en son temps de bons soldats; ou les laisser au travail en la place d’autres dont lon feroit de bons soldats et quelque bon party pour aller dresser des embuscades aux Iroquois et mesme pour pousser Jusques dans leur pays. Premier Article. Par les Rellations que l’on a eu de Kebec, Il parroist que touttes Les filles ou femmes qui y ont esté envoyées n’ont poinct tardé a y estre mariées et quelles ont esté Vallement employées pour peupler Ce pays, Ainsy Il ne semble pas que l’on doubt encores s’abStenir d’y en envoyer, Mais bien en diminuer Le nombre[4].
2o Il seroit grandement souhaitable que cette levee de trois cents hommes de cette nature se fist en normandie plustost qu’a la Rochelle; L’Experience ayant fait voir en Canada que les gens pris de la Rochelle sont la pluspart de peu de conscience et quasy sans relligion, faineants & tres lasches au travail et tres mal propres pour habituer un pays; trompeurs debauchez blasphemateurs. Tout au contraire en Normandie, ou lon embarque les normans, Percherons, Picards et des personnes du voisinage de Paris qui sont dociles, laborieux et Industrieux, et qui ont beaucoup plus de relligion. Or Il est Important dans l’establissement d’un pays, d’y Jetter de bonne semence. Second Article L’on Convient que les Normands Percherons, et Picards, sont plus docilles et plus propres au travail, que les hommes des provinces de deça Lesquels outre qu’Ils ont plus de rudesse et de fermeté dEsprit veullent estre mieux Nourris et consomment davantage de vivres que les autres. 
3o Afin de ne pas tomber dans les Inconveniens que l’on a esprouvé les deux anneés dernieres d’un si grand nombre de passagers qui sont morts sur mer, et d’un plus grand nombre qui sont arrivez a Quebec Si malades et si languissans, qu’au lieu d’y porter du secours Ils y ont esté et y sont a surcharge, ce qui rend les bonnes volontez du Roy frustrées de leur effet[5], Il faudrait se servir des marchands soit de la Rochelle soit de Normandie, qui ont tousiours bien reüssy lors qu’ils ont eu le soin de faire passer des hommes en Canada. Ils y ont esté rendus plus promptement et sans mortalité ny maladies. Peutestre qu’il en cousteroit moins au Roy et sans doute que son secours seroit bien plus utile. troiSiesme Article Lon peult faire           la Conduitte des Negocians pour envoyer des hommes en Canada encores qu’Il soit vray que les negotians ne peuvent pratiquer autre chose que ce que le Roy peult faire en mettant de bons Mariniers pour Commander Ces vaisseaux et un escrivain dans chaque bord pour la distribution des vivres. 
4o L’on pourroit donner a ces marchands les deux navires que sa majesté veut envoyer en Canada et l’on conviendroit avec eux du prix pour le passage des 300 hommes, eux fournissans les matelots et tous les vivres. Quatrie[me] L’on ne doubte pas quil ne se trouve des marchans tres solvables, pour Entreprendre la nourriture des passagers et esquipages des vaisseaux. 
5o Outre cela Il faudroit fournir a chacun de ces 300 hommes, par advance sur leurs gages la valeur d’environ 40lt pour s’habiller et se fournir de diverses necessitez, souliers, chausses &. Le Cinq[uième] Article est Sans repartie Ladvance proposéé est abSolument necessaire. 
6o Comme ces hommes doivent estre nourris quelque temps avant l’embarquemement, et dans le navire avant que l’on fasse voile; Il faut faire estat pour cette depense de quelque somme d’argent; Et pareillement pour quelques Jours de leur nourriture apres qu’ils seront rendus a Quebec auparavant qu’ils puissent estre pourveus et distrubuez aux habitans qu’ils serviront a gages. Le Sixiesme Article Idem. 
7o Cinquante escus a mon advis susfiront pour chacque homme; mesme y adioustant pour chacun un bon fusil, un pistolet de la poudre et du plomb, et une espée pour les armer contre les Iroquois, cela ne monteroit qua 15000 escus et le pays seroit secouru tres utilement, et Il plairoit au Roy y adioucter encore cinq autres mil livres y ayant quelques autres frais necessaires. Septiesme Article Il est assavoir Que pour le passage dun homme on peult faire estat de Soixante livres tant pour sa nourriture Que pour Ce qu’Il doibt contribuer a la subsistance de lesquipage du navire, Pour ladvance de ses habits Comme Il a esté dict Au cinquiesme Article, quarante livres, Pour un fusil treize livres, un pistollet quatre livres, poudre et plomb, vingt solz, espéé et baudrier trois livres, Et pour un mois de subsistance pour servir devant et apres lembarquement a raison de huit solz par jour douze livres Cela fait en tout pour chaque homme Cent trente trois livres, A quoy Il fault encores adjouster quelques fraiz pour ceux qui en feront La levéé Ce qui pourroit aller en tout A Cent quarante Livres par homme et pour trois Cens A Quarante deux Mil livres.
8o Cet argent se mettroit entre les mains desdits marchands dont Ils rendroient bon compte au gouverneur de la nouvelle france et au conseil estably a Quebec par Sa Ma[jes]. huictie[me] Article Il semble quil susfiroit que l’on raportas un Certisficat du Conseil de Kebec de la descharge des hommes et des vivres que l’on auroit laissé pour leur subsistance apres Leur debarquement, et qu’en Suitte sur ce Certisficat les Marchans fussent Comptables au Roy de la despence de son Argent, Pour ce que s’Ils estoient Comptables au Conseil de Kebec qui est tout a fait soubz la main de L’Evesque et des Peres Jesuites Cest mettre tous les Interestz du Roy, entre les mains des esclesiastiques qui ne manqueront pas d’appliquer l’argent de sa Majesté A L’establissement de leur aucthorité et a laugmentation de Leur Revenu.
9o Il faudroit que le soin de lever lesdits hommes fust donné à trois ou quatre personnes connoissans le pays de Canada et capables de les bien choisir, et d’aller batre les buissons ou Il seroit necessaire pour cet esfet, l’on ne peut y commencer trop tost. Neufiesme Article est bon et sans repartie. 
10o Il faudroit que la plus notable partie de ce que lon fourniroit auSd[its] hommes de travail pour les habiller ne leur fust donné que dans le navire dont les marchands auroient fait bonne provision pour cet esfet, et qu’ils ne vendroient qu’au prix courant de france. dixiesme Article de mesme. 
11o Il ne faudroit pas que lesdits hommes passagers fussent dans la liberté de disposer d’eux mesmes apres qu’ils seroient arrivez a Quebec, mais que lon en laissast la disposition au Conseil susdit de Quebec qui distribueroit tout ce monde selon qu’il seroit Jugé pour le plus grand bien du pays. Unziesme Article Il fault faire Sur Cest Article les Considerations qui ont esté dictes sur le huictiesme Scavoir que Ce Conseil estant particulierement Soubz la main de LEvesque et puis des Peres Jesuites, La distribution des hommes se fera Comme Il Conviendra a leur Interest particulier.
12o Il faudroit estre prest a faire voile le 12e Jour d’avril pour estre rendus a Quebec a la fin de Juin, tant afin de fortifier au plustost le pays de ce secours contre les Iroquois, qu’a fin de gaigner leur travail de tout l’Esté, qui est tres precieux, et qui est entierement perdu lorsque l’on arrive a la fin de septembre et d’octobre, comme sont arrives les deux navires du Roy les deux dernieres anneés[6], en sorte que le secours n’a pas esté utile au pays, Les navires marchands estoient desja repartis de Quebec pour revenir en france, avant que les navires du Roy fussent arriver a Quebec[7]. douziesme Article Il est absolument necessaire de pratiquer tout ce qui est Contenu en Cest article sans reserve. 
13o Peutestre que l’on pourroit faire l’embarquement a la Rochelle de lun des deux navires, et faire l’embarquement de l’autre a Dieppe; a fin qu’a l’envy l’un de l’autre les marchands de Dieppe et de la Rochelle s’esvertuassent de bien reüssir, mais pour cet esfet Il faudroit que les navires qui devroient se charger a Dieppe s’y rendissent au plustost. treiziesme Article Supposant que la levée des hommes se fasse en normandie et es environs L’on estime qu’il est necessaire d’y envoyer les deux navires que Le Roy voudra donner pour espargner La despence et la peyne des hommes qu’Il faudroit envoyer de Ces provinces la, Icy, estant Certain que dans Le traject Il se perd tousjours du monde par desertion Lachepté et maladie.
  Il est encores à Observer sur tout ce memoire que sy L’on attende qu’il se fasse des soldatz des paysans que l’on envoyera en ce pays la, pour faire la guerre aux Iroquois, qu’Il est dans l’apparence que Ces Iroquois subsisteront longtemps, Et l’on a tousjours tenu pour Constant qu’avec un petit nombre d’hommes aguerris qu’Il ne seroit pas disficil de s’en desfaire en les attaquant chez eux et dans leurs bourgades, Ainsy une fois pour tout, Il Seroit advantageux de s’en desfaire puisque cela Nous mettroit en liberté dEstendre les habitations du Costé du Montreal et de Communiquer avec les Sauvages qui sont au surouest, Lesquelz sont recognus pour estre de bonnes gens et aymant Le Commerce.
« Vu que vous m’avez témoigné que les gens des environs de La Rochelle et des îles circonvoisines qui passent en la Nouvelle-France sont peu laborieux et pas très zélés pour la religion, le roi a pris la résolution de faire lever 300 hommes cette année en Normandie et dans les provinces limitrophes ». Lettre du ministre Colbert à l’évêque de Québec. 18 mars 1664.
(Source : Bulletin de recherches historiques, vol. XXXI, no. 6, juin 1925, p. 191)

La politique de Louis XIV de tenir les protestants à l’écart du Canada a-t-elle été mise en pratique pour l’année 1664 ?

Selon Robert Larin[8], des associés de la compagnie de Normandie s’engagèrent à lever les 300 hommes requis au Mémoire et à les faire passer au coût de 45 000 livres[9]. Deux navires partirent de La Rochelle et un de Dieppe :

  • Le Noir de Hollande (100 tx), de La Rochelle : 50 hommes;
  • L’Ange Blanc (180 tx), de La Rochelle : 100 hommes;
  • Le Saint-Jean-Baptiste (300 tx), de Dieppe : 150 hommes[10].

« En regard des volonté du roi, il est apparu à l’observation des faits que les deux tiers des 300 engagés recrutés en 1664 pour aller travailler au Canada avaient malgré tout été levés à La Rochelle, et que ceux levés à Dieppe, en terroir théoriquement catholique, ou plutôt moins protestant, ont moins adhéré au sol canadien que les Rochelais que Louis XIV et monseigneur de Laval souhaitaient ne pas y voir[11] », écrit Larin.

À l’inverse de la politique royale anti-protestante, conclut-il, la situation s’est révélée davantage représentative du fait qu’au XVIIième siècle, les Français contraints d’émigrer étaient plus vraisemblablement d’origine protestante[12].

Véritable plan de Québec. 1664. Au bas de la feuille : « par Jehan Bourdon ».  (Source : Archives Canada-France. Base de données.)

Véritable plan de Québec. 1664. Au bas de la feuille : « par Jehan Bourdon ».
(Source : Archives Canada-France. Base de données.)

 


[1] Fonds dit des Colonies. Correspondance à l’arrivée en provenance des colonies. Canada. COL C11A 2/fol. 95-98v. Archives Canada-France. Base de données. (Site web : http://bd.archivescanadafrance.org)
[2] Ibid. fol. 93-94.
[3] Les vaisseaux du roi L’Aigle d’Or et La Flûte Royale de Brouage en 1662 et L’Aigle d’Or et Le Jardin de Hollande en 1663.
[4] En effet, les Filles du Roy de 1663 se sont presque toutes mariées dans l’année de leur arrivée au Canada. Le contingent annuel passe de 36 Filles du Roy en 1663 à 14 en 1664.
[5] Des 300 personnes destinées au peuplement de la colonie en 1663, 60 meurent au cours de la traversée et 75 débarquent à Plaisance. Tandis que 159 débarquent à Québec, dont six familles comptant 21 personnes, ainsi que les filles du roi. Des 100 hommes qui restent, on en compte à peine 20 qui sont capables de travailler, les autres étant malades ou trop jeunes ou  incapables d’effectuer quelque travail. Laberge, Lionel. Rouen et le commerce du Canada de 1650 à 1670, L’Ange-Gardien, Éditions Bois-Lotinville, 1972, p. 93.
[6] En 1662, les vaisseaux du roi arrivent à Québec avant le 27 octobre, tandis qu’en 1663 ils arrivent le 22 septembre. (Source : http://www.naviresnouvellefrance.net/)
[7] En effet, les navires marchands partent avant l’arrivée des vaisseaux du roi le 22 septembre 1663 : L’Ange Blanc (23 juillet), Le Phœnix (23 juillet), une barque anglaise (30 juillet), un vaisseau de Normandie (6 septembre) et Le Taureau (19 septembre). (Site web : http://bd.archivescanadafrance.org). N.B. Ne pas confondre L’Ange Blanc avec la frégate L’Aigle Blanc, de François Peron, qui est aux Antilles à l’été 1663.
[8] Robert Larin, « Engagé pour le Canada à Dieppe » dans L’Ancêtre, SGQ, vol. 25, nos 5 et 6, février-mars 1999, p. 163-172.
[9] Pour chaque homme : 60 livres (passage), 30 livres (avance) et 100 sols (nourriture en attendant l’embarquement).
[10] Une grande partie de ces travailleurs provenaient de Normandie, du nord de la France et de la région parisienne, comme le voulait le Mémoire.
[11] Robert Larin, op. cit.
[12] Ibid.

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Catégories :Engagés, Filles du Roy, France, La Rochelle, Québec

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